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par le bienfait qu'il considère d'abord comme un outrage, rougisse de recevoir Emilie d'une main qu'il déteste; puis, qu'après ce premier mouvement, dont son trouble se rend à peine compte, retrouvant le sang-froid de la réflexion, il recule devant l'exécution d'un forfait auquel ne le porte point l'ardeur d'une conviction ? En résumé, Corneille n'a pas voulu nous peindre un républicain farouche, mais un amant dont le caractère est aussi faible que le cœur. Auguste suffisant à l'intérêt, qu'importe que les autres figures perdent tout ce qu'il gagne? Sa clémence n'en sera que plus triomphante. Voilà pourquoi Ginna peut baisser impunément de scène en scène; et si le conspirateur de la veille finit par se métamorphoser en courtisan, l'histoire ne prouve-t-elle pas que les choses se passent souvent ainsi?
Maxime; le rôle sacriGé. — De Maxime nous ne pouvons dire qu'un mot. S'il eut un bon moment, lorsque, pour se dispenser d'un assassinat, il conseilla l'abdication, sa lâcheté le rend odieux, et son amour ridicule.
Livie. — Quant à Livie, son intervention subite et passagère* rappelle l'Infante du Cid. Non-seulement elle est inutile, mais elle diminue le mérite d'Auguste, en mêlant des suggestions étrangères et des raisons d'intérêt à un acte que doit dicter la générosité toute seule. En représentant l'impératrice comme le bon génie d'Auguste*, Corneille contredit le sentiment de Tacite, qui voit en elle une marâtre funeste à la famille des Césars et à l'État^. Mais l'histoire autorise les dehors imposants que le poëte prête à ce personnage.
Si son divorce fut un scandale, si son ambition astu-
1. Ce rôle fui supprimé, pour n'être rétabli que le 29 mars I80t3, dans une représentation donnée à Saint-Cloud, devant l'empereur, par Mlle Raucourt.
2. Elle était maâée à Tiberius Claudius Nero, et enceinte de six mois, quand Octave envoya à son époux l'ordre de laré|iudier, en 716.
3. Pour briser tous les obstacles qui fermaient à Tibère le chemin du trône, elle entra dans la voie des crimes domestiques, et aida souvent la fatalité qui ravit tour à tour, aux espérances du prince et de Rome, Warcellus, Caius et Lucius César, mourant l'un à vingt trois ans, l'autre à vingt ans. Elle fit exiler Julie, déporter Agrippa Posthumus, écarta tous les eal'unts et petils-enfanls d"Ain4;isle.
cieuse poursuivit constammont un seul but, la toute-puissance, soit par son mari qu'elle inspirait, soit par son (ils qu'elle espéra dominer un jour, on doit cependant admettre que son expérience et sa modération contribuèrent à transformer Octave en politique. Elle lui apprit du moins la diplomatie et la réserve. Pendant les neuf années qui précédèrent une dictature définitive (716-725), elle sut conseiller à propos la ruse, la temporisation, le silence et la patience. Somme toute, ses tempéraments furent un frein salutaire à des violences qu'elle finit par dompter, et l'on peut dire qu'elle fit une réalité de la vieille légende d'Êgérie*.
Le sens historique, et la trngrdie politique rlipz Corneille. — Ici donc Corneille a, comme toujours, le sens historique. Cette intelligence n'éclate pas moins en de magniliques scènes qu'il faut signaler.
Quelle science intime de "la société romaine dans le récit de la conjuration ^, et dans les peintures oii Cinna représente les sanglantes proscriptions du Triumvirat ! C'est une merveille de véhémence, de couleur expressive et sobre. Si quelques traits déclamatoires se mêlent à ce tableau, c'est une vérité de plus ; car la faconde de ces hyperboles sied à un conspirateur qui, plus épris d'Emilie que de la liberté*, remplace parfois la conviction ]iarla rhétorique, et se monte la tête froidement, comme un acteur qui ajiprend ou répète son rôle Notons aussi des hardiesses républicaines qui ne tiraient point alors à conséquence, dans un temps oij la littérature ne fut que littéraire, et oij le pouvoir était plus tolérant qu'on ne pense, par suite de sa sécurité même.
