Discours sur TUe-Live, par MachiaTel
2. Né à Venise en 1540, mort en 1598, sénateur, ambassadeur, procurateur de Saint-Marc, il a laissé un très judicieux Traité de la vie politique, dont le premier discours traite des Romains.
la gloire de l'invention, ^Montesquieu, par l'analyse des détails, va découvrir des causes invisibles jusqu'à lui. Peut-être sa laborieuse sagacité paraîtra-t-clle moins admirable que les éclairs soudains d'une intuition qui devançait la science, et pouvait presque s'en passer; mais les résultats conquis par ses investigatious patientes seront plus précis et plus certains que ces saillies d'une clairvoyance instinctive. Tandis que le précepteur du Dauphin cherchait surtout dans les fastes de Rome de beaux exemples propres à l'édifiante éducation d'un jeune souverain, l'auteur à&rEsprit des Lois ne demande à l'histoire que des leçons d'intérêt pratique, et ne craint pas de se faire le panégyriste d'une nation dont l'empire fut l'œuvre de la violence et de la ruse conjurées pour l'asservissement du monde.
C'est que leurs doctrines sont opposées comme leurs intentions. Sans doute ils croient tous les deux que les destinées des peuples « dépendent d'un conseil souverain, j) ]\Iais cette conduite du monde est pour l'un toute providentielle, et pour l'autre exclusivement humaine. En effet, la foi que Bossuet fait remonter à Dieu seul, Montesquieu ne l'attribue qu'à la nature des choses, c'est-à-dire à la Raison, ainsi qu'il le professe dans la déclaration que voici : « Ce n'est pas la Fortune qui domine le monde : on peut le demander aux Romains qui eurent une suite continuelle de prospérités, quand ils se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers, lorsqu'ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l'élèvcnt, la maintiennent ou la précipitent: tous les accidents sont soumis à ces causes; et, si le hasard d'une bataille, c'est-à-dire une cause particulière, a ruiné un Etat, il y avoit une cause générale qui faisoitquecet Élat devoit périr. par une seule bataille; en un mot, l'allure principale entraîne avec elle tous les accidents particuliers. » Fatalisme! dircz-vous: Non; car ccUcnllure principale ne procède plus ici, comme chez Rossuet, d'une sorte de prédestination infaillible qui mène les
hommes où elle veut, à leur insu, et de toute éternité; mais elle vient surtout de la liberté morale, qui produit la sagesse ou la folie, et par conséquent est responsable du bien ou du mal, du succès ou de l'échec. Voilà ce que va démontrer ce livre dont les vingt-trois chapitres embrassent vingt-deux siècles, depuis l'origine de Rome jusqu'à, la chute de son empire.
méthode. A. nn discours il substitue des considérations. Habitudes de légiste. — Celte œuvre n'a point, ainsi que celle de Bossuet, le mouvement d'un discours, ni l'unité d'un drame. On dirait plutôt que Montesquieu veut peindre la société Romaine, comme La Bruyère la Cour et la Ville. Il se promène à travers l'Histoire, résume ses principales phases, observe les mœurs, étudie les caractères, trace des portraits ou des tableaux et fi ce des impressions. Il fallait s'y attendre ; car ce penseur indépendant n'a jamais pu s'assujettir aux contraintes d'une composition savante, équili])rée, se développant avec ampleur. La sienne est presque toujours, non pas décousue, mais brusque et heurtée. Il aime mieux assembler des notes que construire un système, et suivre les faits pas à pas qu'ordonner une thèse ou combiner une théorie; mais il excelle à interroger les événements et à les interpréter en jurisconsulte, en financier, en stratégiste, en économiste, en géographe. On retrouve dans cette habitude le légiste qui s'appuie toujours sur des textes. C'est ainsi qu'à propos de chaque guerre, de chaque révolution, de chaque grande figure il s'arrête comme sur un article du Code, pour éclairer les causes et les effets par son lumineux commentaire. Il en résulte que ses idées, même quand elles se suivent, paraissent détachées. Les soudures manquent. Il laisse au lecteur le soin de suppléer aux tran^;i lions et de relier entre elles ces sentences d'oracle que rendent plus solennelles encore des pauses ou des silences. Bref,
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son titre ne nous ment pas ; car il déroule une série de Considérations, mais dont l'ensemble marche pourtant d'un pas superbe vers des formules, des définitions, des lois générales, et une conclusion logique'.
