‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 385 sur 411 · M. Saint-Marc Girardin · texte numérisé non relu

M. Saint-Marc Girardin

2. Il n'en va pas de même dans le drame de Lucrèce Borgia, par M. Victor Hugo. L'amour maternel n'y est plus qu'une passion aveugle et violente, agissant par fougue et par caprice. Le sentiment y devient sensation, la pitié s'y transforme en soulTrance. — Nous voyons dans la première partie de cette pièce une mère qui cherche à sauver son fils; dans la seconde, un (ils qui tue sa mère. C'est d'un côté la situation de 3lérope; de l'autre, celle de Sémiramis. Deux tragédies de Voltaire ont été ainsi combinées. Lticrèce est punie de ses crimes par la défiance qu'ils inspirent à son lils quand elle veut le sauver. En mettant la mère dans le rnonslre, le poète essaie en vain de réparer la difformité morale par la beauté du sentiment maternel.

3. Disons pourtant que si Mérope emprunte à Andromaque la fidélité conjugale, à Clytemnestie l'orgueil de la reine déchue, elle leur esi inférieure, comme le remarque M. Nisard : « Quand Polyphonte la force à choisir entre sa main et la mort U Ejjisthe, je regrette qu'elle n'ait rien de l'innocente habileté d'Andromaque, faisant servir au salut de son fils la passion qu'elle inspire à Pyrrhus. Quand la vie d'Egisthe est menacée, je regrette qu'à l'exemple de Clylemnestre déliant Aganiemnon d'arracher sa fille d'entre ses bras, elle ne rende pas à Pulyphonte menace pour menace, et ne sache pas en même temps prier et se faire craindre. Elle dit même parfois plus d'une chose vame.... Toutefois, si elle n'est pas une de ces vigoureuses créations auxquelles le génie d'un poète donne une existence historique, c'est une admirable esquisse. • Uiit. de la lilleralurf françaisi^. IV, p. 179.

4. La verile voulait que le trait de nature, la fierté d'àme, se retrouvât dès son entrée en scène, et que notre imagination put ainsi deviner ce qui va suivre. — Quand Égisthe va mourir, il ne brave point la mort, il s'y résigne. Il ne s'abaisse pas, comme dans iMalfeii à implorer la protection de Poly-

surpris de voir sa fierté croître avec le sentiment des obligations que lui impose la conscience de son origine et de ses droits. Il n'y a point ici, comme chez Maffeï, une sorte de contradiction entre le pupille de Narbas et le descendant d'Hercule, l'un vulgaire dans son humilité, l'autre orgueilleux jusqu'à l'outrecuidance. Une juste mesure a su tout concilier; et ce qui domine, c'est encore la simplicité d'un héroïsme qui s'exalte par degrés, en proportion des périls et des devoirs.

Poiyphoiite. Le tyran. — Quant à Polyphonte, qui dans Maffeï se donne pour un scélérat, il devient chez Voltaire, un traître assez présentable, sous son masque d'honnête homme, ou plutôt de politique avisé. S'il veut s'unir à la veuve de sa victime, ce n'est point par une faiblesse de cœur amoureux, ce qui, chez Maffeï, le rend un peu ridicule ; mais il suit les vues de son ambition; car il sait que la mémoire de Gresphonte est restée populaire. S'il consent à laisser vivre Êgisthe, pourvu qu'il vienne lui jurer obéissance, à l'autel même où sa mère le prendra pour époux, c'est que le meurtre de ce jeune prince pourrait rendre odieux un parvenu qui ne doit son élévation qu'au caprice d'une multitude séduite et inconstante. Ainsi toute sa conduite est raisonnée. Il n'y a dans sa noirceur rien d'excessif, ni de superflu. La seule invraisemblance de la pièce est dans les faits qui précèdent l'intrigue : car on s'explique malaisément que, depuis quinze ans, le tyran passe aux yeux de tous pour le vengeur de ceux qu'il a massacrés. On dirait vraiment que Gresphonte s'est assassiné lui même. Mais il est de règle qu'on ne doit jamais contester à un poète les épisodes anté-

phonte ; il ne le remercie pas de lui avoir sauvé la vie. II lui dit seulement ;

....Je suis malheureux, innocent, étranger; Si le ciel t'a fait roi, c'est pour me protéger.

