‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 40 sur 411 · D'-ce, né en P.nuiunie, rcs"!» deux ans (2'i!)-2jI · texte numérisé non relu

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persécution ayant été lancé, Néarque craignit de voir faiblir le courage de son ami. Mais, pour rassurer ces alarmes, Polyeucte, avant même d'être baptisé, vole au temple et y brise les idoles, dans un pieux transport. Chargé d'exécuter l'ordre impérial, Félix, son beau-père, voulait le sauver; mais ses prières n'y réussirent pas plus que ses menaces, et les larmes de sa fille Pauline étant également impuissantes, il dut ordonner le supplice de son gendre qui courut à la mort comme à un triomphe. Rappelons par une brève analyse le parti que Corneille sut tirer de ces simples données.

Acte 1". Deux scènes qui nous éclairent sur tous les détails nécessaires à l'intelligence de la situation apprennent au spectateur que Polyeucte vient d'épouser la tille de Félix, gouverneur d'Arménie. Mais cette union n'a été pour Pauline qu'un acte d'obéissance filiale. Car elle aimait un chevalier du nom de Sévère éconduit, malgré son mérite, par la volonté d'un père ambitieux qui lui a préféré la fortune et le crédit d'un autre prétendant. Mariée depuis quinze jeurs à peine, elle raconte à sa confidente Stratonice les alarmes qui inquiètent son imagination. Dans un songe, elle a vu Sévère porté sur un char de triomphe, et Polyeucte percé par Félix d'un coup de poignard, au nvilieu d'une assemblée de chrétiens. — Or, au moment où s'achève le récit de son rêve, voici que Félix annonce l'arrivée de Sévère devenu le favori de l'empereur, auquel il a sauvé la vie. Il vient présider à un sacrifice offert aux dieux pour célébrer une victoire remportée sur les Perses.

Acte IL II se présente en effet devant Pauline elle-même, dont il espère encore obtenir la main. Aussi quelle douleur est la sienne lorsqu'il apprend qu'il n'y a plus pour lui d'espérance! Mais celle dont le cœur a cessé d'être libre impose silence à des regrets qu'elle ne peut entendre, sans faillir à son devoir Tandis que ses fières consolations irritent la tristesse qu'elle voudrait adoucir, l'action s'engage par l'attentat de Polyeucte qui, converti par JSéarque, et brûlant de Signaler son zèle, s'est élancé vers le temple, où il a ronvo.rs'- les faux dieux.

Acte III. Ainsi donc, les pressentiments sinistres deviennent réalité. C'est ce que confirme Stratonice qui, d'un accent indigné, raconte le scandale du sacrilège. Pauline n a plus de recours possible qu'auprès de son père, qu'elle supplie de faire grâce. Malgré sa colère, il se laisserait fléchir, si le coupable voulait consentir à une abjuration ; et, pour l'imposer par la terreur d'un sanglant exemple, il ordonne le supplice de Néarque, non sans se dire en secret que le trépas de Polyeucte pourrait bien lui donner dans Sévère un gendre et un protecteur puissant.

Acte IV. Mais les ruses d'un politique égoïste ne sauraient séduire ou vaincre le chrétien qui, dans sa prison, exhale en strophes lyriques les joies d'une âme fortifiée par la vertu d'un baptême tout récent. La Grâce sera la plus forte, et il affrontera sans crainte les larmes de Pauline, dans une rencontre où, résistr.nt aux plus pressantes instances de l'amour conjugal, il leur oppose l'éternelle félicité qu'une âme déjà chrétienne par ses vertus serait digne de partager avec lui. Au lieu de rétracter ses croyances, il veut donc initier à la foi l'épouse qu'il se propose de confier à l'amour de Sévère, par l'effort d'un renoncement sublime jusqu'à l'invraisemblable. A cet héroïsme répond celui de Pauline : car, résolue à ne jamais trahir la mémoire de celui c[u'elle aime enfin à force de l'admirer, elle implore la générosité d'un rival en faveur du malheureux qui se précipite à sa perte.

