L6rid.'i, dont il lev.i le siégo on ic'i
quelle Bossuet aborde « ces choses dont il voudroit pouvoir se taire éternellement ». Par l'indulgence de Texpression, il désarme la sévérité des reproches que lui arrache la vérité. Au lieu de « trembler, comme tant d'autres, de tirer le rideau, et de passer les éponges », suivant l'expression de Mme de Sévigné, il confesse vaillamment les torts de son héros, mais sans humilier sa fierté. Car «jusqu'à cette fatale prison où il étoit entré le plus innocent des hommes pour en sortir le plus coupable », le prince n'avait jamais songé qu'il pût faillir. S'il « fut poussé si loin par ses malheurs », les fautes qu'il a hautement condamnées, et que « pardonna la clémence d'un grand roi », ne sont-elles pas d'ailleurs, « comme celles des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer, et de l'éclat infini de la divine miséricorde?» Aussi, cet égarement, Bossuet le tourne à l'honneur du souverain, et je dirais presque de Condé lui-même. Car, entraîné « dans des guerres infortunées, il ne cessa pas du moins de garder son rang de prince françois»; et l'on sait comment il apprit à l'Espagne trop dédaigneuse a que la mauvaise fortune ne peut ravir sa majesté à un roi déchu * ».
La magnanimité de Condé brille donc en ses disgrâces. C'est que Dieu mit d'abord la bonté dans son cœur ; et, pour le prouver, nous conduisant à Chantilly, « oiî le prince parut comme à la tête de ses troupes », Bossuet célèbre d'un ton aussi religieux que philosophique cette vertu « faite pour aider la grandeur à se communiquer, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre ». C'est ainsi que la première partie du discours se termine par des souvenirs intimes, dont l'émotion paisible nous repose du spectacle des batailles.
Deuxième partie. L'esprit de Condé. Vivacité, pénétration, {i^rantleur et sublimité de génie. — Les qualités de l'esprit dans un génie militaire de premier ordre, son activité, son audace, ses saillies impétueuses, son sang-
I. Allusion à la leçon donnée à Don Juan, qui traitait si cavalièrement Charles II, roi d'Angleterre.
ÉTUDES LITIKHAIHES. II. — 23
froid parmi les hasards, telle est la matière d'un nouveau développement varié par trois énisodes, la journée de Sénci', le coniiiat de la | orto Saint-Anioine, la ^^cloire de Lens. el conclu par un parallèle lameux entre Turi-iuie ei Condé.
Tous (•e>^ motifs d'an.ilyx:' éloquent? ou de pe.iituies nar- Jies concourent à laiic levivre la (icjnie d'un honmie de gueire iepr''sente au vil par un prélat, dont la mémoire garde rinellaç^-alde lmp^es^ion des entretiens où il put recueillir les confidences, j'allais dire les commeniaires d'un autre César. On sent ici tout ce que peut sur l'accent de la louange une harmonie naturelle entre des âmes faites pour s'entendre, s aimer et s'admirer. La parole de l'un ne vautelle pas l'épée de l'autre ? Oui, nés pour exceller dès le premier jour, ils eurent tous deux ce don d'inspiration native qui supplée aux lenteurs de l'expérience. Us surent d'iniuitmn l'art (ju'ils praii.juèrpnt en maîues, presque sans avoir eu besoin de l'apprendre.
Aussi quelle sympathique clairvoyance dans le portrait tout ensemble idéal et vrai dont voici l'expression définitive ! « Dans le feu, dans le clioc, dans l'ébranlement, on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net, de si posé, de si ardent, de si doux, de si agréable pour les siens, de si hautain et de si menaçant pour ses ennemis, qu'on ne sait d'oiî lui peut venir ce, mélange de qualités si contraires.... Si l'on avoit quelque affaire à traiter avec ce prince, on eût pu choisir un de ces moments oij tout étoit en feu autour de lui, tant son esprit s'élevoit alors, tant son âme paraissoit éclairée comme d'en haut, en ces terribles rencontres, semblable à ces hautes montagnes dont la cime, au dessus des nues et des tempêtes, trouve In sêrcuitê dans sa /miileur, et ne perd aucun layon de la lumière qui l'environne. ■»
Cette siibliinilé de gèuie^ Bossuet en trouvait l'image en lui-même. Car on pourrait lui appliquer la plupart des traits par lesquels il caractérise Condé, lors([ue, pour éclairer sa physionomie par un contraste, il la compare à celle de Turenne, et oj)pose aux profondes réflexions de l'un les illuminations soudaines de l'autre. Si ses préférences sont alors visibles, son impartialité n'en laisse pas moins notre
admiration indécise entre des mérites aussi divers qu'exti^aordinaires. Saint-Eviemond *, qui servit sous les ordres de ces deux capitaines, ne les a pas jugés plus sùremenr,, et d'une touche plus fine ou plus lière. Par une ingénieuse convenance, ce double panégyrique devient ici l'occasion d'un hommage délicatement flatteur pour l'orgueil du souverain qui, privé de tels généraux, « sut s'élever au dessus de lui-même, surpasser et l'espérance des siens, et l'attente de l'univers ». 11 fallait bien faire encore la part du liun !
