Poëme sur la Loi naturelle
sait l'avanie de Frauci'ort, où la politesse prussienne le fit arrêter, rançonner, fouiller et garder à vue par douze baïonnettes berlinoises, lui et sa nièce, sous prétexte qu'il avait enlevé « l'œuvre de poéshie du roi ». Ce lourd manuscrit s'étant retrouvé par bonheur, le captif put enfin franchir la frontière. Mais de nouveaux mécomptes l'attendaient, et il s'aperçut bientôt que l'air de la France lui était malsain.
Troisième période (i7."»3-'l'î"î'8). Feniey, la dictature de "Voltaire. — Ayant tâté le terrain à Strasbourg, à Golmar, à Lyon, et dans pkisieurs autres villes, puis voyant que les portes de Paris lui restaient fermées, il crut sage de se rabattre sur les environs de Genève. Il s'établit alors, loin de la Sorbonne, du Parlement et des lettres de cachet, en pays neutre, dans une terre qu'il appela les Délices, et dont il inaugura gaiement la résidence par l'Orphelin de la Chine (1755). Mais ce ne fut qu'une station provisoire. Car après s'être partagé entre Lausanne, où il passait les hivers, et son domaine seigneurial deTournay, il finit par se fixer en 1758 dans son château de Ferney, au pied du Jura, sur les bords du lac Léman. Il était âgé de soixante-quatre ans. C'est sa royauté qui commence. Cette gloire et cette influence qu'il poursuivait depuis sa jeunesse, par les grands travaux et les essais légers, par les plus belles inspirations comme par la licence, il va désormais en jouir pleinement, en dépit de toutes les haines. Affranchi de toute (contrainte, il n'aura plus besoin de flatter les souverains pour s'assurer la faveur d'une tolérance précaire. Ce sont plutôt les souverains qui vont le flatter à leur tour, et lui payer tribut d'hommages. Dans la joie de cet aflranchissement, ne s'écrie-t-il pas avec une verve émue
La Liberté! j'ai vu celte déesse altière, Avec cfralilc répandant tous les biens, Descendre d(! Moral en iiabil de guerrière, Les mains Icinhîs du san^ des fiers Autrichiens,
Kl d(' (;ii;irlps lo Ti'iiiéraircl Devant elle, on [)()itait ces piques et ces daids, On traînait ces canons, ces éciielles fatales. Qu'elle iii(>mc brisa, <|tinn(l ses mains triomphales
VOLTAIRE. zi75
De Genève en danger menaçaient les remparts. Un peuple entier la suit!...
De cette émancipation date une dictature qui est un des faits les plus considérables de notre histoire littéraire. L'activité qu'il déploya dans ces vingt-trois dernières années^ est si prodigieuse qu'elle effraie l'analyse '. Disons seulement que, dans un temps oià éclata de toutes parts une polémique dont les tendances ont été trop souvent compromises par l'esprit de secte, Voltaire fut le chef d'un parti qui eut le tort de confondre ses passions avec ses doctrines, et d'opposer ses préjugés aux abus qu'elle prétendait abolir. Aussi alerte qu'insaisissable, informé par ses nombreux correspondants de tout ce qui se produisait à l'Académie, au théâtre, dans les cercles, dans les salons, dans les tribunaux, à la Sorbonne, à la ville et à la cour, protégé par son âge, sa fortune et sa renommée, inspiré par son humeur non moins que par son bon sens, Voltaire usa et abusa du droit de tout dire avec une impunité qu'encourageait l'applaudissement universel.
