‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 39 sur 411 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

Restauration de la tragctlie religieuse. — Chevale resques ou politiques, les premières tragédies de Corneille avaient été puisées aux sources communes. Horace en particulier était bien le Romain que concevait et décrivait Balzac. Embelli d'un sublime incomparable, ce type n'en fut pas moins, comme le Cid, conforme à la mode et au goût de la

1. Acte V, scène i. — A ceux qui reprocheraient à Auguste de se venger encore de Cinna en lui pardonnant, on peut répondre que l'humiliation de son

assassin est bien méritée, et que le spectateur n'est pas fâché de la leçon qu'il subit. Du reste, Cinna ne disait-il pas:

Ce prince magnanime Qui du peu que je suis fait une telle estime.

n est naturel que son maître ne fasse pas plus cas de lui qu'il n'en fait lui-

même.

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société contemporaine. Il n'en est point ainsi de Polyeticte. Par ce coup daudace, le poêle entreprenant se portait de prime-saut hors des voies fréquentées. Car depuis longtemps déjà le drame religieux semblait condamné par un discrédit universel*. Rejetés comme une distraction barbare et relégués sur des tréteaux sans honneur, les mystères n'avaient pas laissé le moindre souvenir de mérite individuel et distinct. Si, dans l'Ecole de la Renaissance, après l'invasion des Grecs et des Romains, il se produisit encore quelques essais en ce genre, ces tentatives ne se révélèrent point au grand jour, mais furent réservées à un public de collège, comme le Sacrifice d'Abraham^ composé par Théodore de Bèze (1551-52) pour les étudiants de Lausanne. Sauf le Saûl de Du Ryer et le Saint Eustache de Baro, qui parurent obscurément en 1633, l'art du moyen âge n'avait donc transmis aucune tradition, lorsque, parmi les vagues rumeurs que suscitait la question de la grâce, Corneille fut conduit par son génie naturellement religieux vers la tragédie chrétienne , qu'allait inaugurer Po~ lyeucle.

Polycucfe et Port-Koyal. — L'occasion l'y invitait. Car aux environs de Cinnaf de 1639 à 1640, un mouvement de vive curiosité tournait tous les regards vers les débats théologiques auxquels les talents et les vertus de Port- Royal donnaient un lointain retentissement. C'était pour cette maison l'heure du premier et du plus manifeste éclat. Dans tous les cercles, on ne s'entretenait que de la retraite de M. Lemaître, qui venait de quitter le barreau pour entrer dans la compagnie des ])ieux solitaires. La persécution ne fit que la rendre plus populaire; et, depuis le jour cil l'abbé de Saint-Cyran avait été enfermé dans le donjon

1. • L'amour cl l.i Riierre, dit, en 1637, l'auteur d'un Traité sur la dhponilion du poème dTmnntiqite, fournissant seuls aux auteurs tous les sujets profanes du IhéiUre. Je dis |)rofancs, pour ce qu'on y peut mettre d'autres beaux sujets tirés des livres saints, où les passions humaines peuvent jouer leur rôle, et où les vertus des grands personnages peuvent triompher des vices et cruautés des tyrans; mais tels arguments sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les collèges de l'Université, ou dans les maisons privéei, qu'à U cour et à l'Iiûtel de liuurgogne. •

de Vincennes (1638), la cour, la ville, et même la province s'enquéraient à l'envi de l'œuvre menacée, ou de cette doctrine encore mystérieuse qui se divulguait de plus en plus. Ces émotions, Corneille dut les ressentir; car il est visible que son franc et noble cœur fut touché par un souflle venu de ces docteurs qui s'entendaient si bien à faire d'illustres conquêtes. Croyons-en l'accent de ces vers, où Néarque parle comme un disciple du grand Arnauld :

. . . : La grâce

Ne descend pas toujours avec même efficace; Après certains moments que perdent nos langueurs, Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs; Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré ; Le bras qui la versoit en devient plus avare, Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.

Polyeucte et l'hôtel de Rambouillet. — Si le traducteur de ïlinitalion semblait prédestiné plus que tout autre à recevoir la mystique influence, son ingénuité l'induisit en une bien fausse démarche, lorsque, pour éprouver l'opinion mondaine, il offrit à l'hôtel de Rambouillet la primeur de son œuvre. Car dans tout Paris il n'était pas un endroit moins propre à en goûter l'excellence. Mais peut-être espérait-il, par la faveur de ces avances, se concilier des juges dont il craignait les préventions. Dans ce cas, cette précaution n'eut point les effets attendus. « La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandoient la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà; mais quelques jours après, M. de Voiture vint le trouver, et prit des détours délicats pour lui dire qu& Poli/eucte n'avoit pas réusbi comme il pensoit, et que le christianisme surtout avoit extrêmement déplu. » Un des moins sympathiques était Godeau, l'évoque de Vence, qui condamna le renversement des idoles comme un zèle imprudent, sévèrement interdit par l'Église elle-même ; car dans l'origine, elle refusa la communion aux auteurs de ces témérités.

Ces censures troublèrent Corneille à ce point qu'il songeait à retirer sa pièce, lorsqu'un acteur nommé, dit-on,

Laroque ranima son courage par la perspective de l'applaudissement public. Quoi qu'il en soit de cotte anecdote, Polycucte fut représenté vers la fin de 1640, et imprimé en 1643^

Le succès fut assez grand pour engager le poète à récidiver. Mais il ne retrouva pas la veine perdue, et le Martyre de Théodore (1645) échoua misérablement. PolyeAicte eut pourtant des suites, et provoqua toute une recrudescence de sujets analogues, entre autres la Sainte Catherine et le Saint Alexis de La Serre et de Des Fontaines, qui du reste en furent pour leurs frais. Car ces martyrs moururent coup sur coup. On ne se souvient plus aujourd'hui que du Saint Genest de Rotrou (1646). Bien qu'inégale et inférieure à son aînée, cette pièce est en effet digne du poëteque Corneille se plaisait à appeler son père '. Esther et Aihaiie appartiendront aussi à la même famille. Ce sera la tragédie sacrée, n'éclatant plus avec une fougue qui semblait un souvenir du seizième siècle, mais contemporaine de Fénelon et de jNIme de Maintenon, alliant l'onction à la gravité, et s'accomn)Qdant au goût d'un âge plus tempéré.

n. — Étude littéraire.

Les sources de cette tragéclic. Analyse du sujet. —

C'est dans la Vie des Saints complétée parMosander, d'après. Surius et Siméon le Métaphraste, que Corneille a rencontré le martyr obscur auquel il donna la gloire, et dont beaucoup apprirent le nom à la comédie jilutôt qu'à l'église. Cette légende raconte que, sous l'empereur Décius', il y avait à Mélitène, en Arménie, deux jeunes gens, Néarque et Polycucte, l'un chrétien, l'autre prêt à le devenir. Un édit de

1. Le 20 octobre. Un frorilispice gravé montre rolyciictc vâtii d'un ponrpoint espa^,'nol, d'un liaut-de-ctiaiiss»;s à crevés, et coilTè d'une loque à plumes, brisant les idoles à coups de marteau. « L'acteur, dit Voltaire, ôtail ses paiits et son chapeau pour faire la prière à Dieu. Sévt;re ariivail le chapeau sur la tùtn, et Félix IVr.outait chapeau bas. •

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