Troisième partie. La piété, qui est le tout de l'iiegnine, consacre les vertus et la gloire du héros. — Mais cette gloire faite pour être « l'ornement du siècle pré^^ent», Dieu la donne même à ses ennemis. Elle ne serait donc d'aucun prix, si la piété ne la sauvait du néant. « Cdv il n'y a de vraie grandeur que dans l'abaissement devant Dieu. »
C'est ainsi qu' « après avoir porté la gioiie du monde jusqu'au conible», Bossuet veut « détruire l'idole des ambitieux», et la fait «tomber anéantie devant les autels». II va justifier ce qu'il disait en son exorde : « Sans ce don inestimable de la piété, que seroit-ce que le prince de Gondé, avec tout ce grand cœur et ce grand génie? »
Autant il y a d'ironique mélancolie dans les accents que lui inspirent les vanités de la terre, autant l'onction d'une sensibilité toute religieuse attendrit les louanges consacrées au chrétien « qui n'attendit point l'heure dernière pour commencer à bien vivre ». Avec une simplicité piesque familière, qui ne recule pas devant d'humbles détails*, toujours relevés par le sentiment et par l'éloquence des choses, il tire un enseignement pratique de cette journée suprême où
1. « L'un s'avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie L'autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille, s'éga^le aux maîtres les plus consommes. L'un, par la profondeur de son g^énie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter des infidélités de la foi tune. L'autre..., par une espèce d'intuition merveilleuse dont les hommes ne connoissent pas le secret, semble né pourentrainer la fortune dans ses desseins et forcer les destinées. • (Voir SairU-Evremond, par Gustave Merlet. 1 vol. elzévir, éditiou Jouaust.)
". Il parle, à mots voilés (bien entendu), de la (istule de Louis XIV.
son héros, «tel qu'on l'avoitvu dans tous les combats, résolu, paisible », se montra prêt à soutenir le choc décisif, sans que la mort « lui parût plus atïreuse, pâle et languissante, que lorsqu'elle se présentoit au milieu du feu, sous l'éclat de la victoire. Car, pendant que les sanglots éclatoient de toutes parts, comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuoit de donner ses ordres; et, s'il défendoit de pleurer, ce n'étoit pas comme un objet dont il fût touché, mais comme un empêchement qui le retardoit. »
Libéralité des dons qui honorent les services dévoués, confession humble et confiante, pardon public demandé au monde, aux amis, «aux domestiques», devoirs religieux accomplis sans trouble, prières des agonisants écoutées par une âme contristée, sérénité du prince et désespoir de ce lils qui «le visage en pleurs, et la bouche collée sur ces mains victorieuses et maintenant délaillantes, sembloit vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de sa tendresse », fermes adieux et bénédiction paternelle, témoignages de repentir accueillis par le deuil d'un roi, dont les larmes font voir « ce que les héros sentent les uns pour les autres », doux transports aux approches de la délivrance, opération soudaine de la grâce, « lumière qui dissipe les saintes obscurités de la foi », tel est le tableau dramatique où se transfigure le héros, et dont on pourrait dire, comme fit Mme de Sévigné, parlant de l'oraison funèbre prononcée par Bourdaloue * : « Je gâte cette pièce par la grossièreté dont je la cro(jue. C'est comme si un barbouilleur vouloit toucher à une toile de Raphaël ».
Péroraison. — Il cst encore plus vrai que toute analyse
1. Bourdaloue, qui eut l'influence la plus directe sur les dernières années du prince de Condé, prononça son oraison funi'thre six semaines après Bossiiet. Il ne lui pas écrase par la comparaison, et puL se soutenir en face du cliefd'œuvre. Il eut même l'avanl.ige par un c6te : son langage est plus vrai, jilus conforme à la chaire clirelienne.
Laissant de cf>U: la vie glorieuse et mondaine du prince, il ne voulut s'attaclier qu'à son cœur, à ce qui s'y conserva d'intègre, de droit, de fuièle, jusque dans ses infidélités envers son roi et son Dieu. Il va dégageant de |ilus en plus cette parlie pure, héroïque et chrétienne, jusqu'à ce (|u'il la considère en plein, dans la maturité finale, bien qu'un peu tardive, de ses dernières années.
se sent impuissante devant cette incomparable péroraison qui invite « les peuples, les princes, et les seigneurs à venir voirie peu qui nous reste » du grand capitaine « dont l'ombre même eût pu gagner des batailles ». Mais tout en versant, aussi lui, « ses larmes avec des prières », Bossuet laissé à ceux qui le pleurent la consolation de « l'immortalité bienheurese », au sein de laquelle il le verra « plus triompliantqu'à Fribourg et àRocroy ». Cette espérance est l'adieu touchant du pasteur que « ses cheveux blancs, » avertissent de réserver à son troupeau « les restes d'une voix qui tombe, et d'une ardeur qui s'éteint ».