li'îdéal du Roniiiiii jugé, avant ÏMoictesqiiieii, par la rliétoriqBie et la murale. tSaiiit-KTieinuud, le premier, réagit contre ces panégyristes , mais avec trop de seeptîeisnie. — Ce sens critique fut alors une nouveauté; car l'histoire n'était pas encore une science. Les travaux de Beaufort, qui devaient susciter ceux de ISiebuhr, furent en etïet postérieurs de plusieurs années (1738-1766) "^ Aussi les annales de Rome avaient-elles été jusqu'alors exploitées par la rhétorique. C'était à qui célébrerait avec le plus d'onction la tempérance, le désintéressement, la modération, la piété, le patriotisme des grands hommes auxquels les maîtres de la jeunesse empruntaient des lieux communs de morale. On répétait à satiété les déclamations des Sénèque ou des Valère-Maxime. La conquête du monde passait pour n'être qu'un prix de vertu décerné par la Providence à une race de héros, dont la pcrl'eclion humaine était comme un article de foi consacrépar le génie de Corneille. Malgré ses vues perçantes, Bossuet luimême avait trop respecté cet idéal. Seul, dans ce concert, Saint-Evreraond lit entendre une note discordante. Impatienté par des admiiateurs à outrance, ce frondeur sembla prendre plaisir à contredire et taquiner la routine d'une opinion toute faite qui sentait l'école. Aux belles phrases il opposa l'ironie d'un mondain qui nargue les régents, et
1. Il ne fnurlr.iit pas en e ffct exagérer notre critique. Si la composition ne parait point assez sliicle, c'est une illusion ti'opli(|iie. L'erreur vient tic ce que les chapitres contiennent beaucoup il'alineas très courts, et une grande alondancc de faits où d'idées. Montesquieu, qui songeait depuis lonf;lcmps li\'I;'sjiril diit Liiis, lai^se dé border ici C(imnie le trop plein de sa médita lion. De là mille allusions qui font un instant oublier les Honiains, quoiqu'elles éclairent leur histoire. De là des digressions qui sont les entrainenienls du penseur. S'il a moins d'unilé que Li(;»sue|, c'est parce qu'il a plus de féeondité. Ne confondons pas la variélc avec- le désordre. Admirons plutôt la conscience du savant qui se plait à tout préciser, à tout délinir. à tout prouver.
2. Dissertation sur l'incertitude des cinq premiers sièi'les de la nepuldiqu'^ Romaine, 1738, Histoire do la Itepubliquc Uuniaine, 176(5. Louis de Dcaiilnit mourut à Maéstricht, en noi.
le scepticisme d'un raffiné qui ne veut pas être dupe d'un naïf enthousiasme. L'Epicurien de la Régence persifla des républicains farouches dont le stoïcisme ne lui parut que du fanatisme ^ Le lieutenant de Gondé ne consentit pas à voir les premiers capitaines du monde dans « ces consuls qui ôtoient la bride à leurs chevaux pour donner plus d'impétuosité à la cavalerie, et 'se reposoient de la siireté de leurs gardes sur des oies et des chiens dont ils punissoient la paresse ou récompensoient la vigilance^ ». Il sut ainsi rajeunir par ses boutades et souvent par son bon sens une matière qui paraissait usée. De cette esquisse trop cavalière se détachaient des portraits ingénieusement tracés par un fin psychologue ^. Mais le peintre manquait d'érudition et de gravité. Il fut trop aventureux, trop paradoxal, et trop enclin à décrier, à dénigrer, ou du moins à expliquer les grands effets par de petites causes.
