Trois volumes in
3. L'opinion agrandissait alors des questions étroites. Faute de mieux, il y avait là un aliment pour l'aclivilé des esprits. Les Jansénistes représentaient, en face du
Or, de nos jours, ces sujets sont tellement indifférents qu'ils nous gâtent même les Provinciales ; car plus d'un lecteur, s'il est sincère, avouera qu'elles contiennent des parties ingrates que ne sauve pas tout le génie d'un Pascal. Sans y contredire, reconnaissons du moins qu'il serait peu philosophique de se laisser tromper à ces apparences, et que cette querelle, sous des arguties de secte, agitait des problèmes dignes de passionner non seulement les honnêtes gens du dix-septième siècle, mais ceux de tous les temps. Car, à une époque où la parole n'avait pas de tribune, ces conflits de doctrine étaient la seule arène ouverte aux indépendants; or, il s'agissait de savoir si la liberté d'examen serait étouffée par l'intolérance d'une Compagnie toute puissante qui, distribuant jusqu'alors la faveur ou la disgrâce, s'acharnait à menacer de la prison ou de l'exil quchjucs hommes savants et irréprochables dont le seul tort était de rester fidèles à ce qu'ils croyaient la vérité. Les droits et les devoirs de la conscience furent donc l'enjeu de ce duel inégal où des âmes d'élite, n'ayant pas d'autres armes que le talent et la vertu, luttaient pour la justice et pour l'honneur contre des ennemis ami)ilieux de dominer à tout prix l'Église et l'Etat. Leur casuistique n'avait pas d'autre fin ; et, en s'attaquant à ses principes, Pascal vit plus clair que tous ces ergoteurs solennels dont le pédanlisme s'obstinait à réfuter des chicaues de Sorbonne.
Slra<éj;î« de Pasc.il. — l/lioiiiiùte li«»iniue itstrlant an ;;raii4i (iiibiic. — Sou habileté fut d'abord de ne plus s'enfermer dans le cloître, d'élargir le terrain où il voulait livrer bat. * le, d'y convoquer le grand public, et d'en a))peler au bon sens de tous les esprits non prévenus. Pour y réussir, il lui suffisait de rester fidèle à la pensée qu'il exprimait ainsi : « Il faut qu'on ne puisse dire d'un écrivain ni il esf mathémalicien, ni prédicateur, ni éloquent, mais il est honnête homme. ?) Beaucoup alors se piquaient
pouvoir, une opposition soutenue par dos noms illustres, d'excellents ccrils, de hautes amitiés, et la faveur des salons. Leur éloquence tenait moins à la grandeur des sujets qu'à celle des caractères et à la profondeur des convictions.
de l'être; mais, selon la formule de La Rochefoucauld, « le véritable Honnête homme est celui qui ne se pique de rien. » Ehbien, tel fut le premier mérite de Pascal. Il parla comme tout le monde, et pour tout le monde, sans appareil technique, de manière à être entendu des plus frivoles, et des plus simples, fut-ce des femmes et des enfants.
Dès sa première lettre *, il renonce au ton sérieux qui était de convenance ou de rigueur en ces matières. Je ne sais quel tour fringant annonce le bel esprit et l'homme à la mode qui, deux ans auparavant, faisait rouler sur le pavé de Paris son carrosse à six chevaux. Il se souvient de ces années 1651 et 1652, où il fréquentait ce qu'il y eut de plus jeune en façon et en usage. Il ressemblait si peu à ses maîtres spirituels que l'un d'eux, M. Singlin, en fut d'abord effarouché. Le bonhomme n'en revenait pas; il faillit mettre le holà! Mais on le laissa lever les bras au ciel, et toutes les malices passèrent, jusqu'aux pointes et aux jeux de mots sur le pouvoir prochain -. A ces légèretés on reconnaît une plume allègre qui s'en donne à cœur joie ; c'est pour elle une fête. Et pourtant, elle n'avait pas encore ses coudées franches; car, en ce prélude, comme dans les deux lettres suivantes, Pascal n'est que l'avocat d'ArnauId ; il s'attarde à l'affaire de Sorbonne, il dogmatise sur un cas épineux. Or, en se prolongeant, tout agréable qu'il fiât par la mise en scène, et les vivacités d'une satire enjouée, ce badinage sur la Grâce et ses effets eût risqué de trahir im peu trop le voisinage de l'école. L'avenir n'aurait pas goûté ces énigmes, et il était à propos de couper court, le plus tôt possible, à ces jeux d'une escrime scolastique.
