‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 249 sur 411 · Entrelien de Pascal avec M. de Saci, El. Havet, CXXXI · texte numérisé non relu

Entrelien de Pascal avec M. de Saci, El. Havet, CXXXI

2. En voici un exemple : « L'esprit de ce souverain juj-e du monde n'est pas si indépendaut qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. 11 ne faut pas le bruit d'un canon pour empèihcr ses penscps : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étjniiez pas s'il ne raisonne pas bien à présent; une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissanie intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant Dieu que voilà! » Montaigne avait dit : «J'ai l'esprit tendre, et facile à prendre l'essor ; quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement de mouche L assassine. Ce ne sont pas seulement

Mais entre eux la ditférence est dans l'intention, par suite dans l'accent, le ton et ]'o>prit; car ils sont aussi opposés que le jour et la nuit, Pour jMontaigue, le doute est « un oreiller commode » sur lequel il s'assoupit nonchalamment. La vue de nos misères ne trouble pas ce doux sommeil : il n'en est ni affligé, ni humilié. « Tout est bon, » voilà sa devise. Or, il n en sera plus ainsi de Pascal. Ambitieux de savoir et de pouvoir, il voudrait éclairer les aveugles et fortifier les faibles. Aussi nos ignorances et nos défaillances lui deviennent-elles une honte, un deuil, un désespoir. De là cette gravité sombre, cette éloquence mélancolique dont la révolte ou la plainte ne rappelle en rien Montaigne et sa quiétude épicurienne. Tandis que l'un s'amuse, en son naufrage, à laisser sa barque se jouer au gré des flots, parmi les brisants; l'autre cingle et rame tant qu'il peut lutter; et, au moment où. désemparé, vaincu, il est enlevé par les lames , l'espérance au cœur, il nage encore, à l'aide d'une épave, vers l'éternelle patrie. C'est que Pascal a vu dans la nature humaine un signe d"ineiî'açablc grandeur. Il a ressenti ce besoin de lumière qui nous travaille parmi nos ténèbres, et cette impatience d'agir qui sollicite malgré nous notre inertie. Il croit à une destinée supérieure, et voilà pourquoi il ne nous abaisse que pour nous relever; ou du moins, s'il nous tient abattus, il ne brise pas le ressort de la volonté: car il éveille dans la conscience une consolation vivace qui la fortifie. En un mot, ce qui, pour Montaigne, n'est que misère d'animal paraît à Pascal misère de roi dépossédé.

Coiis«'CHiences pratiques clii ^toepticisnic tlirori(|u«>. — B II différence «n peu égoïste du oit«jen. — La théorie

expliquant les sentiments et les actes, nul ne s'étonnera des consé([ucnccs pratiques dont Montaigne nous offre l'exemple. Ce, que nous appelons aujourd'hui la politique n'occupa jamais dans sa vie une place importante. Bien qu'il eût traversé de grands emplois, et ne se soit point interdit de juger parfois les hommes de son temps, il ne

les grands accidnnls qui renversent nostre Jugernont, les moindres choses du monde le tournevirent. »

prétendait nullement exercer une influence personnelle sur la conduite des affaires. Il se borne à conseiller la prudence qui s'abstient de toute passion. Aussi n'aime-t-il pas qu'on remue les lois de l'église ou de l'état. Dégoûté de la nouveauté, « quelque visage qu'elle porte », il ne veut même pas « qu'on fasse un triage dans les croyances », et prononce « qu'il faut se soumettre en tout à la police ecclésiastique, ou s'en dispenser tout à fait. » Est-ce la peine d'agiter le monde pour des problèmes insolubles? Le mieux n'est-il pas de respecter les institutions établies, non comme bonnes, mais comme établies? Que gagneraiton au change? Accommodons-nous de ce qui est, sans autre souci que d'y engager la moindre partie de, nousmêmes, a Les choses, à part elles, ont peut-être leur poids, leur mesure et leur condition; mais, au dedans, en nous, l'âme les leur taille comme elle l'entend. » C'est donc duperie que de les prendre à cœur; résignons-nous à des concessions qui n'intéressent que les dehors. Sauvons seulement l'être moral, c'est-à-dire la liberté de conscience, que Montaigne ne ramène point à la liberté des cultes : car il a le tort de ne voir en elle qu'une question de police, et il dédaigne les formes jusqu'à les maintenir. Catholique à Paris, il eût été calviniste à Genève, et partout philosophe. Ce qui lui importe, c'est l'indépendance spéculative; il se réserve le droit de chercher, de comparer, de débattre, de choisir, d'exclure, ou plutôt de ne jamais conclure; mais il ne l'exerce que solitairement, dans sa tour; partout ailleurs, il serait prêt à l'aliéner en faveur de la paix publique et de la sienne. Il irait jusqu'à soumettre le citoyen pour affranchir l'homme. En d'autres termes, sacrifiant l'action à la pensée, il accepte un divorce entre l'une et l'autre, autorise l'immobilité, ne croit guère au progrès, et nous dédommage de la sujétion extérieure par une liberté intérieure qui n'a pas d'autre but qu'elle-même.