L'idée' monarchique ne va-t-elle pas d'ailleurs triompher
t. Il faut voir au Louvre sa statue. Un front net, limpide, lisse, inatlaquable comme l'airain, des yeux puissants et tranquilles, un nez aquilin aux narines pincées, une bouche petite, des lèvres minces étrangères au sourire, une «o.rénite impitoyable, la majesté d'une matrone qui se sent souveraine : voilà 1». traits de sa physionomie.
*. Acte I, scène m.
3. Quel conspirateur n'a pas son Emilie, je veux dire une arrière pensée d'intérêt et d'ambition, dont les belles phrases et les grands mois sont le masrjue, le prétexte?
dans ce conseil privé où seront agités les mérites relatifs des deux régimes qui sont aux prises dans cette tragédie' La tradition de ce grand débat remonte à Dion Gassius'. Au cinquante -deuxième livre de son histoire, il nous raconte qu'après Actium (31 av. J.-C, 725), Octave voulut consulter Agrippa et Mécène sur la question de savoir s'il devait garder l'autorité, ou rétablir l'ordre ancien. La république aurait été défendue par Agrippa, et l'empire par Mécène. Est-il besoin de dire que ce récit est simplement une fiction oratoire analogue à ces exercices dont parle Juvénal, quand il écrit : « Moi aussi, lorsque j'étais jeune, j'ai composé de belles déclamations, oîi je conseillais à Sylla de ronfler dans la vie privée, » Il n'y a pas là plus d'authenticité que dans nos harangues d'école. Car, bien loin d'avoir regretté le gouvernement du peuple et du sénat, Agrippa fut toujours un des auxiliaires les plus dévoués à la fortune impériale, et l'homme d'action qui fit le plus pour fonder la dynastie. Sans prendre autrement au sérieux la délibération immortalisée par le génie de Corneille, cherchons y donc seulement l'art d'un poète qui, pour la première fois parmi nous , met l'histoire au service d'une situation dramatique.
Ce qui nous émeut tout d'abord, c'est l'hostilité secrète des confidents qui sont appelés à jjger cet important procès. Notre attente est vivement sollicitée par le contraste de la confiance que leur témoigne le maître du monde, et de la perfidie qui répond à ces avances. Sachant qu'ils ont fait serment de l'assassiner, nous assistons avec une anxiété poignante à cette crise morale qui nous laisse voir des pièges cachés sous l'apparence d'une insidieuse franchise.
Ajoutons que ni la poésie ni même la prose ne s'était encore élevée à cette hauteur, et qu'ici Corneille inaugure l'éloquence politique par la mâle précision de son langage, et la sûreté d'une intuition digne de Tacite, Ces maximes générales, qui conviennent rarement au théâtre, n'ont jamais
I. Né en 155, il entra dans la vie politique sous Commode, et fut sénateur sous Septime Sévère.
été mieux appropriées à l'action par un génie qui semble le?, graver sur l'airain. Quel clairvoyant exposé des maux qui travaillaient la république et en précipitèrent la chute ! Quelle vivante analyse des causes qui vont, en dépit de regrets généreux, mais impuissants, donner à Rome le régime qu'elle mérite par la faute de cette liberté menteuse, dont l'anarchie déchaînait Sylia contre Marius, Pompée contre César, les triumvirs contre Gicéron et I5rutus, Antoine contre Decimus, et Octave contre Antoine*!
A n'en juger que par la chaleur des plaidoiries, il est manifeste que Corneille prend secrètement parti pour la thèse monarchique. Cinna est trop persuasif pour n'être pas l'interprète du poète. En cela il se rencontre avec le sentiment des contemporains qui, aux environs de la Fronde, entre Richelieu et Louis XIV, appelaient de leurs vœux l'avènement d'un maître assez puissant pour assurer au dedans comme au dehors la sécurité du présent et de l'avenir^.
Nous n'insisterons pas sur les dernières scènes ; car il faudrait répéter ce que nous ont appris les applaudissements de deux siècles. Si les monologues sont d'ordinaire languissants, il n'en est pas ainsi de celui ^ qui nous raon-