‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 270 sur 411 · M. Nisard, llisloire de la Ixtlfmlure française · texte numérisé non relu

M. Nisard, llisloire de la Ixtlfmlure française

beauté littéraire dans celui qui ne prisa que la beauté morale, se sacrifia toujours au devoir, et, comme les héros de Corneille, nous fait admirer en lui l'idéal de notre nature, l'homme tel qu'il devrait être. Disons pourtant qu'après Pascal, l'œuvre de la langue française dans la prose est consommée. Écoutons ici l'un de nos maîtres : « Il y a de tous les styles dans le style de Pascal,' parce qu'il y a de tous les hommes dans l'écrivain. Je ferais toucher du doigt, dans les Provinciales et les Pensées^ des passages qu'on dirait de Bossuet *, pour la magnificence solide et l'audace toujours sensée, ou de Bourdaloue pour la suite d'un discours sévère à la fois et passionné, ou de La Bruyère, pour l'éclat des couleurs et la vivacité des contrastes, ou de Voltaire pour la facilité et l'enjouement. Tous les genres d'écrire ont un premier modèle dans cet homme qui ne s'est jamais piqué de la gloire d'écrire. C'est que Pascal a eu tous les dons de l'esprit en perfection ; la rigueur scientifique d'un grand géomètre, et l'imagination d'un grand

1. Empruntons aussi à M. Havet cette comparaison de Pascal et de Bossuet: « Pascal n'a pas la plénitude du plus grand des orateurs ; son élan ne se soutient pas si longtemps, et ne soulèverait pas le poids d'une œuvre comme le Discours sur l'histoire universelle, ou l'Histoire des variati07is. Il n'éprouve guère certains sentiments tels que l'admiration, qui épanouissent l'àme, et donnent des ailes à la parole; il n'écrirait pas l'oraison funèbre de Conde, il ne donne pas de pareilles fêtes à l'oreille, à l'imagination et au cœur. Lit. c'est une véhémence qui commande tout d'abord l'eniotion, el qui, à chaque parole, la nourrit et l'augmente; ici, c'est un raisonnement froid et sec en apparence, mais d'où il part tout à coup des mots qui font tressaillir. Bossuet est comme un général qui déplace son armée dans la plaine pour une grande bataille; tout est mouvement, tout est bruit ; Pascal livre un combat singulier, rapide et silencieux, mais furieux et terrible. Tous deux ont des attendrissements et des larmes, mais il semble que celles de Bossuet rafraîchissent le cœur, et que celles de Pascal le brûlent. La foule est plus aisément touchée par Bossuet, comme plus aisément convaincue; mais certaines âmes d'une trempe plus dure sont moins pénétrées par ses discours; ceux de fascal mordent sur les plus âpres. Bossuet enfin est louiours le maître de son pathétique comme de son argumentation : ce sont des forces dont son éloquence s'aide librement; celle de Pascal semble quelquefois emportée invinciblement comme par un poids, et n'en est que plus irrésistible. Dans ces pensées qu'il jette sur le papier pour lui seul, et où la passion qui le possède s'épanche sans obstacle, elle lui fuit rencontrer de temps en temps un sublime où Bossuet lui-même n'atteint pas. Ces fragments épars, espèces d'oracles de l'esprit qui s'agite en lui, sont d'une originalité incomparable, et il faut dire avec Sainte-Beuve: f Pascal, admirable quand il achève, est peut être encore supérieur là où il fut interrompu. »

poëte ; une raison que ne contente pas ce qui paraît évident à celle de Descartes, et que ne rebute ni ne lasse jamais la dif'liculté de se contenter; plus de sensibilité que n'en ont eu Descartes, Bossuet, La Bruyère; de l'esprit comme Fénelon, de la gaieté railleuse comme Voltaire. Chacun des grands écrivains qui ont suivi Pascal ont eu, non plus pleinement, mais 'plus exclusivement une de ses qualités; ils en ont donné ])ius d'exemples; mais rapprochez-les du modèle, ce sont des monnaies du même or, dont Pascal a marqué pour la première i'ois le titre '. »

Ajoutons, pour terminer, que de tous les apologistes chrétiens il est le plus voisin de nous. Outre que sa polémique n'est plus dirigée seulement contre les hérétiques, comme celle de Bossuet, mais contre les incrédules, dont il prévoit les assauts, un siècle avant Voltaire, sa mélancolie est déjà celle de ces âmes en peine qui ont la blessure du doute, ou la tristesse des chutes et des ruines dont elles ont été les témoins ou les victimes.

1. M. Nisard, U, 167. De pareilles pages aoDt des modèles ajoutes à notre langue

PORTRAIT BIOGllAPHIQUE.

Sa jeunesse. — Jean de la Fontaine naquit, le 8 juillet 1621, à Château-Thierry. Son père était maître des eaux et forêts, et sa mère, Françoise Pidoux, fille d'un bailli de Goulommiers. Son éducation paraît avoir été fort négligée; on lui laissait lire, à l'aventure, tout ce qui lui tombait sous la main; et, de bonne heure, il prit l'habitude d'obéir à son caprice ou aux impressions du moment. Quelques livres de piété prêtés par un chanoine de Soissons ayant ému son imagination, il crut d'abord qu'il avait du goût pour l'état ecclésiastique ; et, vers sa vingtième année, il entrait à l'institut de l'Oratoire, puis au séminaire de Saint-Magloire, à Paris^ Mais il s'aperçut vite de sa méprise, et en 1641 revint chez son père, qui, dans l'espoir de ranger à la règle un fils trop désœuvré, s'empressa de le marier', et de lui assurer la survivance de sa charge. Ce fut encore une erreur. Car sa vocation conjugale' n'était

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