Esprit criti(|ue de Montesquieu. Ses erreurs furent de son temps. — Tel n'est point Montesquieu ; car, s'il y eut aussi chez lui du bel-esprit, il se double d'un grand esprit, dont le savoir, bien que légèrement porté, mérite toute confiance. Ce n'est pas qu'il soit infaillible; mais ses lacunes et ses erreurs furent imputables à son temps plus qu'à lui-même. On pourra par exemple lui reprocher d'affirmer avec trop d'assurance l'existence des premiers rois^. Mais jusque dans cette crédulité brillent des lueurs subites; car il devine dès l'abord que Rome naissante fut un camp de brigands, a comme ces villages de Grimée faits pour enfermer le butin, les bestiaux et les
1. Dans la frugalité des vieux Romains, il ne voit que « l'usage rustique de ce qu'avoit entre les rnains un peuple grossier qui se contenta de peu, parce qu'il se passoit des plaisirs dont nul n'avoit l'idée. «
2. « C'étoient des gens fort braves et peu entendus qui avoient affaire à des ennemis moins courageux et plus ignorants. »
3. Telles sont les figures de Scipion, de Marius, de Sylla, de César, de Pompée, d'Auguste.
4. Il ne parle pas de la religion ; il ignore l'organisation du patriciat, et celle de la famille. Il a des vues indécises sur la Cité antique. Son imagination de poète et d'orateur le tire parfois d'une difficulté par un mot éloquent. Sans se demander comment une ville de pâtres a construit ces immenses égoùts dont les vestiges nous saisissent encore aujourd'hui d'étonuement, il se borne à dire : « On commençoit à bâtir la Ville Éternelle. »
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fruits de la campagne. » Il est si naturellement prompt à raisonner sur les faits qu'il ne peut s'en défendre, même quand ils sont légendaires. Ainsi, de ce que Romulus remplaça, dit-on, le polit bouclier Argien par celui des (jabiens qui était plus large, il conclut à une pratique déîinitive qui consistait à emprunter aux vaincus ce qu'ils eurent cîe meilleur. A ces signes, on reconnaît l'explorateur qui fera merveille, c[uand il pourra mettre enfin le pied sur un terrain solide.
Dès lors, ses affirmations ont autant de force que d'autorité. Gruidôs par cette lumière, essayons d'analyser sommairement les principaux ressorts de ïinstilution qui rendit une ville maîtresse du monde.
Causes de grandeur. Foi des Roinnîns dans leur destinée. Constance. La guerre. La politique. — Parmi les causes qui, dès l'origine, concoururent à la Grandeur de Rome, il faut compter la foi qu'elle eut dans son avenir. Oui, elle dut en partie l'empire à cette conscience de sa destinée*; car ce sentiment créa des vertus, et il fit des Romains le plus fier, le plus hardi, mais tout ensemble, le plus- réglé, le plus ferme, le plus avisé, le plus laborieux, et le plus patient de tous les peuples. Voilà pourquoi, parmi de cruels revers, il n'a jamais désespéré. Sa constance fut un prodige, comme son orgueil; il ne voyait dans la défaite que l'aiguillon de la revanche, et ne se décidait à la paix que victorieux. Or, sa supériorité morale et militaire méritait de vaincre-, et son habileté sut toujours proliler de la victoire. La guerre et la politique, voilà donc les deux secrets de sa fortune.
La guerre, les Romains l'apprennent, parce qu'ils la font sans cesse; et ils la font, parce qu'elle est une nécessité pour le Sénat qui par ce dérivatif veut distraire l'humeur séditieuse des plébéiens, pour les consuls qui sout
1. On pr^ul diro fins Romains : Possunt, quia passe vidoUur. Ils ppiivoiil pano qu'ils croient pi.uvoir.
2. t Ce n'est pas la porto rûello que l'on fait dans une balaillo qui est funeste à un Klal, mais ia perle imaginaire et le découragement qui le privent des forces uiènies^ (juc la Fortune lui avoit laissées. » (Cli. IV).
ambitieux d'honorer par un triomphe leur magistrature annuelle, pour le peuple qui a besoin de gagner du butin et des terres. Les premières luttes soutenues contre des voisins pauvres sont l'école militaire oi^i se forme, pour la conquête de l'Italie, de l'Espagne, de l'Afrique, et de l'Asie, toute une nation de soldats animés par le culte de la patrie, et disciplinés par une règle inflexible. Ils s'instruisent même à leurs dépens, et par leurs échecs ; car ils s'approprient souvent les armes et la tactique de leurs ennemis. Ainsi se constitue peu à peu la Légion, c'est-àdire l'instrument le plus solide et le plus souple, soit pour l'attaque, soit pour la défense.