Circonstances atténuantes de ce scepticisme. — li'époque. — Les voyages lointains. — L,a Renuîss^ncc. — Apologie de Montisîgne. — Tolérance et sagesse. — Ce scepticisme nous devons le réprouver, mais non sans admet-

tre les circonstances qui l'atténuent ou l'excusent. D'abord, il est imputable à une époque de crise cfui n'avait encore produit que l'anarchie. Dans la confusion du combat, on ne voyait que les petits côtés des grandes questions, et les erreurs mêlées aux vérités éternelles. A cette cause générale de découragement s'ajoutait alors l'influence des récits publiés par tant de voyageurs qui, depuis les découvertes du quinzième siècle, apportaient maint témoignage sur la variété des mœurs et des opinions. De plus, la renaissance des lettres antiques provoquait entre notre civilisation et celle de Rome ou d'Athènes un parallèle qui ne tournait pas toujours à l'avantage du temps présent. Enfin, il faut bien reconnaître que, dans le voisinage des persécuteurs, le doute était un appel à la tolérance, et une leçon pleine d'opportunité. Car Montaigne aurait pu dire, comme Fontenelle : « Je suis effrayé de la certitude que je vois partout. » Ne soyons donc pas sévères pour ce qui fui sagesse^ durant l'explosion des guerres civiles et religieuses. Oui, lorsque chacun prétendait tout savoir, il était bon d'opposer une devise modeste à l'insolence de ces dogmes dont la tyrannie s'armait de la force contre les dissidents. Sans doute, Montaigne laissa trop errer sa curiosité; mais cette façon impartiale et tempérée d'apprécier toutes choses n'en fut pas moins une censure salutaire de ces infatués dont il disait : « Le moyen que je prends pour rabattre leur frénésie, c'est de froisser et fouler aux ]iieds l'orgueil et l'humaine fierté, de leur faire sentir l'insanité, la vanité et dencantise de l'homme, de leur arracher des poings les chétifvcs armes de leur raison, de leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'autorité et révérence de la Majesté divine. »

ï^es g^i'^rn'Ti'iiHi's oniitra<IiC'(îonN «1 un ro'ur droit. — L'itiitiatciir qui prrjiaro l'avriilr. — Après tout, Montaigne n'a jamais contesté l'essentiel, à savoir les instincts de la conscience, et l'idée de Dieu^. Chez lui, ce sanctuaire

1. Au seizième, siècle, on n'avait pas assez d'esprit pour s'élever jusqu'au doute; au dix-hiiilifcme un en avait trop pour s'y réduire.

2. Ses erreurs infcines n'ont rien île contaijieui : car il ne veut pas être tu sur parole, et nous habitue au lil>rc examen dont il use.