Acte V, Sévère a la magnanimité de se rendre à cet appel. Mais Félix n'y voit qu'un pii'ge. Avant de sévir, il consent pourtant à une suprême démarche; et, laissant entendre à son gendre qu'il songe lui-même à renoncer aux idoles, il lui demande seulement de dissimuler pendant quelques jours. C'est alors que Polyeucte, impatient de couper court à d'indignes pensées, pousse à bout la fureur du proconsul par une admiiable profession de foi, dont l'insolent défi va précipiter enfin l'heure de Ja délivrance qui lui ouvre l'immortalité. — Le dénouement, on le prévoit. Son sang opérera le miracle qu'aii])f'lait une ardente et impérieuse prière. C;ir P.iuliiif^ «-si iliir.niiiéo tout à coup; si-a yeux se

dessillent; et désormais chrétienne, elle revient demander à un père barbare d'achever son ouvrage. Ému par cp spectacle, Sévère à son tour reproche à Félix des calculs intéressés; mais, tandis qu'il parle, la Grâce touche un cœur jusqu'alors trop insensible aux mouvements généreux, et transforme l'égoïste en un chrétien repentant auquel pardonne le stoïcien tolérant qu'étonnent et attendrissent des vertus inconnues à l'ancien monde.

De l'aciion. Le principal ressort. Le personnage de Sévère. — Sans analyser de près des combinaisons toujours naturelles et logiques, bornons-nous à en indiquer le principal ressort. L'esquisse précédente montre assez que le plus heureux artifice du poëte est d'avoir imaginé le personnage de Sévère, et l'araour qu'il éprouve encore pour Pauline. C'est de cette source que procède un sublime qui, suivant l'expression de Corneille, « satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde, « Il était à craindre en effet que la figure de Polyeucte ne pût, à elle seule, suffire à l'intérêt dramatique. Ce n'est pas que nous disions avec Voltaire:

De Polyeucte la belle âme Aurait faiblement attendri .

Et les vers chrétiens qu'il déclame Seraient tombés dans le décri, N'eût été l'amour de sa femme Pour ce pa'ien son favoii.

Celte irrévérence ne fait de tort qu'à celui qui se la permit. Pourtant une vertu trop pure, comme le déclarait Aristote, est rarement tragique , parce qu'elle ne comporte guère les conflits intérieurs de la passion et du devoir. Il convenait donc d'introduire ici l'occasion d'un combat engagé entre les cœurs et les consciences. C'est le service que rend à la situation l'arrivée imprévue de Sévère. Elle ouvre carrière à tous les nobles sentiments qui se déploieront à l'envi, dès que le péril de Polyeucte sera devenu le nœud d'une action, dont toutes les péripéties se déduiront comm des conséquences de leurs principes'. C'est ainsi que nous

«• Corneille ne se Iroinpe pas quand il dit avec ingénuité « qui! 'i a [las fa.t

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voyons une émulation d'héroïsme s'établir entre des âmes généreuses dont les sacrifices concourent à produire les plus pathétiques transports. Mais avant d'admirer ces beaux caractères, signalons le mérite du cadre dans lequel ils vont se mouvoir.

Le sens historique eliez C<>i'iicille. Lutte du pag;»liisme et du cliristi:inisiue. — La tragédie de Polyeucte est un épisode de la lutte qui, durant trois cents ans, mit aux prises deux religions représentant l'une le passé, l'autre l'avenir. Or on peut dire que l'intuition de Corneille a su comprendre aussi profondément l'histoire de l'Eglise primitive que celle de Rome républicaine ou impériale.

De tous les témoignages révélés par la critique contemporaine ressort avec évidence cette vérité, que le paganisme et le christianisme, étant incompatibles, ne pouvaient se faire grâce l'un à l'autre. La société civile était alors, depuis tant de siècles, si intimement solidaire de la société religieuse, que toutes deux devaient succomber ensemble. Leur immobilité ne leur permettait pas de se transformer, mais les condamnait à s'écrouler simultanément Bien que la croyance eût disparu, du moins dans les chisses éclairées, ces divinités qui ne comptaient plus de fidèles n'en étaient pas moins partout présentes, dans les mœurs comme dans les lois et les institutions; si bien qu'ouvrir le Panthéon au Dieu invisible, c'eût été renverser du même coup une cité qui se sentait caduque, et voulait retarder ali moins l'heure de sa chute. Une guerre était donc inévitable entre des ennemis que ne pouvait réconcilier ni paix, ni trêve.