Il faut voir avec quelle justesse Montesquieu compare aux Romains les différents adversaires dont ils ont triomphé, les Gaulois, Pyrrhus, Garthage, la Macédoine, la Grèce, la Syrie et l'Egypte, comment il mesure leur force ou leur faiblesse aux conditions que comportent le climat, le sol, le génie de la race, l'éducation, le gouvernement, les croyances, la concorde ou la discorde des citoyens, le courage et les talents des rois et des chefs. C'est la première fois qu'une étude minutieuse des faits, des mœurs et des lois introduit dans l'histoire la rigueur du calcul, et substitue la logique des causes intelligentes aux chances aveugles du hasard.
L.e Sénat, centre de la tradition. L'âme de Rome. Sa diplomatie. Ittonte^^quieu patricien, stoïcien. — Mais à ce corps si fortement organisé il fallait une âme toujours agissante au dedans comme au dehors, pour concevoir, élaborer et suivre sans défaillance un plan régulier de domination universelle. Cette permanence d'une pensée politique était d'autant plus nécessaire qu'à l'expiration de leurs pouvoirs les consuls rentraient dans la vie privée, Autrement- nulle entreprise de long avenir n'eût été possible. Or, le Sénat fut le centre d'une tradition souveraine qui sans cesse veillait sur la guerre ou la paix. « Pendant que les armées consternoient tout, c'est lui qui tenoit à terre les nations abattues. » Diviser pour régner, telle est la pratique de sa diplomatie qui fit encore plus
de conquêtes par la ruse que par la force. S'il offre son alliance aux rois, c'est pour les asservir, quand il n'a plus besoin de leur concours ou de leur neutralité. S'il accorde des trêves à ses ennemis, c'est pour mieux les détruire, lorsque leurs amis auront été ou gagnés, ou soumis. Tout en combattant 1 indépendance des peuples, il dissout Jes ligues, sous couleur d'affranchir les cités. Il protège parfois les faibles, mais pour isoler les forts. Aux uns il suscite des rivaux intéressés à leur abaissement ; chez les autres, il soudoie des traîtres qui fomentent la révolte. Ailleurs, il exige pour otage le plus proche parent des princes qu'il tient en respect par la crainte de ce prétendant. Où manquent les causes de guerre, il en fait naître, ne fût-ce qu'en se portant comme arbitre entre deux adversaires, en revendiquant l'héritage d'une couronne, ou en provoquant des insultes par l'insolence de ses ambassadeurs. Après la défaite, il se dispense des traités, sous prétexte qu'ils n'ont pas été ratifiés, ou les élude par des faux-fuyants. Après la victoire, il tourne à son avantage l'ambiguïté volontaire des clauses qu'il a dictées, pour exiger au delà des conventions. Ainsi, la paix achève l'œuvre des armes, Garthage, par exemple, est condamnée à payer des tributs écrasants, à briàlcr ses vaisseaux, à tuer ses éléphants, à licencier ses armées, à subir une sorte de servitude. C'est inaugurer la Terreur. « Rome mit d'abord les rois dans le silence, et les rendit comme stupides; il ne s'agissoit pas de leur puissance, mais leur personne même étoit attaquée. Risquer une guerre, c'étoit s'exposer à la captivité, à la mort, à l'infamie du triomphe; ainsi les rois, qui vivoicnt dans les délices et le faste, n'osoicnt jeter des regards fixes sur le peuple Romain ; et, perdant courage, ils attendoient de leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils étoient menacés. »
En face de ces pages, ne dirait-on pas que Montesquieu a vécu dans l'ancienne Rome, qu'il a retrouvé les registres du Sénat, et qu'il a pris part à ses délibérations les plus secrètes? Lui-même, il semble parfois éprouver
cette illusion : car il a, par inclinatioa, le cœur d'un patricien de la République. On le verra bien quand la guerre civile éclatera. Loin de se tenir à l'écart pour juger les partis, il entrera dans les intérêts et les passions des acteurs ou des victimes. Il sera volontiers intransigeant comme un Gaton ou un Brutus. Il célébrera leurs suicides avec l'accent d'un stoïcien qui les absout et les tourne en apothéose.
