I. C'cA 1.1 ville la plus modoi-ne de l'antiquité
•2. " Un est encore clfrayo (|iianiJ on consiilùro que des nation? (iiii font à pré-
BOSSUET. 3a 1
respectons encore les lois, et que nous devons par conséquent mieux connoître que tous les autres empires. » A la solennité de cet exorde on devine qu'il existe ici des affinités natives entre l'écrivain et son sujet. Oui, Bossuet est Romain du même cœur qu'il était Hébreu. L'autorité, la règle, l'ordre, la suite, la discipline, le sens pratique de l'utile : voilà un spectacle qui l'enchante; et il a presque le ton du vieil Horace, lorsqu'il résume ce qu'il y eut de mémorable dans les vertus civiles et militaires du peuple « le plus fier, le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus laborieux, et enfin le plus patient » qui fût jamais. Ne lui demandons pas de discuter le fond des anciens récits; car il croit à Tite-Live comme à Moïse. D'ailleurs, outre que ces questions d'origines n'avaient pas encore été soulevées, il s'applique surtout à découvrir le ressort caché des institutions; et c'est par là qu'il fait œuvre d'initiateur. On n'a pas défini plus nettement cette liberté rude et pauvre par laquelle le Romain des premiers âges se distinguait du Grec et de sa politesse brillante. Est-il possible de caractériser ce qu'on appelle l'esprit public avec plus d'ampleur et de sûreté que par ces généreuses maximes? « Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire, la patience dans les travaux, la grandeur de la nation, et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'État la plus propre à produire de grands hommes. C'est sans doute les grands hommes qui font la force d'un empire. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés, mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits, et passent insensiblement de l'un à l'autre... Durant les bons temps de Rome, l'enfance même étoit exercée par les travaux; on n'y entendoit parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain... Quand on a commencé à prendre ce train,
sent des royaumes si redoutables n'ont éto durant plusieurs siècles que des provinces romaines. «
les grands hommes se font les uns les autres; et, si Rome en a porté plus qu'aucune autre ville qui eût été avant elle, ce n'a point été par hasard; mais c'est que l'État Romain constitué de la manière que nous avons vue étoit, pour ainsi parler, du tempérament qui devoit être le plus fécond en héros. " Voilà bien ce discours solide et nerveux que Montaigne admirait ainsi chez les maîtres antiques : ce Quand je veois ces braves formes de s'expliquer, sivifves et si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. >)
l.e citoyen romain. L initiateur. liC précurseur de Montesquieu. — Lorsqu'il raconte le duel de Rome contre Annibal, son langage est d'un contemporain de Scipion : il a je ne sais quelle sécurité de courage et d'orgueil. Les expressions simples et fières lui viennent d'instinct *. Montesquieu ne verra pas les choses de plus haut. Il ne fera que pousser plus avant l'enquête et serrer de près les détails; mais son analyse scientifique ne va pas au delà de cet infaillible coup d'œil qui pénètre dès l'abord au cœur de son objet. Il serait long de relever les mots qui demeurent, entre autres celui que Bossuet prononce sur la majesté des lois romaines dont la sagesse a survécu à la ruine même de l'empire, « parce que le bon sens est le maître de la vie humaine, et y règne partout. « Que de vérité dans ce tableau où se déroulent les conséquences des guerres puniques : « Polybe voyoit les Romains, du milieu de la mer Méditerranée, porter leurs regards partout aux environs jusqu'aux Espagnes, et jusqu'en Syrie, observer ce qui s'y passoit, s'avancer régulièrement et de proche en proche, s'aiTermir avant que de s'étendre, ne se point charger de trop d'affaires, dissimuler quelque temps et se déclarer à propos, attendre qu'Annibal fût vaincu pour désarmer Philippe de Macédoine qui l'avoit favorisé; après avoir commencé l'ailaire, n'être jamais las ni contents jus{[u'à ce que tout lût fait; ne laisser aux Macédoniens aucun moment pour se reconnoître; et, après
1 Parlant i](! Caiiiios, il ilil : « Le sénat vil liioii iiniin (•iinonii capablu du manquer à sa fortune n'éloil pas ne pour vaincre Ica llomaina. »
les avoir vaincus, rendre par un décret public à la Grèce si longtemps captive la liberté à laquelle elle ne pcnsoit plus ;parcemoyen répandre d'un.côté la terreur, et de l'autre la vénération de leur nom ' ; c'en étoit assez pour conclure que les Romains ne marchoient pas à la conquête du monde par hasard, mais par conduite. » Il convient de signaler aussi le fameux parallèle de la légion et de la phalange -; Turenne ou Vauban n'eiàt pas été plus compétent; c'est que Polybe fut aussi familier à Bossuet que les pères de l'Église; ce qu'il ne sait pas, il le devine, et inaugure ainsi la philosophie de l'histoire.