reste debout, et, parmi tant de ruines, il n'en paraît que plus indestructible. Il y a d'ailleurs en tout sceptique de généreuses inconséquences qui peuvent réfuterle vice delà doctrine par la délicatesse des sentiments. Or, son esprit fut trop droit, et son cœur trop humain pour ne pas donner les plus heureux démentis à ses principes, ne fiât ce que par ses exemples. Qui n'aimerait en lui la haine de toute dissimulation, l'entière sincérité, un caractère aussi doux pour les humbles que fier avec les grands, toutes les vertus de l'honnête homme, et surtout un bon sens incomparable? Fut- elle égoïste l'âme qui célébra l'amitié d'un si tendre accent, et s'en fit une religion? Les belles actions eurent-elles jamais plus éloquent interprète? Cet épicurien n'a-t-il pas l'enthousiasme stoïque d'un Caton ou d'unBrutus pour louer l'homme de bien « qui tombe obstiné en son courage, qui, pour quelque danger de la mort voisine, ne retranche aucun point de son assurance, regarde encore, en rendant l'âme, son ennemi d'une vue terme et desdaigneuse, est battu non pas de nous mais de la Fortune, est tué sans estre vaincu? » Ladéfaite de la justice et du droit a-t-elle inspiré une protestation plus cordiale que celle-ci: «Il y a des pertes triomphantes à i'envy des victoires, et ces quatre victoires sœurs de Salamine, de Platée, de Mycale, de Sicile n'osèrent opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la déconfiture du roy Léonidas et des siens au pas des Thermopyles. » C'est ainsi qu'il s'élève encore audessus de lui-même pour nous fortifier contre la crainte de la mort; et le langage qu'il prête alors à la Nature serait digne de Lucrèce *.

Comme il ne touche point aux fondements de l'ordre social, il a d'autant plus d'autorité quand il s'attaque à des préjugés ridicules ou funestes, à l'astrologie, à la sorcellerie, aux faux miracles, et aux cruautés d'une législation barbare. Il n'est guère de sujet où il ne dise le mot décisif que l'on ne saurait oublier. Ayant pour premier mobile

1. « Sortez de ce inonde comme vous y estes entré : mesme passage que vous avez fait de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refailes-le de la vie à la mort. Vostre mort est une des pièces de l'Univers, une pièce de la vie du monde. »

la bienveillance mutuelle, et n'imposant que la simplicité des devoirs séculiers, sa morale sera toujours d'excellent conseil, surtout dans une société où il y aura des colères à pacifier, et des haines à réconcilier. Aussi sa poslérilô futelle l'élite des intelligences habituées à voir de haut les choses humaines et à les juger sans trouble. En détruisant ce qui était périssable, il a donc préparé des éléments pour le monde qu'attendait l'avenir.

L.a pétiagojçie de Iflontaigne et celle de Kabolaîs. — Parmi bien d'autres preuves, il nous suflira de cilcr les chapitres où il cause sur l'éducation \ Dans l'histoire de la pédagogie, son nom représente éminemment la mesure et l'équilibre ; car il use de toutes les méthodes, sans abuser d'aucune. Tandis que Rabelais surmène Gargantua par im travail gigantesque, Montaigne condescend à la faiblesse du premier âge, par la sobriété d'un savoir qui nourrit l'intelligence au lieu de la surcharger. L'un s'attable au banquet de la science avec une gloutonnerie pantagruélique; l'autre est un gourmet qui satisfait un appétit discret. En cela il se souvient de son enfance, et ses principes sont de la gratitude filiale. Élevé en toute aisance, il a peut-être une prédilection trop décidée pour celte vertu riante et facile à laquelle conduisent des routes «ombrageuses, gazonnées et doux-fleurantes.» INIais on ne peut qu'applaudir, quand il combat comme des ennemis personnels cespédants « qui pillotlcnt la science, dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement, et mettre au vent. « Elles serviraient encore aujourd'hui les censures dirigées contre cette érudition intem|)éranto « qui remplit la mémoire cl laisse l'entendement vuide. » Nul n'a mieux senti la nécessité d'enseigner à l'enfant « ce qu'il doit faire estant homme », c'est-à-dire de développer d'abord les facultés, déformer un cœur, une raison et une conscience, comme

1. Consullpz les chapili'es xxiv et xxv du livre I. (Du, Pcdaalisinc, Do linêiilution des enfants, à Mme Diane de Foix), le cii. VII du livre II {Ue l'ap'cction des pères; à Mme d'Ivslissac) ; le ch. x, du livre II {Des Livres) , le ch. vdi (iu livre lit (Ue l'art de conférer). (Voir rexcellent livre de M. Compayré Histoire critique des duclrincs de iéducaiion en France.)

il nous y invite par cette remarque : « Nous nous enquérons volontiers d'un escholicr : Scoit-il du grec et du latin? Escrit-il en vers ou en prose? Ce n'est pas cela qu'il faut démander, mais s'il est devenu meilleur et plus advisé. S'il n'a pas Icjupçement sain, j'aymerois autant qu'il cust passé le temps à jouer à lapaulme; au moins, son corps en seroit alaigre. » Les lettres mêmes ne lui paraissent qu'un moyen, et non un but. Le maniement des langues étrangères, les voyages, le monde, la compagnie des hommes, l'observation, l'expérience, voilà l'école qu'il préfère : il veut donc que les leçons procèdent des choses plus que des livres ^