De théologlquc, la que»«ti(tii deviemî moi'îiBe. — Voilà
ce que Pascal sentit en stratégiste qui savait l'art de manœuvrer selon les circonstances. Il changea donc brusquement de lactique; et, au lieu de défendre ses clients
1. Elle est du 23 janvier; les deux suivantes, ainsi que la dix-septième et la dixhuitième, sont consacrées à la question du Jansénisme proprement dit, aux propositions de Jansénius, et aux griefs intentés contre Arnauld. Les docteurs amis de Port- Royal venaient de se retirer en protestant.
2. '1 Je vous laisse dans la liberté de tenir pour le mot de prochain ou non ; car j'aime trop mon prochain pour le persécuter. »
jansénistes, prenant l'offensive, il tourna droit sur les Jésuites qu'il avait à peine eflleurés jusque-là de quelques traits furtifs^ Cette diversion qui semblait l'accessoire devint dès lors le principal, et détermina le caractère définitif de l'ensemble. L'adversaire lui faisait la partie belle; car, de tous les égarements de l'esprit, le plus odieux est la prétention de justifier les mauvaises actions par de bonnes raisons, de fausser la loi en ayant l'air de la respecter, et d'outiager Dieu en dépravant les hommes sous couleur de diriger les consciences. Or, même en faisant la part des entraînements que comporte la polémique, et en reconnaissant que tous les Jésuites ne furent point des sophistes ou des corrupteurs-, il n'en reste pas moins certain que nulle Compagnie ne s'était servie plus adroitement de la casuistique pour mener le train du monde. Il y avait là des complaisances qui devenaient un scandale rehgieux et un péril social. En llattant les vices ou même les crimes par intérêt politique, les prédicateurs de la morale facile altéraient le plus beau caractère de la loi chrétienne, qui est son universalité. En diffamant l'Evangile par leur jurisprudence équivoque, et ravalant ses pures maximes aux roueries d'une procédure astucieuse, non seulement ils dégradaient le ministère des âmes, mais ils semaient parmi les peuples des germes dissolvants et malsains. C'était donc faire œuvre salutaire que de combattre ces lâches compromissions. Voilà ce que Pascal accomplit merveilleusement; et, s'il y mit l'accent d'une vengeance personnelle, nul n'a droit de le lui reprocher. On comprend qu'en face d'Escobar et de ses complices Italiens ou Espas^niols, tout un plan de guerre se soit à l'instant déroulé devant ses yeux; car la Conscience était
1. Ccito manœuvre se déclare dans la quatricine lettre. Les treize suivantes conlinucrciit di; plus belle.
2. Dans tout p.irnpiilcl, il y a un avocat plus qu'un juge. On peut du moins remarquer avec .M Villrmain qu'une Société qui portait son empire on îles pays si diirércnts de mœurs, de coutumes, de préjugés nationaux et don)esli(|ties se trouva parlà même trop facilement tentée d'assouplir la règle aux milieux les plus opposés. Les casuistes qui légitimaient le duel, et parfois l'homicide, étaient espa^'nols et siciliens, c'est-à-dire appartenaient à des pays oii la vengeance est héréditaire ment consacrée.
pour lui le sanctuaire mê me du christianisme. Empoisonner le cœur, c'est-à-dire la source de la Grâce, devait donc lui paraître un crime inexpiable ; et ses fihres les plus intimes en tressaillirent d'une sainte colère. De là, ce duel à outrance, 011 ce qui fut tué est bien mort.
