M. Villemain
2. Il y eut une nouveauté très-méritoire dans cet emprunt fait pour la pr<> mière fois aux fastes liéroiques de notre iiistoire,
zire, Mahomet, Mérope, Sémiramis (1748), Oreste (1749), Borne sauvée (1752), Zulime,ï Orphelin de la Chine, Tancrède (1760), et d'autres esquisses brillantes, mais trop rapides, dont la dernière fut Irène \ avec ses funèbres ovations (1778), résumons nos impressions en disant que, si Voltaire mérite une place honorable, à distance de Corneille et de Racine, il ne fut cependant pas, sauf exception, un de ces créateurs désintéressés qui ont le privilège de charmer tous les âges. Trop engagé dans les luttes de la polémique pour demeurer maître de lui-même, trop disputé par mille inquiétudes pour avoir le temps de se recueillir, mettant sa coquetterie à mener de front les travaux les plus variés, il n'eut guère ce qu'on pourrait appeler le sérieux de la paternité dramatique. Dispersée sur mille objets, son ubiquité prodigua ses caprices, sans se concentrer jamais en un foyer de lumière féconde. Aussi ses héros de théâtre furent-ils, en général, des personnages de circonstance, suscités par l'occasion, et plus ambitieux de flatter les passions contemporaines que de plaire à l'impartial avenir par l'accent définitif des sentiments et les traits permanents de la nature humaine.
Ce travers s'accusa surtout avec l'âge ; car le poëte perdit alors ce que voulait gagner le philosophe. Sans doute il lui arriva de faire applaudir plus d'une maxime utile ou généreuse; mais ce fut au prix d'anachronismes flagrants qui trahissaient trop l'idée fixe d'enrôler dans le parti de ses baines ou de ses intérêts les grandes figures qu'il empruntait à l'histoire^. Quant aux rôles imaginés en toute indépendance, ne les regardons pas de trop près; car ils ne sont bien souvent que le jeu d'une fantaisie qui fut la première à se moquer, dans la coulisse, des improvisations trop hâtives que le parterre prenait au sérieux. « C'est de la
1. Il laiDsa une Ir.igédie posthume, Agalhocle, ou il met en scène un tyran abdiquant en faveur de son fils, qui abdique lui-même en faveur de U repiiiiiique.
2. Il altère la physionomie de Ciccron et de César, comme celle de Gengiskan, dont il fait, dans VOrplielin de ia Clune, un sauvage doucereux.
crème fouettée », disait-il de Zulime. « C'est du gros vin », dit-il de Mahomet.
Sous des costumes grecs ou romairrs, espagnols, américains, turcs ou chinois, on reconnaît ici des encyclopédistes travestis, et la pièce où ils agissent n'est qu'un prétexte pour les plaidoyers qu'ils débitent.
Malgré ces défauts qui, d'abord furtifs, finirent par se donner toute licence, Voltaire ne fut pas seulement habile aux ressources de l'expédient ou de l'à-propos; car on ne saurait lui refuser sans injustice l'entrain de l'invention, le mouvement alerte du dialogue, le talent de combiner des ressorts, de provoquer des secousses inattendues, de remuer les âmes par une chaleur qui n'est pas toujours factice, et de préparer des situations terribles et touchantes oîi se déploie, non sans force, la souplesse de ses facultés les plus brillantes*. Il eut donc la gloire de réveiller la muse tragique, engourdie par un trop long sommeil. Mérope en est un magnifique témoignage.
MEROPE.
T. — Faits historiques.
Les devanciers. Euripide. — Le sujet de Mérope remonte à l'antiquité grecque. D'après le mythologue Hy-
1. Il abrégea, et finit par supprimer les tirades et les monologues. — Revendiquant la liberté de la scène, il obtint la suppression des banquettes réservées jusqu'alors aux gentilshommes. — Il comprit, trop peut-être, l'importance du décor et du costume. N'en vint-il pas à dire très-haut que le poète dramatique doit songer non pas au lecteur, mais seulement au spectateur? Ajoutons aussi que ses acteurs de prédilection , Le Kain et Mlle Clairon, substituèrent .\ la déclamation chantante du dix-septième siècle la simplicité du débit naturel. La mélopée du récitatif se prêtait mal au vers prosaiaue de Voltaire.
gin', qui nous a conservé l'argument d'Euripide, voici quel fut le motif de la tragédie que ce poëte composa sur cette tradition héroïque.