Causes de décadence. Extension de Sa conquête. Appauvrissement de la race. Inégalité sociale. Illœurs étrangères. Les guerres lointaines. Les diefs ambitieux. L'Empire. — Au spectacle d'une grandeur toujours croissante va succéder le contraste d'une progression inverse; nous assistons à l'expiation qui fait tomber Rome au dernier degré d'abaissement, la punit par ses propres mains et venge enfin l'Univers.
Or, les germes de cette décadence qui "dura plusieurs siècles (car les peuples mettent longtemps à mourir), Montesquieu ne les cherche pas seulement, comme firent la plupart de ses devanciers, dans la révolution morale qui ruina les maximes antiques. Tout en attribuant une juste influence à l'invasion des richesses étrangères et des idées qui, venues de la Grèce, minèrent insensiblement les vertus et les traditions du vieil esprit Romain, il comprend que ce changement social est l'effet d'une cause plus profonde, et que la république a péri par la raison même qui avait fondé l'édifice de sa puissance, c'est-à-dire par la conquête ; car « des lois qui étoicnt excellentes pour un petit État sont détestables pour un grand, j)
Sans énumérer toutes les conséquences de ce principe, signalons du moins les plus décisives, celles qui expliquent Marins, Sylla, Pompée, César, les dissensions civiles, la dictature d'Octave, l'établissement de l'Empire, les usurpations militaires, et les hontes d'un despotisme imbécile ou féroce.
La première suite d'un perpétuel état de guerre ne futelle pas l'appauvrissement du sang Romain? Tant que la cité put se recruter parmi ses voisins, dans les popula-
tions belliqueuses du Latium, de l'Etrurie ou du Samnium, elle répara ses pertes,, et cicatrisa ses blessures*. Mais, ce fonds une fois épuisé par tant de combats et par la misère (car l'usure réduisit la plèbe à la mendicité), les citoyens, sinon les soldats, firent défaut. Dès le temps des Gracques, au-dessus d'une tourbe de pauvres, d'affranchis, ou d'étrangers, il ne restait plus qu'une aristocratie corrompue, insatiable, maîtresse de scandaleuses richesses, et de clientèles immenses, mais exposée bientôt ellemême aux entreprises de tout ambitieux qui, profitant de ses divisions, s'appuierait, pour la dominer, sur les convoitises de cette populace vénale on do ces légions indifférentes à toute idée de patrie'.
Or, ces tentations de tyrannie devinrent de plus en plus redoutables, à mesure que les expéditions lointaines habituèrent les armées à se détacher de l'intérêt public, et à ne servir que la fortune d'un général prêt à tout oser contre les lois. C'est ainsi que les forces vives de Rome se consumèrent toutes les unes les autres. Le peuple fut détruit par le sénat, le sénat par les Césars, les Césars par le? armées, et les armées par les Barbares. C'est ce que prouvt l'histoire des guerres civiles où sombra la République, et de l'Empire qui, commencé par Auguste, et finissant par Augustule , s'anéantit insensiblement, comme ces fleuves qui disparaissent dans les sables.
Concisiion éloquente, itnie antique. Monte$«quîcii ne («'oublie pas. Les allusions eonteni;>oraîiies. Art «le piqsier
l'aïtciition. — Tel est le cadre, telles sont les principales lignes d'un tableau dontl'éloquencc mérite l'éloge que Montesquieu fit lui-même de Tacite, lorsqu'il dit : « Il abrégcoil tout, parce qu'il voyoit tout. » Lui aussi, il réduit sans amoindrir, et résume sans obscurcir. Sa concision est un foyer de rayons dont les clartés intenses illuminent de vas
1. « Ces nations furent les mains par lesquelles Rome encliaina l'Univers.
2. Les Gr;ic(|ues avaient pressenti ce péril; et voilà pounjuoi ils voulai(Mit reconstituer l'élément romain, soit par les lois agraires (|ni |)i'oposaient une re^lillltion de domaines usurpés sur l'I'^lat, non une spoliation, suit par rexlciisiuii ihi droit di' cite accordé aui llalicns. Montesi|uieu a tort de coudaraner cotte deruiére mesure, cl d'y voir une cause de décadence.
tes profondeurs. Ses jugements ont une brièveté grandiose qui ressemble à l'accent impérieux, calme et solennel des anciens jurisconsultes. On dirait qu'il dicte des lois aux événements du môme ton que le sénat aux peuples. Pour égaler son expression à la majesté du spectacle, il a pris une âme antique, et renoncé presque à son iiabitude de traduire des pensées fortes en mots spirituels.