Adresse de la mise en œtiAre. Les Jésuites confessés par Pascal. li'esprit géoanétrifjuc dans la iioléniifgue. Procédé dramatique. Le cadre. — Mais, pour rendre son réquisitoire populaire, il ne lui suffisait pas de choisir comme champ clos une cause telle que tout spectateur fit des vœux en sa faveur. Il fallait aussi conquérir l'applaudissement par la supériorité de la verve, en sorte que chacun îùt invité par son plaisir ou obligé par sa reconnaissance à juger comme lui. Or, il excelle à déguiser la science sous l'esprit, à mettre de l'enjouement dans la raison, et à parer jusqu'aux sécheresses d'une discussion parfois aride.
Démasquer la politique d'une Compagnie qui, « croyant son crédit nécessaire au bien de la religion, » voulait, « non corrompre les mœurs *, » mais gouverner toutes les consciences en accommodant l'Évangile à toutes les faiblesses, telle est l'intention de ces Lettres. Bien qu'elles aient été publiées au jour le jour, on y admire pourtant la discipline d'une composition ingénieusement graduée; car Pascal est géomètre, et son plaidoyer procède comme une démonstration dont la marche est mesurée, progressive, imperturbable ^. Les arguments s'avancent ainsi que les flots d'une marée montante. L'impitoyable dialecticien multiplie les aspects d'une même idée par une déduction
1. C'est ce que dit Pascal qui ne déclame jamais : « Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s'étende partout, et qu'ils gouvernent toutes les consciences. Et, parce que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner quelques personnes, ils s'en servent dans les occasions où elles leur sont favorables. Mais, comme ces mêmes maximes ne s'accordent pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent à l'égard de ceux-là, alin d'avoir de quoi satisfaire tout le monde. » Les moyens employés pour complaire à cette clientèle sont : r le Probahilisme ; 2" la Direction d'intonlion ■ 3° les Restriclions mentales ; 4° la Dévotion aisée.
•1. 11 n'est pas comme Bossuet qui omet volontiers les idées inlermédiaires, et les franchit d'un coup d'aile.
rigoureuse de toutes ses conséquences. Il met l'erreur à la question, et la force à confesser tous ses méfaits, à s'accuser par ses propres téinoignagcs. C'est pas à pas qu'il la réduit d'abord à Tabsurde, puis à l'odieux. C'est en refoulant l'ennemi de tranchées en tranchées qu'il entre avec lui au cœur de la place.
Mais, si la logique est ici d'un mathématicien, la mise en œuvre associe aux vifs élans de l'orateur les artifices de l'invention dramatique; car Pascal a préféré la comédie à la satire. J'entends par là qu'au lieu de parler toujours en son nom ', il laisse le plus souvent les caractères se révéler eux-mêmes avec une candeur qui les rend ridicules à leur insu, comme Alceste s'écriant :
Par la sambleu, Messieurs, je ne croyois pas être Si plaisant que je suis.
Il suppose donc que Louis de Montalte rend visite à un honnête religieux de la Société, aussi naïf que convaincu, mais ayant la vocation, la manie de la casuistique. Plongé qu'il est dans ses in-folio, il ne voit rien de supérieur à ses docteurs et à leur doctrine. Aussi la conversation s'engage-t-elle sur cet objet, le seul qui l'intéresse. Alors surgissent d'eux-mêmes les motifs ingénieux. Rien de plus amusant que d'cntondrc ce bonhomme exposer avec enthousiasme les maximes les plus puériles ou les plus révoltantes, et prodiguer avec juliilation tous les trésors de sa science pour instruire le prétendu disciple qu'il croit éblouir, et qui se moque de hii. On le voit : ces dialogues font penser à Platon -. Lorsque le Bon Père explique la dévotion aisée, il raiipclle Euthydème qui se flatte d'enseigner la vertu par une méthode abrégée. Gomme Socrate, Montalte, lui aussi, fait l'ignorant, joue la simplicité, provoque les aveux, simule ironiquement l'admiration, et finit par
1. On se lasse de la moquerie prolongée aussi vile que fie la louange. Mais on ne se faliçue pas du comique, c'cst-à-diro de la révrlalioii naïve d'un caractère qui se découvre, sans In youloir.
