I. — Faits historiques
Sans l'oraison funèbre qui fait vivre encore sa mémoire, Marie-Thérèse ne serait guère connue de la postérité. Car ses vertus ne liront jamais de bruit; et, parmi les splendeurs de cette cour oii elle ne régnait qu'en apparence, sa vie s'écoula toujours dans l'isolement d'une tristesse résignée qui cherchait l'ombre et le silence ^
Fille uni({ue de Philippe IV, roi d'Espagne, et d'Isabelle de Bourbon, elle avait épousé Louis XIV, son cousin germain, le 4 juin 1660, au lendemain de cette glorieuse paix des Pyrénées (1659) qui, grâce au succès de nos armes et à l'habileté de Mazarin, terminait enfin les dilTércnts de deux grands empires. On vit bientôt que la politique avait seule engagé cette union troublée si vite par l'indépendance d'un cœur trop passionné-. Aussi le jour vint-il où, malgré les marques extérieures d'une estime qui ne so. démentit jamais, et valut même à INIario-Thérèse lo titre de Régente, pendant la campagne de Hollande, il lui fallut reconnaître avec larmes que « le Roi ne l'aimoit plus >■ , et que le mal était sans remède. Certaine de cette infortune, elle en souflVit cruellement : car la constance de son atVeclion fut digne de retour. Cette humiliation qu'il fallait dérober à tous les regards ne lit que rendre eucctre j)lus déliante une timidité naturelle dont l'excès eut je ne sais (|uoi de maladif. « Cette pauvre princesse, dit Mme de Caylus, avoit
1. Saint Grégoire de Nysse fit l'éloge funèbre de l'impératrice Flaccile, feromc de ThuoHore ; elle fut aussi un personnage ^ans pliysiononiia. Bos- Buel seul a réussi, rnùmc en ces sujets ingrats.
tant de peur du Roi qu'elle n'osoit luf parler, ni s'exposer au tête à tête avec lui : ses mains mêmes en étoient tremblantes. »
Dès lors, elle s'ensevelit dans une sorte de solitude, où l'amertume de ses pensées ne fut adoucie que par la pratique' de ses devoirs religieux et maternels. Encore fut-elle éprouvée par de nouvelles et Lien poignantes douleurs. Car elle vit mourir cinq de ses enfants, et faillit perdre l'aîné de ses fils, le Dauphin, sa seule et dernière espérance. Il y eut pourtant un éclair de joie dans ces années sombres. Ce fut le jour où la naissance d'un petit-fils promit à sa race une suite d'héritiers. L'influence de Mme de Maintenon commençait aussi à lui ramener les hommages presque repentants de Louis XIV, lorsqu'après un voyage où elle venait de l'accompagner, le '26 juillet 1683, elle fut prise d'un mal soudain qui l'emporta brusquement le 30 du même mois, à l'âge de 45 ans.
« Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait causé », dit le Roi, sous le coup d'une impression qui dura peu. Car « il , fut, dit Saint-Simon, plus attendri qu'affligé. Mais, comme tout semble considérable dans les grands, la cour fut en peine de sa douleur. Quelques jours après, Mme de Maintenon parut à ses yeux dans un si grand deuil, et avec un air si triste, que lui, dont la douleur étoit passée, ne put s'empêcher de lui en faire quelques plaisanteries. « Voilà bien « l'homme tout personnel qui ne comptoit les autres que par rapport à soi*. »
Ce lut à Saint-Denis, le 1" septembre 1683, en présence du Dauphin, que Bossuet prononça l'oraison funèbre de la Reine. Trente-quatre éloges retentirent en d'autres chaires ; mais, dans ce concert, se distingua seulement la voix de Fléchier.