Cependant, il est encore aisé de reconnaître ici les artifices ordinaires à un écrivain qui s'oublie rarement, et aime à se faire valoir. Remarquons d'abord les diversions ingénieuses par lesquelles il se plaît à renouveler l'intérêt d'une histoire lointaine, et à la rapprocher de ses lecteurs, comme s'il doutait de leur courage ou de' leur attention. De là mainte allusion à des faits modernes ou contemporains. Â propos d'Antiochus qui consent à un traité infâme, n'admire-t-il pas « la résolution magnanime » que prit Louis XIV « de s'ensevelir sous les débris du trône plutôt que d'accepter des propositions qu'un roi ne doit pas entendre? » Ailleurs, il interrompt ses réflexions sur les guerres civiles de Rome pour dire : « Les Français n'ont jamais été si redoutables au dehors qu'après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la Ligue ou de la Fronde. « Plus loin, appelant Rome « la tête d'un corps formé par tous les peuples du monde, « il ajoute, non sans subtilité : « Si les Espagnols, après la conquête du Mexique et du Pérou, avoient suivi le même plan, ils n'auroient pas été obligés de tout détruire pour tout conserver. » Annibal à Gapoue évoque le souvenir de ce Kouli-Kan vainqueur des Indes » et « ne laissant à ses soldats que cent roupies d'argent. » Il compare les Romains de Tibère aux lazzaroni de Naples *, et les coups d'éta! du Bas-Empire à ceux de la milice turque dont le capricf ce fait ou défait le dey d'Alger. » Ne s'avise-t-il même
1. « Il y a aujourd'hui à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent que d'herbe et n'ont pour tout bien que la moitié d'un haliit de toile ; ces gens-là, les plus malheureux de la terre, tombent dans un abattement alïrcux, à la moindre fumée du Vésuve : ils ont la sottise de craindre de devenir malheureux. »
pas de rapprocher Servius Tullius d'Henri VII, roi d'Anglclerre, et d'affirmer que « l'un étendit les privilèges du peuple afin d'abaisser le Sénat », comme l'autre « augmenta le pouvoir des communes, afin d'avilir les grands? »
C'est une manière de piquer sans cesse la curiosité, pour tenir les esprits en éveil, et en arrêt. Le même souci lui inspire ou ces sentences qu'il formule d'un ton de président, ou ces comparaisons saisissantes qui sont tantôt le début, tantôt la conclusion de ses chapitres, entre autres celle-ci : « Comme on voit un fleuve miner lentement et sans bruit les digues qu'on lui oppose, et enfin les renverser dans un moment, et couvrir les campagnes qu'elles conservoient, ainsi la puissance souveraine sous Auguste agit insensiblement, et renversa sous Tibèreavec violence. 5) Que de magnificence dans cette autre image: « L'empire réduit aux faubourgs de Constantinople finit comme le Rhin qui n'est plus qu'un ruisseau, lorsqu'il se perd dans l'Océan* ! » Parfois le coup de pinceau est plus rapide, mais d'un puissant effet. C'est ainsi qu'il compare INIilhridale à « un lion qui regarde ses blessures », et le repos silencieux du despotisme à la paix d'un tombeau où « des corps sont ensevelis les uns près des autres. » Sa familiarité n'est pas moins heureuse, quand il dit : « Il n'est point de plus cruelje tyrannie que celle qui s'exerce à l'ombre des lois, et avec les couleurs de la justice, lorsqu'on va pour ainsi dire noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle ils s'étoient sauvés. » Il y a du Corneille dans cette prose auguste, par exemple, dans la sobriété vigoureuse du trait que voici : «Lorsqu'ils l'aisoicnt la guerre à quelque prince, ils l'accabloicnt du
1. Notons encore ce rapprochement : « Il est admirable qn'après tant de guerres les Romains n'eussent perdu que ce qu'ils avoicnt voulu quitter, comme la mer qui n'est moins étendue que lorsqu'elle se retire d'elle-même, i
Je l'aime moins, lorsqu'il compare les Stoïciens à « ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n'a jamais tus. b 11 est bien alainhiqué, lorsqu'il dit que <t l'amour-propre nous porte h sacridc-r notre être, par amour de notre être. »
Dans l'Esprit des Lois, on lit un cliapitre qui se réduit à cette image : « Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils abattent l'arbre au pied, et coui'cot le fruit. Voilà le gouvernement despotique.»
poids de tout l'Univers. » Par la netteté du relief, l'idée s'imprime d'emblée dans la mémoire*.