Le psychologue curîeisx de se connaître lui-même , et la nature humaine en sa personne. — Ce qu ]J recommande, il l'a constamment pratiqué, ainsi que l'attestent ces Mémoires intimes dont la franchise provoque la nôtre, et nous apprend à nous mieux connaître, nous et nos semblables. La plupart des moralistes formulent des préf^eptes, et tracent des caractères ou des tableaux. Or, Montaigne n'a pas la présomption de dicter des lois et de prononcer des arrêts. Il lui suffit de se montrer tel qu'il est-, sans surfaire ses qualités, ni déguiser ses faiblesses qu'il rend sympathiques par l'ingénuité de ses aveux. Depuis l'heure oii il fit vœu de retraite jusqu'à son dernier sommeil, il n'a pas cessé de s'épier, d'à ssister à sa vie, et de surprendre en soi ces mouvements de la nature humaine dont il cherchait les traces dans l'histoire et les effets autour de lui^. Rien n'a pu le distraire de cette étude qui, loin de lui coiÀter un effort, était son plus vif plaisir, son inclination irrésistible. Il nous raconte qu'un jour, renveri-'é de cheval par le choc d'un maladroit, meurtri cruellement, vomissant des flots de sang, et persuadé même

1. Est-il nécessaire de rappeler aussi qu'il a protesté contre le régime des corrections physiques, et la brutalité des régents <t enivrés en leur cnlére? u Qnelh manière pour esveiller l'appétit envers leurs leçons à ces âmes tendres et craiiitirves lie les y /juider d'une trogne effroyable, les mains armées du fouet! »

2. « C'est, dit-il, un livre consubstanticd à son auteur, membre de sa vie, non d'une lin tierce et étrangère. »

3. Voilà pourquoi il peut dire à bon droit : « Je suis roy de la maliére que je traite. »

que Tatteinte était mortelle, il se regarda mourir avec une attention intense dont le souvenir distinct reste fixé dans les impressions que voici : « Il me sembloit que ma vie ne tenoit plus qu'au bout des lèvres; je ferraois les \eulx pour ayder à la pousser hors, et prenois plaisir à m'alangnir, et à me laisser aller. G'estoit une imagination qui ne faisoit que nager superficiellement à mon âme, aussi tendre et aussi foihle que tout le reste, mais à la vérité non seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette doulceur que sentent ceulx qui se laissent glisser au sommeil. » Ne dirait-on pas quïl examine en naturaliste un sujet étranger? Parmi les événements les plus simples, comme dans les circonstances les plus graves, il considère ainsi son âme de près et au microscope. Les physiciens de l'Observatoire ne sauraient décrire avec plus de précision l'état de l'atmosphère et les plus légères variations du baromètre. Lui aussi, les yeux fixés sur le monde intérieur, il note tous les nuages qui l'obscurcissent, tous les rayons de soleil qui l'éclairent, et les moindres accidents subis par ce Moi qui, cliez lui, nous l'ait aimor toutes ses confidences.

Aussi ne dirons-nous point .avec Pascal: « Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre! » Car, en cela, il nous fait montre, non de son bien, mais du nôtre, ("haciin so reconnaît en lui comme en un miroir devant lequel toutes les figures se reflètent. C'est qu'une seule personne peut résumer l'espèce, et, selon son expression, «porter la forme entière de l'humaine condition '. «Voilà le plus bel éloge qu'il mérite: il prête aux aveugles des yeux pour lire dans leur conscience. Or, cette clairvoyance qu'il communique devient une des princiiiales causes de l'attrait qu'il nous oflre et par lequel il (latte notre vanité. Les uns se persuadent volontiers qu'ils ont dos qualités analogues aux siennes; les autres ne sont pas l'àchés de découvrir en lui leurs misères, et par suite une excuse. Ainsi, tous ont

1. Qui le pourrait mieux f|ue Montaif^ne? Il sait le revers de loule méil.iillc. II a loisé et jugé en tous sens la sréne de la vie, les hunneurs, la naissance, la qualité, I lUS les svslènies, toutes les coutumes.