2. Le dialogue commence avec la cinquième lettre, et linil avec la dixième. On dirait une comédie en cinq actes.
surprendre tous les secrets du sophiste qu'il enveloppe, sans qu'il s'en doute, en ses propres filets.
Les caractères secondaires et prineipaux.LeBonPère. Le Casuiste. — Au second plan figurent encore d'autres acteurs qui ont leur physionomie distincte. Ici, c'est un indifférent qui reçoit les confidences de la passion ; là, ce sont des hommes de parti, les uns sincères, les autres hypocrites, et d'autant plus violents que leur zèle est de parade. Ailleurs interviennent soit des conciliateurs de bonne foi toujours repoussés, soit des imposteurs toujours accueillis. Mais les scènes vraiment incomparables sont surtout celles qui se réduisent aux deux personnages dont l'entretien met à nu l'art de tromper les hommes'et Dieu^ Ici, pour la première et la dernière fois, se déclare chez Pascal un esprit qui jouit encore de lui-même, qui s'anime au feu de la polémique par la joie de mettre les rieurs du côté de la raison ^, en un mot l'écrivain qui, n'ayant pas encore tout à fait rompu avec le monde, se laisse prendre aux caresses de l'opinion. Avant de s'ensevelir dans la mortelle tristesse de ses Pensées, il goûte les douceurs de son triomphe; et, sans qu'il le sache, son amour-propre est de la partie dans ce mémorable assaut où sa force et sa souplesse se déploient sous les regards du public.
Le devancier de Molière. — Le génie comique. — Nous aussi , arrêtons-nous donc un instant pour applaudir à un devancier de Molière. Si le pur génie comique est la peinture d'un travers qui s'ignore, ce signe éclate sur les traits de ce Bon Père contre lequel on n'a pas le courage de se fâcher, tant il met d'innocence à professer les plus fâcheuses maximes, à renchérir sur les décisions de ses auteurs, àlouer leur sottise, à rendre vraisemblables, à force d'admiration, des textes qui, sans ce commentaire, paraîtraient inventés à plaisir par un ennemi. Il n'y a plus là complicité, mais dévouement aveugle à un Ordre, et à des
1. Ils parlent d'abord de simples questions de discipline; puis, par degrés, on en arrive à discuter sur les plus grands crimes, la simonie et l'homicide.
2. Oui, de cette raison qu'il va bientôt renier, l'ingrat, et qui pourtant lui vaut tant d'applaudissements.
maîtres, uette servilité d'obéissance, qui éteint tonte lumière de raison, n'est-elle pas comme un air de famille, et un sio^ne oriprinel? C'est d'abord sur la question du jeûne que s'entame la consultaîion. « Faites-vous violence, » dit le révérend! Mais, le pénitent continuant à se plaindre, il demande s'il lui est malaisé de s'endormir sans souper. « Oui » reprend l'autre. — « Ah! j'en suis bien aise, s'écrie le Directeur; car vous n'êtes plus oblic^é de jei'mer; j) et, justifiant la dispense, le voilà qui produit un texte formel d'Escobar — Les cas de conscience ne sont-ils pas pour lui ce que seront les oiseaux pour le Diphile de La Bruyère? De quel air radieux il va chercher dans sa bibliothèque le livre du Père Annat contre M. Arnauld, et l'ouvre juste à cette page 34 où il y a une oreille! Avec quel à-propos il exhibe le Père Bauny « que voici, et de la cinquième édition encore! » Voyez-le qui, tout fier d'y trouver à point le Philosophe cité en latin tant bien que mal, vous ,se7^?'e malicieusement les doigts, et vous dit, l'œil souriant de vanité : « Vous savez bien que cestArisloteK j) Quelle bénignité pateline lorsque, sur chaque point, il nous expose la grande méthode dans tout son lustre, et nous donne la recette commode selon laquelleilfaut, pour chaque opinion, que le temps la mih'isse peu à peu. Essayez de le piquer au jeu; et, pour peu que vous fassiez mine de contester l'industrie de ses Docteurs, il vous prouvera, sans malice, que nul tour de passe-passe ne leur est impossible. Les cas les plus compliques, il les débrouille comme des rébus : toutes les difficultés il les escamote, en prestidigitateur qui fait sauter la muscade.