SjG peintre ému. Le ps^cliologme. .Son optimisme. — Montesquieu fera sans doute connaître plus intimement la police des camps, l'économie des conquêtes, les traditions de la diplomatie, les formes de la société politique et le jeu de son mécanisme. Mais laire revivre l'âme qui anima ce grand corps, voilà le miracle par lequel Bossuet défie toute comparaison. Psychologue et peintre, il associe à son intuition une faculté de sympathie par laquelle il devient témoin et acteur du drame dont il met en scène les intérêts et les passions. Bien que toujours maître de lui-même pour rester impartial, il entre dans les émotions de la défaite ou de la victoire, comme s'il était citoyen de R.ome, je dirais presque patricien et consul. Peut-être même eslimera-t-on que sa critique en souffre'' : il lui arrive en effet d'être un panégyriste plus qu'un juge; car, s'il a raison de louer le sénat et sa conduite si constante au dehors, si ferme au dedans, il croit trop volontiers à sa magnanimité, à sa clémence, à sa justice, à sa modération. Il y aurait donc à en rabattre, et le moraliste soucieux de beaux exemples oublie trop que la foi romaine valut souvent la foi punique.
1. Bossuet prend ici trop au sérieux cette vaine démonstration.
2. D'un côté i3ne lourde et grosse machine, terrible par son poids, niais qui •s'embarrasse et se rompt par son propre mouvement; de Tautre, une armée qui
s'accommode à tous les lieux, s'unit, se sépare à volonté, défile aisément, et se rassemble sans peine.
3. Oui, il est plus r.^niain que les rom.iins mêmes. Il se tait sur les perfidies et sur les ciimes. Il pallie les vices. Il ne croit pas à l'inimitié du peuple et du sénat. 11 met tout sur le compte des tribuns.
Il ne ppiif. se r«?soii<lre s\ ra«*onter la décadence de Rome. — C'est aussi cette prévention favorable qui nous explique pourquoi Bossuet tourne court, lorsqu'il aborde l'époque de la décadence. C'est à regret qu'il en indique les causes, ou en mesure les progrès. Bien qu'il soit plus que tout autre habile à sonder le néant de toute gloire humaine, il semble vouloir se dérober à la tristesse de la ruine imminente.Lui qui triomphe des grands écroulements, il n'ose regarder en face le naufrage de la Fortune romaine. Aussi est-ce là surtout que sont les lacunes. Il faudra que Montesquieu fasse parler ce silence, ou supplée à l'insuffisance d'un résumé tumultueux qui se précipite, commepar impatience d'en finir. Ici donc, la dernière main a fait défaut. Il n'y a plus qu'un canevas; Bossuet ne dit rien ni de Sylla, ni de César; il écourte l'empire, il néglige Trajan, il se borne à nommer Marc-Aurèle ; et, brusquant le dénouement*, il retourne à son dessein principal, dans une péroraison oij le politique cède la plumcàrévêque,à celui qu'on a pu nommer le conseiller d'Etat de la Providence-.
