II. — Esquisse littéraire
Exoi-«lc et proposïiloii. — Dans un exorde* insj)iré par une douleur sincère et le sentiment d'une responsabilité périlleuse, Bossuet semble craindre que « sa louange ne languisse auprès d'un si grand nom ». Or cette défiance n'est point ici précaution oratoire, mais aveu d'un génie qui a conscience d'être écouté non-seulement de la France et de l'Europe, mais de la postérité tout entière.
1. Voir l'excellente Histoire du règne de Louis XIV, par M. Gaillardin : elle a rumporté ie grand prix Gobeit, à rAcudi^niie.
2. 11 fiiiiL coiisuller aussi ['Histoire de la maison de Coudé, ]i;ir I\Igr Ij duc
d'AUMALE.
3. Le texte du discours est co verset: Dominus tecum, virorum forlissime, Vndf in hnc forlitudine twî, eqo ero tecum. — Le Seigneur est avec toi, ô le |iln» liravc d'js hommes. Marche dans ta bravoure ; je serai avec loi.
De ce début simple, naturel et grandiose, il s'élève sans effort à ridée supérieure qui va dominer un sujet déjà si vaste par lui-même. « Pousser à bout la gloire humaine » par un exemple mémorable, telle est la pensée de ce discours 'dont la propositio7i et la division se confondent en cette période ■: « Montrons dans un prince admiré de tout l'univers que ce qui fait les héros, valeur, magnanimité^ bonté naturelle, voilà pour le cœur ; vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voilà pour I'esprit, ne seroii qu'une illusion, si la piété ne s'y étoit jointe, enfin, que la piété est le tout de l'homme. »
Première partie. Le cœur de Coudé : valeur, magnanimité, bonté naturelle. — L'attention de l'auditoire est appelée d'al)ord sur les qualités du cœur, le courage, la générosité, l'humanité, qui feront paraître non-seulement le héros dans l'éclat de ses exploits, mais l'homme dans le repentir de ses fautes et la paisible majesté de sa retraite.
Animée par le souffle lyrique des prophètes, l'imagination de Bossuet emprunte à la Bible les mouvements et les vives figures sous lesquelles le prince de Gondé nous est représenté comme un de ces élus que « le Dieu des armées veut faire servir à ses desseins 35. Tout en ménageant l'amour-propre d'un souverain ombrageux, qui veut entrer en partage de toutes les louanges, il salue dans le vainqueur de Rocroy un génie que la Providence destinait à sauver la France, durant la minorité d'un roi de quatre ans. « Laissezle croître ce roi, chéri du ciel : tout cédera à ses exploits ; supérieur aux siens, comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et, seul, sous la main de Dieu, on le verra l'assuré rempart de ses Etats. » Mais Dieu avait choisi le duc d'Enghien, pour le défendre dans son enfance.
Alors s'ouvre la narration vraiment épique de cette première victoire « qui fut le gage de tant d'autres 3). En ce tableau, dont la poésie est de l'histoire (comme le prouve le parti qu'en a tiré Voltaire), l;i précision de détails les plus expressifs se mêle partout à la magnificence et aux élans d'un style enflammé par une sorte d'ardeur guerrière.
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C'est exact comme un bulletin écrit, au soir de l'action, par une main qui tremble encore d'avoir tenu l'épée ; et, en même temps, c'est une page homérique, mais dont l'accent est tempéré par la clémence d'un christianisme chevaleresque. Des épisodes dramatiques ou touchants gravitent pour ainsi dire autour du héros qu'on voit presque en même temps « pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les François à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappoient à ses coups n. A cet entrain, à cette fougue, qui n'exclut pas le sang-froid d'un art maître de ses ressources, on dirait que Bossuet fut de ceux qui, sur le champ de bataille, « fléchirent le genou 3>, pour célébrer dans un Te Deurn « Rocroy délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence aiïermie, la France en repos, et un règne qui devoit être si beau commencé par un si heureux présage ».
Cet enthousiasme se soutient dans le résumé solennel qui embrasse les campagnes de Flandre et d'Allemagne. Par l'entrain martial de sa parole, Bossuet rivalise avec «la divine ardeur de cet autre Machabée » qu'il suit dans sa course triomphante, depuis Fribourg où la nature, comme les hommes, lui oppose d'invincibles obstacles, jusqu'à l;i prise de Philisbourg « qui tint si longtemps le Rliin captif sous ses lois », jusqu'à la chute deMercy, qui tombe enfin à Nordlingue « digne victime de sa valeur ». Un lieutenant du prince, un témoin de ses hauts faits ne le peindrait pas avec plus de compétence et sous des couleurs plus vives, soit dans ces rencontres oîi il sut «aussi bien céder à la fortune que la faire servir à ses desseins ' », soit dans ces périls où « paraissant en un moment comme l'éclair à toutes les attaques, à tous les quartiers », il so multipliait, et animait tout de sa présence.
Cette profonde intelligence de la guerre, cette allégresse héroïque n'a d'égale que l'adresse et la franchise avec la-