A cbaque instant, on est tenté de dire : quelle viritc ! quelle ressemblance! et cela dans les moindres vétilles, lùt-ce en un simple posl-sa-iptum-, celui-ci parexemi)lc:
1. Boileau, dans le Lutrin, s'est souvenu du personnage qunml il dit ;
Alain tousse, et se lève, Alain, ce savant homme Qui de I3auny vingt fois a lu loule la somme, Qui possède Abély, (pji sait loiil Paronis. Et même cnleiid, dit-on, le latin d'A-iCumpis
2, Huitième lettre.
ce J'ai toujours oublié à vous dire qu'il y a des Escobars de différentes impressions. Si vous en achetez, prenez ceux de Lyon, où, à l'entrée, il y a une Image d'un Agneau qui est sur un livre scellé de sept sceaux. » N'est-ce pas là ce petit coup de pinceau qui serre de près la réalité prise sur le fait? Avec quel entrain s'ouvre aussi la neuvième lettre, où se lit ce début : « Aussitôt que le Bon Père m'aperçut, il vint à moi, et me dit en regardant dans un livre qu'il tenoit à la main : « Qui vous ouvriroit le Paradis ne vous « obligeroit-il pas par failement? Ne donneriez-vous pas « desunillions d'or pour en avoir la clef, et entrer dedans « quand bon vous sembler oit? Il ne faut point entrer ende ce si grands frais: en voici une, voire ceyit, à meilleur ce compte. » Je ne savois si le Bon Père lisoit ou s'il parloit de lui-même; mais il m'ôta de peine en disant : ce Ce sont ce les premières paroles d'un beau livre du père Barry. » — Il ne faut pas oublier non plus la dernière page de la lettre septième, où, à propos des subterfuges par lesquels on dirige l'intention, il s'agit de savoir ce s'il est permis aux jésuites de tuer les jansénistes. » Il y a là telle maxime * que le Bon Père montre, fait admirer, tourne et retourne comme un pistolet chargé à l'adresse de Montalte. Oui, on dirait une arme qui menace, à chaque instant, de lui éclater dans les mains. Ici, l'attente et l'inquiétude à demi égayée de Pascal est aussi plaisante que les façons paternes du casuiste rassurant son interlocuteur par un air de protection et des plaisanteries béates.
Peut-être quelques-uns jugeront-ils parfois invraisemblable tla crédulité de cet original dont les indiscrétions vont toujours leur train et s'animent de plus belle, sans qu'il s'aperçoive des pièges tendus à sa benoîte conliance. Il est certain qu'il y a telle rencontre où sa simplicité va jusqu'à la niaiserie. Mais, en général, le dialogue est si bien ménagé que l'on se prête même à ces hyperboles, et que l'illusion n'en souffre pas ; il fallait d'ailleurs forcer progressivement le ridicule jusqu'à ce coup de théâtre où
;. Celle du Père Lamy, •
l'odieux commence et met fin à la fiction. Dès lors, tous les masques tombent ; les acteurs supposés disparaissent. C'est Pascal qui se lève enfin, et, à visage découvert, l'épée nue, fond sur l'ennemi.
L'agent provoeatenr. — Lojuged'înstrnction. — Mais, avant d'en venir là, esquissons la physionomie du personnage qu'on pourrait appeler un agent provocateur. A combien de ruses s'ingénie sa déférence narquoise, pour surprendre tous les mystères du casuisrae dénoncé par un de ses plus fanatiques partisans! Tantôt il simule l'élonnement, et d'un ton si naturel, si désintéressé que SCS exclamations de surprise semblent une involontaire adhésion, ou du moins un désir d'être éclairé. Aussi la franchise du révérend s'empresse-t-ellc de s'épancher en de nouvelles confidences. Tantôt il fait l'indigné, mais pour que l'adversaire s'entête, riposte, et s'enferre de plus en plus. Ailleurs, ses louanges goguenardes chatouillent un amour-propre qui s'épanouil cVaise, et fait montre de ses plus rares finesses.