La iierfection du style. 8oiici du détail. Le coninierce des anciens a servi Técrivain. La langue. Ses latinismes. — Tel est ce noble ouvrage qui voulut démontrer par l'histoire la vérité du christianisme. Ce fut ici surtout que Bossuet atteignit la perfection du bien dire. 11 n'y a plus dans sa manière ni hasard, ni intempérance. Son énergie se modère, sa verve se vègle, son imagination s'impose un frein ; sa langue s'épure sans s'énerver. La prati([ue des anciens, et tant de lectures faites de près ]iar un maître qui s'instruisait pour enseigner donnèrent à son
1. « Un mot d'ologe excessif et vaguo sur CliarlemaîJiin nnniro (lu'il n'avait pas étudié (le près ce dernier des grands coniiiiérants dont il parle comme d'un Saint- Louis. Il lui ciit été diflicile de poursuivre son d ssein jusqu'aux âges suivants : l'érudilion n'avait point assez aplani les voies. » Slc-ficuvc.
2. M. DiMi lan a dit : « Bossuet est le seul ministre en ce monde qui eût pu faire le Discours du, Trône de Dieu, si Dieu soulfrail un gouvernemi tit reprcsciilallf. Millon et Pindare n'eussent été que do beaux esprits, en regard île Bossuet, dans cette occasion. C'est la plus grande voix que vous ayez entendue, depuis qu'il y a des hommes, une voix qui s'entendait au fond des forêts, et qui faisait rêver aux choses éternelles. On dit que lo lion produit un elfet do ce genre, quand, se promenant lentement, il rugit dans la nuit, et que les Arabes ea treuibleul sous leur* lentes, à dix lieues 5 la ronde. >
génie la mesure, la convenance et la sobriété. En même tempsquerobligationd'accommodersesleçons aux exigences d'une haute responsabilité lui apprit de plus en plus la proportion et le choix, son autorité s'adoucit sous l'influence de la morale antique et de ses vertus aimables. Mais il n'en reste pas moins original, et cela tout en cessant d'être le commentateur des Écritures ; car, dans la la dernière partie de son livre, il n'a plus le soutien de ces prophètes et de ces pères dont le génie provoquait le sien. En tirant toutes ses ressources de son propre fonds, il a, dans chaque ordre d'idées, le langage le plus exact et le plus élevé : « Le prince de Condé, dit M. Nisard, n'eiit pas mieux peint ses propres modèles, les Alexandre, les Annibal et les Scipion. Colbert n'aurait pas jugé en termes plus précis la sage administration des Égyptiens, la grandeur pratique de leurs arts, l'économie de leurs travaux publics. Richelieu n'eiit pas mieux pénétré la profonde conduite du sénat romain. Machiavel n'eût pas vu plus clair dans les rivalités des Grrecs, même avec l'aide du spectacle que lui offrait l'Italie agitée de rivalités analogues; ni Gujas ni Potliier n'auraient mieux montré le sens des lois romaines. » Mais, parmi ces mérites, Bossuet se retrouve toujours ce qu'il est par excellence, un orateur dont le mouvement nous entraîne d'un élan irrésistible, et un poète dont l'imagination conçoit l'histoire comme une sorte d'épopée * où ne manque ni l'unité d'action et d'mtérêt, ni l'intervention merveilleuse d'une main divine, ni la sublimité du discours : car ce sont les fastes du genre humain contemplés comme des hauteurs du Sinaï.
Le soin du détail étant ici plus visible qu'en tous les autres écrits de Bossuet, nous devons dire encore un mot de la langue, et de ce qui la distingue, vers la date où parut ce livre, en mars 1681. Je veux parler de certains tours qui ont vieilli, d'idiotismes que le temps a discrédités, de termes dont l'acception s'est modifiée, de nombreux latinismes tombés en désuétude, et qui n'existent pas en