Polyphonte a tué Gresphonte, roi de Messénie, massacré ses enfants et épousé sa veuve, Mérope. Seul de ses fils, Téléphonte a pu échapjier au fer des assassins. Confié par sa mère, dès le premier âge, à un habitant de TÊlide, à Nessus, qui l'élève dans des sentiments dignes de sa race, il revient enfin à Messène sous un nom supposé, pour annoncer à Polyphonte qu'il a tué le fils de Gresphonte. Cette nouvelle, que le tyran accueille avec joie, cause à Mérope les plus cruelles angoises. Elle ne doute plus de son malheur, surtout quand Nessus lui apprend qu'il n'a pas retrouvé Téléphonte. Aussi ne songe-t-elle qu'à venger son trépas. Cet étranger que cherche sa colère, elle le rencontre endormi dans une salle du palais, et s'élance sur lui, la hache à la main; elle va lui porter un coup mortel lorsque, par bonheur, Nessus arrive, reconnaît Téléphonte, et arrête le bras de sa mère. Préservé de ce péril, le fils de Mérope ne tarde pas à punir l'usurpateur, et à recouvrer le trône paternel.
La Mérope de Toreiiî (i5»5). — Cette fable était digne d' exciter une émulation féconde. Dès le seizième siècle, en 1595, un ambassadeur, un poète, le comte Torelli, qui mêlait les ati'aires aux lettres, restaura cette légende avec une simplicité touchante. Plusieurs scènes semblent vraiment retrouvées de l'antique; et ce qui aide à l'illusion, c'est le rôle du chœur, dont la voix s'associe à toutes les émotions du drame. Par exemple, lorsque Téléphonie, égaré dans la demeure de ses aïeux, s'endort sur le trône de son père*, l'âme tout émue de respect, de joie et d'espérance, les strophes que voici ne semblent-elles pas un
1. Grammairien lalin, natif d'Alexandrie ou d'Espagne, d'aliord esclave de Jules César, puis aiïranchi d'Aiigusle qui lui confia la j-'arde de la Ijibliothèqni' Palatine; il a laisse un recueil de Fables mytltologiqitrg, et VA.iironovncuvi pœlirum, publiés dans les Mytkorjrnplii latiiit de Muiicker, Amsterdam, 1681.
ï. Un oracle d'Apollon lui prédit qu'il trouverait la fin de ses malheurs, quand il serait assis sur le siège de son père.
fragment d'Euripide? « Il dort comme sur un lit délicieux; il dort dans le calme et la sécurité, au moment du péril et de la mort 1 II dort, l'impie et le meurtrier* ! et ses yeux se sont fermés un instant pour se reposer, ses yeux que va bientôt couvrir une éternelle nuit! 0 Jupiter! tu ôtes la prudence et le jugement aux hommes qui, chargés du poids de leurs crimes, ont passé l'heure du repentir et épuisé la source de la clémence ! C'est toi qui les remplis d'audace, et les pousses comme des aveugles au précipice' où ils vont s'engloutir 1 »
Au moment même où éclatent ces accents, Mérope, pleine de douleur et de colère, lève déjà le bras pour immoler celui qu'elle croit l'assassin de son fils. Mais, avant de le frapper, elle veut qu'on l'enchaîne, afin qu'il s'éveille et sente la mort. Alors Téléphonie, en cet extrême danger, laisse échapper ces plaintes : a Apollon, est-ce donc là ton oracle? Est-ce ainsi que je devais trouver le repos sur ce siège ? Hélas ! mon père ne sera donc pas vengé ! Et moimême, malheureux, je ne le serai pas non plus! La mort n'a pour moi qu'une consolation, c'est qu'au moins j'expire dans mon palais, et sur le trône où je devais vivre! 3> Ces gémissements inattendus étonnent Mérope qui, dans son trouble, interroge ainsi l'inconnu : « 0 Dieu! qui es-tu? Dis-moi : ce palais, ce trône qui est le tien, ce père qui ne sera pas vengé?.... Parle, parle, ne tarde pas, n'essaye pas de me tromper en ce terrible moment. Qui donc es-tu?» Et Téléphonte de répondre : « Je n'ai personne ici qui me connaisse, excepté Nessus, le vieux serviteur de la reine. » Or, tandis que ces mots font déjà pressentir le mystère de sa naissance, voici que Nessus arrive comme un Dieu libérateur; et, du plus loin qu'il paraît, il s'écrie: «Jetez, jetez cette hache, ô reine : C'est mon Téléphonte ! c'est votre fils^.v
1. Le chœur regarde comme un meurtrier du fils de Cresphonte cet étranger qui, pauvre, inconnu et persécuté, rentre enfin dans sa patrie, après ua long exil.