Plus loin, il feint de n'avoir pas compris, ce qui oblige le Maître à redoubler de zèle pour édifier un néophyte. Parfois, plus casuiste que les casuistes mômes, il leur rereproche de n'avoir pas su penser à tout, et leur suggère telle ou telle conséquence imprévue de leurs merveilleux principes. Par exemple, dans la sixième lettre, où le vol a ses excuses devant le confesseur, il conseille d'obliger les magistrats à absoudre les criminels qui ont une opinion probable. « Il y faudra songer, répond le Père ; cela n'est pas à négliger; je le proposerai à notre Père provincial. » Si, dans un autre occasion, l'initiateur se fait prier et marchande ses mystères, le discijjle devient si pressant, si impatient que toute résistance est vaincue. « Puisque vous le prenez ainsi, dit le révérend, je ne puis vous le refuser; » et son cœur s'ouvre à deux battants.
Il arrive pourtant aussi que l'auditeur, jusque-là docile, affecte par instants de soudains scrupules : « Tout scia donc jtormis, » so récrie-t-il avec un trouble npparent! Et 1 autre de calmer ces ciïarouchemcnts par des gionderics
câlines : « Vous allez toujours d'une extrémité à une autre. Corrigez-vous de cela! » Puis viennent des doutes sur les autorités mises en avant. Ces objections sont une façon de .refouler l'ennemi jusqu'en ses derniers retranchements, et de l'acculer à l'absurde. C'est ainsi que l'enquête se poursuit. Or, pour que le flagrant délit du coupable soit constaté, il a suffi d'intéresser tour àtourjses qualités ou ses défauts, sa sincérité, sa bonhomie, ses convictions, son zèle apostolique, sa sottise, son orgueil, et surtout cet esprit de corps quiest aussi aveugle que l'esprit de secte ou de parti*. L'instruction a été si bien menée qu'on arrive sans secousse à l'heure décisive où l'ironie n'est plus de saison; car la mesure est comble, et le juge va prononcer la sentence.
L'odieux succède au ridicule. — Véracité de Pascal. — Ses garanties. — Le fond du procès. — C'est dans la dixième lettre que se produit celte explosion. Outre qu'il serait malaisé do soutenir plus longtemps la duperie complaisante du casuiste, Pascal ne peut plus maîtriser ses révoltes, lorsqu'à propos de l'attrition et de l'absolution, son docteur lui apprend avec sérénité que la science des accommodements nous dispense au besoin d'aimer Dieu, et supprime le commandement par excellence. Indigné dans le plus profond de son âme contre « un mystère d'iniquité », où il voit « la ruine même de toute religion », il s'écrie donc avec colère : « 0 mon père, il n'y a point de patience que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur les choses que je viens d'entendre. » Dès lors, faisant l'office d'un Socrate chrétien, il va rétablir l'exacte morale et la venger des attentats qui l'outragent.
1. Il y a des moments où, si bon qu'il soit, le Réyérend Père se fâche tout • rouge. Quand il est dans son tort, la colère le tire d'embarras. 11 riposte presque
par des menaces, et l'on voit bien qu'il n'est pas prudent d'ofTenser dans un de ses membres une Compagnie qui légitime non seulement le mensonge et la calora- .nie, mais jusqu'à l'homicide.
2. Mais non sans regret. Car la comédie est d'une gaieté si franche qu'elle perait trop courte.
Pascal a justifié ce qu'il disait : « Vos maximes ont je no sais quoi de divertissant qui réjouit tout le monde. » Quand les Provinciales parurent, Molière n'a- •vait encore donné que V Étourdi et le Dépit amoureux.
C'est maintenant le lieu de nous demander ce que vaut le fond même de cette polémique, et s'il convient de dire avec Voltaire : « Il ne s'agissait pas d'avoir raison, mais de divertir le public^ 5>.