L'homme et son œuvre. — C'est ce qui nous explique pourquoi il fut exalté sans mesure par les uns, et maudit sans réserve parles autres. Il mérita la louange comme le blâme, et il convient de faire un choix circonspect dans un héritage qu'on ne saurait accepter tout entier sans péril. Si nous devons garder son respect pour la raison, sa haine de la violence et du fanatisme, son vif sentiment du droit, son zèle pour la tolérance, nous lui laisserons ses faiblesses, ses injustices, ses incertitudes, son parti pris d'incrédulité, ses sarcasmes, ses boutades impies, et son mépris de la vie humaine qu'il appelait « un jeu entre un berceau et une tombe ». Il y a donc dans sa vie des taches qui ne s'effaceront pas, comme dans ses écrits des torts que ses séductions ne feront point oublier. M. Sainte-Beuve n'a-t-il pas dit : « Je le compare-
1. Indiquons en vers les satires intitulées le Pauvre diable, le Fusse à Paris, la Vanité, les épîtres sur Horace et Bnleau, Tancrède, les Scythes, les Guêtres, les Pélopides, la comédie de l'Ecossaise; en prose ses factums pour Calas, Sirven, Lally, son Commentaire de Corneille, son Essai sur les mœurs, et Vesprit des riations, l'Histoire de Pierre le Grand, celle du Parlement Je Paris, la Philosophie de l'histoire le Dictionnaire philosophique.
rais volontiers à ces arbres sous l'ombre desquels il est dangereux de s'asseoir. » Un de ses amis, d'Argenson, fut prophète , lorsqu'en 1734 ses sympathies pour Voltaire âgé de quarante ans lui suggéraient ce vœu : « Plaise au ciel que la magie de son style n'accrédite pas de fausses opinions ; qu'il ne déshonore pas ce style ravissant, en le faisant servir à des ouvrages dont les sujets soient indignes du peintre ; que ce grand écrivain ne produise pas une foule de mauvais copistes, et qu'il ne devienne pas le chef d'une secte à qui il arrivera, comme à bien d'autres, que les sectateurs se tromperont sur les intentions de leur patriarche ! 5) Plus soucieux de plaire que d'instruire, il fut donc un démon charmant de grâce et d'esprit, mais n'eut point assez d'autorité morale. Car la vérité même, suivant l'expression discrète de M. Nisard, « il la traita en homme qui pouvait s'en passer, et lui préféra la gloire. »
Mais il est équitable d'attribuer aux mœurs de son temps et aux entraînements du combat certains écarts d'une plume dont la première illusion fut peut-être de se croire philosophique. Ajoutons aussi que, s'il a fait du mal, il eut pourtant le droit de dire :
J'ai fait un peu de bien ; c'est mon meilleur ouvrage.
S'il a été coupable de propager un scepticisme épicurien et irréligieux, si un de ses poëmes l'accuse à jamais lui et son siècle, il a défendu souvent avec courage des causes généreuses. Tandis qu'il fondait à Ferney une colonie d'ouvriers, qu'il y bâtissait une église et des écoles, il affranchit ses paysans, dota la nièce de Corneille, flétrit plus d'un crime juridique, plaida victorieusement la cause de Galas ot de Sirvcn, protesta contre la condamnation de Lally- Tolendal, et fut en mainte rencontre l'avocat du bon sous, de la justice, ou de l'humanité, La Tolérance, voilà le mot (|ui résume la meilleure part d'une influence, dans laquelle le xYiii' siècle reconnut tous ses instincts bons etmauvais. De là le prestige et l'ascendant de son génie.
Tandis que toutes les voix répétaient à l'cnvi son nom, tandis que Catherine de Russie, Christian VII de Dane-
mark, Gustave III de Suède, et 1 empereur Joseph II, croyaient se rendre populaires en lui faisant la cour, il était salué dans toute la France comme un arbitre de l'opinion. Ses admirateurs qui lui avaient élevé une statue, dès l'année 1770, le décidèrent enfin à quitter sa retraite pour venir à Paris jouir une dernière fois de sa gloire. Ce voyage fut un triomphe. Tous, grands seigneurs et artisans, rivalisèrent d'enthousiasme. A la représentation à' Irène, il vit son buste couronné sur la scène, au milieu d'applaudissements frénétiques. Mais tant d'émotions épuisèrent un vieillard qui n'était plus que le souffle d'une ombre. La fièvre le prit; et, le 30 mai 1778, il s'éteignit dans l'hôtel du marquis deVillette, sur le quai des Théatins, qui porte aujourd'hui son nom. Transportés clandestinement à l'abbaye de Scellières par les soins de l'abbé Mignot, son neveu, ses restes devaient plus tard être transférés au Panthéon, en 1791. La Restauration les en exila, etaujourd'hui son cœur est déposé à la Bibliothèque nationale.