I>c ton cavalier. Les boutades. L'accent personnel.
— A des notes héroïques ou tragiques s'associe chez lui le ton dégagé de la causerie, et la liberté d'un style qui s'amuse, qui prend ses aises. Citons au moins ce joli passage où se joue un sourire d'ironie : « Falloit-il faire la guerre à Sertorius? On en donna la commission à Pompée. Fallait-il la faire à Mithridate? Tout le monde cria Pompée. Eut-on besoin de faire venir des bleds à Rome? Le peuple croit être perdu, si on n'en charge Pompée. Veut-on détruire les pirates? Il n'y a que Pompée; et, lorsque César menace d'envahir, le Sénat crie à son tour, et n'espère plus qu'en Pompée. » C'est une petite scène de persiflage comique-.
En bien d'autres rencontres se manifeste l'homme du monde qui ne veut pas être ennuyeux, le grand seigneur qui craint de paraître pédant, mais surtout l'historien ingénieux et sincère qui prend plaisir à ses recherches, et trahit ses impressions par des mouvements involontaires. C'est ce que témoignent des façons de dire spontanées et personnelles. Ainsi, parlant du triumvir Lépide sacrifié par Octave, il laisse échapper cet aveu : « On est bien aise de voir son humiliation : c'étoit le plus méchant citoyen qui fût dans la République. >^ Aces saillies se reconnaît l'écrivain qui, à force de pratiquer intiment son sujet, devient contemporain du drame, compatriote des acteurs, et se sent ici dans ses propres Pénates.
Il lui arrive encore d'entamer son discours brusquement.
1. L'antithèse est encore une de ses figures favorites. Il dira que « Rome étoit gouvernée par des lois, et Cai'Umg-c par des abus. » Parfois l'opposition est plus spécieuse que vraie : « Apres l'abaissement de Carthai,'e, Rome n'eut plus que de peti es guerres et de grandes victoires, au lieu qu'auparavant elle avait eu de petites victoires et de grandes guerres. »
2. 11 a parfois et volontiers des tours cavaliers. 11 dit : « Le portrait de Tarquin n'a pas été flatté. » — « Le Sénat se crut au dessus de ses affaires. » — « Avant de faire le couj}. » — « Que de malhonnêtes gens dans un seul contrat !» — « Un honnête homme pour Antoine ne devoit guère l'être pour les autres. » — « Les moines ne cessèrent d'agiter le monde qu'ils avoient quitté. »
ÉTUDE.S I.ITTERMRfôS. II. — 30
comme une conversation où il entre de prime-saul*. Ce sans-gène a sa grâce : c'est le geste d'un homme vit qui, tout à coup, prend le bras de l'interlocuteur, et, tout plein de sa conviction, l'endoctrine en conscience, avec entrain. Parfois, le causeur se transforme en orateur. Jugez-en par le souffle qui anime cette période : « C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu'on voie dans l'histoire de Rome tant de guerres entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de courage ; ce projet d'envahir tout si bien formé, si bien soutenu, si bien fini à quoi aboutit-il qu'à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres? »
IB:)1»ifu<1ei« latine^i de sa langue. Moiinnient Romain. — Par une harmonie qui sied, la langue tle Monlcs([uieu garde l'habitude latine; et, en plein dix-huitième siècle, elle est aussi voisine de Bossuet - que de Tacite et de Salluste. Pris toujours dans leur acception propre, les mots dont il use conservent toute leur vertu primitive. C'est ce qui donne tant de force à sa simplicité, notamment lorsqu'il écrit : « La dissimulation et la tristesse du prince se communiquoit partout.... La Grèce avoit été bien étonnée par le premier PhiHppe; « ou bien encore : « Les légions commencèrent à ne rcconnoitre que leur général, à Ibndcr sur lui toute leur espérance, et à voir de plus loin la Ville '. » Quantité d'autres vocables figurent ici avec une
1. l'ar exemple, h propos (l'Aloxandro, il dit: «Parlons-en h notre aise », on bien encore « On ne peut jamais quitter les Romains.... » — « Je prie qu'on fasse
un peu (i'allenlion » — « Il faut que je rapporte ici.... » — « Remarquez, je vous
prie » etc.