Sans chercher à réhabiliter Escobar ou Garamouel, ce qui serait impossible, il faut reconnaître avec M. Sainte- Beuve et d'autres critiques peu suspects de partialité pour les Jésuites que cette Société n'a pas inventé la casuistique. Non seulement elle exista dans les écoles philosophiques de l'antiquité, depuis Gorgias jusqu'à Cicéron ; mais, comme la médecine légale devant la cour d'assises, elle devint un auxiliaire indispensable de la confession. Aussi beaucoup d'autres théologiens d'alentour, dominicains ou franciscains, pouvaient-ils donner prise aux mômes griefs que les enfants d'Ignace. Il est également vrai d'ajouter qu'en dehors du sanctuaire la morale facile a toujours eu et aura toujours ses adhérents ; car, ses compromis ont leurs germes dans l'intérêt, la passion, l'égoïsme, l'amour-propre et l'aveuglement ordinaire à la lâcheté des consciences. Oui, le cœur humain est bien souvent casuiste, et les accommodements avec le ciel ou la terre ne datent ni de Molina ni du Père Bauny*.
On peut admettre aussi que toute guerre a ses injustices, et que Pascal n'est pas infaillible. Gomme la plupart des avocats, il tire légèrement à lui les textes qu'il invoque^. Il aide volontiers la lettre pour en mieux dégager l'esprit. Il y a des mots gênants qu'il oublie, ou supprime. Il lui arrive de risquer des interprétations arbitraires. Dans l'ambiguïté des décisions, il n'est pas à l'abri de toute méprise. Telle ou telle traduction semble parfois un peu plus arrangée ou aiguisée qu'il ne faudrait. Ces infidélités involontaires, qui s'expliquent par les exigences de la lutte et la rapidité de la plume, peuvent donc altérer le ton des pièces incriminées, et rendre leste ou plaisant ce qui était
1. Il ajoutait que « tout le livre porto à faux », et se rencontrait ainsi avec de Maislre qui appelle IfiS Provinciales les Moileuses.
2. L'esprit do parti est toujours casuiste, dans ii'imporlo quoi camp. Lo Jansénisme lo fut plus d'une fois, à son insu.
S. C'est l'expression de Sainte-Dcuve.
pédantesque et dogmatique. Concédons enfin qu'il est permis même à un jésuite de se tromper de bonne foi, et que cette Compagnie célèbre a toujours compté des personnes recommandables par leur savoir et leurs vertus^ Mais toutes ces réserves qu'impose l'équité n'empêchent point Pascal d'avoir eu raison (n'en déplaise à Voltaire), contre l'esprit général du corps, ou les tendances d'une politique trop habile à introduire le machiavélisme dans TÉvangile, sous l'ombre de la Croix, et à capter l'oreille ou le cœur des Rois.
Or, ici, la théologie d'Escobarjoua le rôle d'un verre grossissant qui permit de surprendre les éléments disséminés dans la morale courante des directeurs, et de manifester au grand jour les ruses qui se dérobaient dans les ténèbres de l'École. Institué au xvi« siècle, àla suite delà Réforme, pour rétablir la souveraineté de l'Église, mais non sans espoir de régner par elle et sur elle, l'ordre de Loyola fut donc trop indulgent à justifier les moyens par la fin, et trop soucieux de subordonner la règle à des ambitions spirituelles ou temporelles. De là ce relâchement d'une doctrine souple, caressante, prompte à tenter, à flatter, à séduire une clientèle nombreuse ou puissante, et par suite à fausser la franche vertu de la morale chrétienne. Pascal vit ce péril, et sentit circuler cette contagion. Par conséquent, ne mettons pas en doute sa véracité; car elle fut aussi absolue que sa croyance religieuse. Au lit de mort, adjuré de se faire justice au sujet des Provinciales, ne disait-il pas : « Si mes lettres sont condamnées à Piome, ce que j'y condamne est condamné par Dieu. Loin de m'en repentir, si j'avais à les faire, je les ferais encore plus fortes^. »
La grande éloquence. Pascal et Démosthènes. — C'est ce que confirme une éloquence aussi véhémente que celle de Démosthènes'. Non, les Philippiques ne sont passupé-
i. M. Sainte-Beuve écrit : « Qui n'aurait aimé à connaître et à pratiquer Bonheurs, Rapin, Commire, Jouvency, de la Rue, Sanadon, BiifGer, Tournemine, du Cerceau, Le Jay, Porée ? »