plus ou moins l'occasion de répéter ce mot de Pascal : « Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi que se trouve ce que j'y vois '.3^

Le lettré. L'humaniste dans le moralii^te. L art de citer les Anciens. — A cette vocation du psychologue s'alliait en lui la passion des lettres. Tou ché par le souflle de la Renaissance, épris de cette antiquité qui semble sa pi^emière patrie, plus sensible que tout autre à cet art de de bien dire où il excellait, il rencontre , pour admirer l'éloquence et la poésie, des accents de poète et d'orateur. Nul n'a donc plus voluptueusement goûté les délices du beau; et cependant, lors ju'il en jouit, il n'y met pas d'ordinaire un désintéressement d'artiste. J'entends par là qu'il demande aux maîtres anciens, comme nous-mêmes à son livre, des lumières nouvelles sur la nature humaine, et par conséquent sur son propre cœur-. Ils sont pour lui des témoins qu'il interroge sur ce qu'il lui importe de savoir. De là vient qu'il les cite avec tant de complaisance et d'à-propos. Oui, leurs maximes sont entrées dans la substance et la moelle de sa pensée. Aussi ne font-elles que l'éveiller, la continuer, ou l'achever. Jamais elles ne l'étouffent, ni ne la suppléent. Loin de s'en détacher, elles tiennent à ses fibres les plus profondes : on ne pourrait les en arracher sans une sorte de violence ; dans l'harmonieux tissu, la blessure resterait toujours saignante. Les grands classiques ne se distinguent pas plus de Montaigne que les Pères de l'Église ou les Écritures saintes de Bossuet et de sa parole. Ces textes ne sont point « fleurs estrangères » auxquelles il n'a fourni « que le filet à les lier. » Mais il a « transporté dans son solage (terrain) ces raisons, comparaisons et arguments », qui se confondent avec les siens. Il fait dire aux Latins, « non à sa teste, mais à sa suite », ce que le français d'alors, « par foiblesse, ne pourroit si bien signifier ». Du reste, quand il emprunte l'idée, l'expression

1. Montaigoe, au milieu des périls et des embûches de la guerre ciTile, vivait heureux par la curiosité. Il eût regretté de perdre un si intéressant spectacle.

2. Montesquieu a dit : « Dans la plupart des auteurs je vois l'homme qui écrit, dans Montaigne l'homme qui pense. »

esta lui ; car il imite «les abeilles qui pillottenl deçà, delà les fleurs; mais elles en font après le miel qui est tout leur : ce n'est plus thym, ni marjolaine. ■>:> Ajoutons que le gascon y trouve son compte. En « estoffant ainsi ses discours de ces riches despouilles, 3> il lient en Lridc la témérité des censeurs « qui se jettent sur toutes sortes d'escripts : je veux, dit-il, qu'ils donnent une nazarde à IMutarque sur mon nez, et qu'ils s'échaudent à injurier Sénèque en moi. » Bien lin qui réussirait à « le déplumer ! »

Ses prcf«>reiices. Pliititrciiie, Sénêque. Ses boutades contre Cîeéron. II aime les éerivains de «locadeiK-e. — Plutarque et Sénèquc, tels sont en effet ceux qu'il appelle « ses hommes. » Curieux et indolent, il les adopte parce qu'ils l'amusent sans le fatiguer. Ils ont toujours, soit quelque anecdote pour le distraire, soit des traits piquants pour éveiller un esprit qui redoute l'ennui plus que l'erreur. Il ne peut se passer de Plutarque, « depuis qu'Amyot l'a fait françois^; » car il est si universel et si plein « qu'à toute occasion, et quelque subject extravagant que vous ayez prins, il s'ingère à votre besogne, et vous tend une main libérale et inépuisable de richesses et d'embellissements-. » — « Not;s auhres ignorants estions perdus, ditil encore, si ce livre ne nous eust relevés du bourbier : sa raercy"', nous osons à cetl' heure et parler et escrirc ; les dames en régentent les maistres d'eschole; c'est no-ire bréviaire*.» Quant à Senè({ue, ce qu'il doit apjirécior en lui, c'est sa propre manière", et surtout sa laculié maîtresse, l'imagination. On peut dire aussi qu'en général les écrivains de décadence lui agréent par le mordant, l'incisif, les saillies et l'acuité de l'expression. De plus, ils ccnvicnnont, par certaines affinités morales, «à un estât trouble

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