2. Serait-ce pour cette raison que Voltaire a compté Montesquieu parmi les ôeri- Tains ilu siècle de Lnuis XIV ?
3. '/Ww, la ville par excellence, Rome. Voici quelques loculious liien latines:
« Il D'uilit les rois comme sttipides Les armées conslcrnoicnl tout La cour
gouverne par des arts pltis exquis Sjlla, dans la fureur de ses succès Ce
n'élnient pas seulement les actions (|ui lomhniciU dans le ca.t de celte loi Il ne
put oiiiirimer la praudcur île celle âme Dans la confusion des citosrs..... Les
mcEurs anciennes n'étnienl plus Les vétérans craignoicnl (|u'on no rrpcldt les
rions reçus.... Klrange «mcccs d'une dispute qui avoit mis en combuslion l'Uiiiversl » Il faudrait un glossaire, pour épuiser celte liste.
exactitude qui en double la valeur*. C'est même chez lui un procédé si constant qu'il a l'air d'une manière. A cette date, il faut, pour le soutenir, de l'étude, et du calcul. En cela, Montesquieu est au-dessous de Bossuet dont les latinismes instinctifs coulent de source, à son insu, entraînés par le flot d'une verve qui déborde.
Mais il faudrait plaindre ceux qui verraient de l'affectation sous ces formes de langage imposées par la convenance même du sujet. Disons plutôt que, dans ce livre, le style de Montesquieu défie toute censure. Depuis les Considérations, la science liistorique a découvert des vérités auxquelles il n'avait pas songé. Elle a donc pu compléter son œuvre, redresser quelques erreurs, ou confirmer ses conclusions par des arguments nouveaux. Mais, fùt-il vaincu dans certaines controverses de détail, il l'emporte sur tous ses successeurs par la vigueur de la pensée, la beauté de l'exécution, et l'éloquence d'une parole impérissable comme ces monuments Romains bâtis pour l'Eternité.
l.C"estparIà qu'il rappelle la langue de Bossuet: « Cicéron avoit desparlies admirables. — • Rome travaillée par ses dicsi'nsions Tout ce que pouvoit l'aire une
bonne police, ils l'abolirent Us étoient enlêlés d'une religion grossière Ses
entrepi'ists demandoient de la concluile Une bigoterie universelle abattit les
courages, a
(1694-1778), I, — POUTUAIT BIOGRAPniQL'E.
Le génie de Voltaire étant l'ubiquité même, il est malais;' de résumer en quelques pages une existence dont l'histoire est celle d'un siècle. Alin de rendre noire esquisse plus nette, nous lui donnerons pour cadre trois époques : l'une 8'étendra de la naissance de Voltaire à son retour de Londres (1694-1730); l'autre, où figurera l'épisode de Postdam, suivra sa biographie jus(|u'à l'installation aux Délices (1730- 1755); la dernière comprendra les vingt-trois années de séjour à Ferney, et le voyage à Paris (1755-1778).
Pi'eniîére époque (1691-1730). Son enfance, la Bastille, Œdipe (l'TlS). La lionriade, fuite à Londres. — Né à Ghatenay, ou peut-être à Paris, le 22 novembre 1694, fils d'un ancien notaire, trésorier de la chambre des comptes, et de Marguerite d'Auraart, tous deux d'origine poitevine, François-Marie Arouet fut, dans son enfance, si chétif et si frêle * qu'il semblait toujours ]irêt à rendre l'âme; ce qui ne l'empêcha pas d'aller au-delà de c|uatrevingt-quatre ans. Privé de sa mère '', élevé dans un milieu très-libre de propos et d'allure, remarqué par Ninon de