‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 370 sur 411 · Il la perdit à l'âge de sept ans · texte numérisé non relu

Il la perdit à l'âge de sept ans

Lenclos, qui lui légua 2 000 francs pour acheter des livres, filleul de l'abbé de Ghâteauneuf, qui n'était point un modèle d'austérité, il entra de bonne heure au collège Louis-le- Grrand, chez les jésuites, qu'il éblouit et scandalisa par les agréments et les audaces d'un esprit merveilleux *. Si le Père Le Jay lui prédit qu'il serait un jour le champion du Déisme, les Pères Tournemine, d'Olivet et Porée lui restèrent sincèrement attachés, et furent payés de retour par des coquetteries qui ressemblèrent à la reconnaissance. Notons même en passant qu'en 1763, quand la compagnie fut expulsée, le patriarche des philosophes recueillit à Ferney le Père Adam, qui se distinguait par un excellent appétit, et l'art de perdre galamment sa partie d'échecs.

Ecolier déjà célèbre par ses couronnes et ses escapades, lauréat embrassé solennellement par Jean-Baptiste Rousseau, il débuta en pleine régence, dans un monde où l'on n'apprenait guère le respect et la règle. La vocation littéraire le tourmentait impérieusement, mais contrariée par un père qui lui destinait son office : faute de mieux, on lui permit pourtant de tenter la diplomatie, sous les auspices du marquis de Ghâteauneuf, ambassadeur en Hollande. L'essai futbientôt si malheureux qu'on dut l'enfermer de force chez un procureur. Le jeune Arouet feignit la résignation; mais, plus soucieux de vers que de requêtes, il n'en continua pas moins ses jeux poétiques, et avec une malignité si étourdie qu'il finit par être mis à la Bastille. Car sa réputation satirique était déjà si bien établie qu'en dépit de son innocence on lui attribuait de sanglantes épigrammes terminées par ce trait :

J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans !

Il est vrai qu'il ne tarda pas à être relâché par le Régent qui le gratifia même d'une pension, en faveur d'une épître où son prisonnier, tout en le remerciant d'avoir bien voulu sub-

1. Ses éludes y furent plus latines que grecques : car les Pères n'étaien» pas hellénistes; le goût de la poésie légère dut être aussi encouragé par ses maîtres. (Voir Voltaire au collège, par M. Pierron, Didier.)

venir à sa nourriture, le priait de ne plus se charger désormais de son logement.

Son père lui tenait rigueur, mais il s'adoucit au lendemain de la représentation à'Œdipe (1718) ; et désarmé par un triomphe encore plus éclatant que mérité, il finit par consentir à la gloire de son fils. Pouvant dès lors être poète à visage découvert, il donne coup sur coup Artémire^ Ériphyle et Mariamne, avec des revers ou des succès douteux, puis YJndiscrel^ où, par exception, il faillit rencontrer le ton de la vraie comédie. Quittant le nom à'Arouet « sous lequel il avait été trop malheureux », pour emprunter celui de Voltaire à un petit domaine venant de sa mère, il est tout ensemble très-laborieux et très-dissipé, fréquente le monde et la cour, voyage de châteaux en châteaux, mêle les vers aux plaisirs; et, s'occupantde tout à la fois, même de sa fortune, il pratique déjà l'art de flatler les souverains pour oser impunément. — Tandis que, de (Cambrai même, il adresse des louanges à l'indigne successeur de Fénelon, au cardinal Dubois, la vue d'Amsterdam bii arrache un cri d'indépendance, ce qui ne l'empêche pas de revenir aux grands seigneurs, aux Villars, aux StiUy, aux Richelieu, de chanter Madame de Prie, et d'eucenseï la jeune reine qui l'appelle « mon pauvre Voltaire. »

Déjà paraissait une édition de la Henriade, mais incomplète, furtive, et menacée des censures de la Sorbonne, lorsque le chevalier de Rohan dont il avait relevé l'impertinence par une épigramme, à table, chez le duc de Sully, s'en vengea par le plus lâche guet-apens. Saisi et bâtonné par ses laquais. Voltaire disparaît, s'enferme, apprend nuit et jour l'escrime et l'anglais pour se préparer une vengeance et un asile, puis envoie un cartel au gentilhomme qui feint d'accepter, mais dans la nuit obtient une lettre de cachet, et fait jeter son adversaire à la Bastille, d'où il ne sortit que six mois après pour s'exiler.

Ne l'en plaignons pas. Car si la grâce et la vivacité de l'imagination lui avaient suffi jusqu'alors, il n'ac([uit toute la vigueur de son talent et tout le ressort de son caractère qu'au jour où il connut l'injustice. Les iniquités sociales,

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qu'on ne juge bien qu'après les avoir senties, l'avertirenî enfin que l'esprit n'était pas tout en France.

Fuyant donc la Bastille et des ministres qui interdisaient l'impression de la Henriade, il arrive à Londres, au mois d'août 1726. Ce fut un des événements décisifs de sa vie. Et d'abord, son poëme, dont Louis XV avait refusé la dédicace, fut si généreusement patronné par la reine qu'il lui rapporta 150 000 livres, premier échelon d'une fortune qui, devenue plus tard l'opulence \ grâce à d'heureuses entreprises financières, sera pour le publiciste une garantie d'indépendance. Mais, ce qui valait encore mieux, ce fut le trésor d'idées et d'exemples qui s'ouvrit à lui, dans cette a Athènes sérieuse*», où accueilli par lord Bolingbroke et ses amis, il put s'armer de toutes pièces pour entrer en campagne contre ce qui lui parut, à tort ou à raison, une entrave mise au droit de penser, déparier ou d'écrire. Tandis qu'il assiste aux royales funérailles de Newton (1727), s'initie au pathétique « barbare >> de Shakspeare, lit Bacon et Milton, il voit de près le mouvement et la vie d'une société libre où les savants et les gens de lettres, au lieu de faire antichambre chez les grands, parlent à la nation, jouissent de l'estime publique, et peuvent même prétendre aux plus hauts postes de l'État. Mais, sa moisson faite, il regretta Paris ; et, un nouveau ministre, Maurepas, lui ayant fait un signe rassurant, il accourut en France, non pas corrigé de cette pétulance d'instinct qui chez lui sera toujours incorrigible, mais aussi prudent et aussi réfléchi que le comportait son tempérament.

Seconde période (i'fSO-l'ïSS). Le poëte dramatique, l'historien, le philosophe. Versailles et Postdam. — Il y retrouvait, sous la léthargique domination du cardinal de Fleury, le train d'autrefois, une cour brillante, une grande ville où le goût des plaisirs et du luxe allait croissant, une noblesse oisive, mais passionnée pour l'esprit, et prête à fêter en lui un écrivain que la persécution avait rendu

1. A sa mort, il laissera deux cent dix-huit mille livres de rentes qui valent ttu ourdhui sept ou huit raillions

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