Quand il apprend qu'il est fils de Gresphonte. ce titre ne lui ajoute rien; mais il prépare froidement son grand dessein, sans forfanterie, ni vaine témérité. Il épie l'heure favorable en mplorant les dieux. Lorsqu'il a vengé son père, il dit simplement :

La gloire en est aux dieux;

Ainsi que le bonheur, la vertu nous vient d'eux.

!^2Pi VOLTAIRE.

rieurs à la fable qu'il développe. S'ils sont nécessaires aux effets qu'il médite, il est absous par notre émotion.

Le style tragique chez VoUaire. Conclurons-nous de ce qui précède que Mérope soit un chef-d'œuvre? Non; car les détails de l'exécution ne nous offrent- pas cette facture définitive dont se passait volontiers la dextérité d'un génie trop impatient et trop mobile pour viser à la perfection. Cependant, de toutes ses tragédies, celle-ci est encore la plus soignée. Car l'ayant gardée sept ans dans ses cartons, il eut le temps de la retoucher à loisir, ce qui n'était pas l'habitude d'un écrivain plus soucieux de disperser son talent sur tous les sujets que d'exceller en un seul. Voltaire ne mettait-il pas sa vanité à faire dire qu'en trois mois il avait mené de front la mort de César ^ Eriphyle, et Vlits^ toire de Charles Xll? Ici du moins, il put se recueillir, et surveiller de plus près sa verve primesautière. Mais, bien que ce travail de révision soit sensible, nous ne serons point aussi indulgents que La Harpe, qui, jugeaut les vers de son maître avec autant de complaisance que les siens, réduit ses censures à signaler seulement neuf fautes commises contre la grammaire ou l'élégance. Voltaire luimême s'en serait reproché davantage, s'il avait pris la peine de se commenter aussi sévèrement qu'il le fit pour Corneille. Dans le tissu d'une versification trop lâche, il serait donc facile de relever bien des expressions qui vont au delà', ou restent en deçà de la pensée.

Mais nous n'en ferons pas le catalogue. Disons plutôt en général que le théâtre de Voltaire ])erd beaucoup à la lecture. S'il touche, amuse ou éblouit le spectateur par la prestesse de ses évolutions, ce mouvement et cette chaleur parfois factices supportent mal l'enquête de la réflexion. On sent alors qu'il y a du vide ou du vague sous ces vers sonores qui tromjient loreille. Sa diction a peu d'accent et de franchise, peu de formes hardies, de tours originaux, ou de saisissantes images. On y reconnaît l'improvisateur

I. n abuse jiis'|ii'A la satiété du mol monstre; il prodipue les grands ou les gros mots. Il a du vague, de l'â-pcu-près, du remplissage, de la fausse noblesse, de îa déclamation.

qui, après avoir d'abord défendu la poésie contre les sophismes de La Motte et de Fontenelle, se mit plus tard trop à l'aise dans un domaine où il régnait seul, et, de moins en moins fidèle au grand art, finit par prétendre que « les bons vers ne doivent pas différer de la prose bien faite : » théorie commode, empruntée aux adversaires qu'il avait combattus, et par laquelle il excusait ses propres faiblesses.

De là vient que son théâtre n'a point « ces fortes teintes qui gagnent à vieillir*. » Aussi le temps, ce critique souverain, ne lui a-t-il pas été clément. Plus rapproché de nous que Corneille et Racine, il est cependant moins compris, et moins goûté. Dans son éclat, il entre trop de fausses couleurs qui ne tiennent pas, et, dans sa bruyante éloquence, trop de lieux communs qui ne vivent plus. Par son exemple, il démontre ce qu'il a dit un jour : « Il y a des beautés de sentiment, et des beautés de déclamation. » Celles-ci prédominent chez cet esprit, d'ailleurs si juste et si étincelant, mais dont le faible fut d'adopter le genre tragique comme un rôle de convention qu'il exploitait au profit de ses doctrines, sauf à s'en moquer dans sa correspondance, où il médit de ceux qui applaudissent « son fracas et sa pompe ^. n

Un style brillant, plus que vrai, voilà le caractère qui distingue les esquisses dramatiques dont nous admirons l'invention ingénieuse plus que la profondeur et la solidité. On pourra sans doute détacher de l'ensemble de beaux échantillons qui figureraient avec honneur dans un traité de rhétorique ; mais en ces passages mêmes, le discours manque souvent de substance, et de corps. On regrette du moins d'y rencontrer trop de locutions toutes faites, des expédients d'amplification, et une phraséologie d emprunt

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