Ce n'est pas que les chrétiens fussent des séditieux. Car ils avaient pour maxime de rendre à César ce qui a])partenait à César, et l'armée n'eut point de meilleurs soldats que la légion Thébaine. IMais la diviui' lo^'ique de l'Evangile, tout en faisant un devoir de l'obéissance légale, aliVancliissait la conscience, et lui interdisait des accommodements sacrilèges. En dépit d une soumission extérieure (jui condamnait

de pièce où l'onJre du théAtrc soit plus lioau, et l'eiicii.iineiiient des scènes in'iiix mén;i(r'>. i Tainais aussi il no Sest conformé plus sliictriiient i la loi de> trois' unHiis.

la révolte, il lui fallait tout sauver ou tout perdre. Pour la doctrine qui appelait tous les esclaves à la liberté, tous les hommes à l'égalité, il n'y avait pas d'alliance possible avec un ordre public ou privé dont les vices, contraires à la justice et à la raison, étaient condamnés si ouvertement par les vertus mêmes de ces cœurs indépendants et courageux qui couraient à la mort comme à la gloire.

Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne j Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne,

disaient alors les plus humbles frères de Polyeucte ; et, pour en témoigner, rien ne leur coûtait.

De là le péril d'une nouveauté contagieuse comme tous les grands exemples; aussi le vieil esprit romain s'en émut-il dès l'abord. Il avait pourtant presque toujours pratiqué la tolérance envers les cultes étrangers, excepté pour les pratiques venues de l'Orient, et qui avaient un air d'initiation clandestine ^ Mais l'instinct qui porte tout être vivant à se conserver et à se défendre avertit les empereurs qu'il fallait, à tout prix, purger la terre de cette secte mystérieuse qui, par la seule puissance de la parole, attaquait au cœur toutes les traditions auxquelles semblait attachée la fortune de l'empire.

Ils frappèrent donc sans pitié ces insoumis à qui leur Dieu défendait tout partage avec l'impiété du siècle. Yoilà pourquoi le sang fut versé à flots, même par des princes qui se croyaient humains, entre autres par Marc-Aurèle, qui pensa faire œuvre de salut, en s'armant contre la redoutable douceur et l'invincible faiblesse de cette Église calomniée par la peur, et factieuse à son insu par la seule pureté de ses mœurs.

Ajoutons que ces violences eurent le plus souvent l'impassible sang-froid de la raison d'Etat. Elles ne furent que

1. Rome n'eût pas demande mieux que de s'annexer le Dieu des juifs et des chrétiens. On sait qu'Alexandre Sévère avait fait placer, dans sa chapelle domestique, l'ima^-e du Christ entre celles d'Orphée et d'Apollonius de Tyane. Mais les chrétiens se refusaient a une telle alliance: voilà ce qui étonnait et indignait le monde païen. Il s'irrita surtout de VUnlement où voulait rester le Dieu nouveau, et de son dédain pour les autres dieux.

rarement l'explosion d'un fanatisme indigné vengeant son dogme et ses dieux. Car les liles n'étaient plus guère que des formes, des cérémonies, des habitudes séculaires, consacrées seulement par d'antiques souvenirs, ou protégées par des intérêts. Les haines cruelles et convaincues n'existaient qu'en bas, dans les foules ignorantes. Mais en haut ne régnaient plus que des nécessités sociales ; car la philosophie grecque, aidée de l'indifierence, avait depuis longtemps renversé définitivement les idoles ; et, pour les patriciens, la religion consistait tout entière en démonstrations officielles ; ils n'y voyaient que le décor du théâtre où ils jouaient leur rôle. Or ils n'en étaient que plus acharnés à poursuivre une guerre d'extermination, qu'ils regardaient comme une question de vie ou de mort.

Ces sentiments que l'apparition du christianisme inspirait à l'ancien monde, nous les retrouverons dans cette pièce qui nous montre au vif le dernier effort d'un duel à outrance. Ou en jugera par l'expression des physionomies que nous allons passer en revue. Nous y reconnaîtrons tous les éléments dont se composait alors la société romaine: les chrétiens de la veille et du lendemain, les païens politiques ou fervents, et entre ces camps les esprits modérés qui, sur la frontière des deux cultes, s'étaient réfugiés dans la sagesse d'une tolérance désintéressée.

Les caractères. — Polycucte. Le néophyte. L'époux. — Pour commencer par le personnage (jui donne son nom à la tragédie, Polyeucte est bien ici le chrétien récent sur lequel agit pleinement la grâce tout entière. Si au début il a je ne dis pas ses défaillances, mais ses délais et ses langueurs, s'il faut d'abord que Néarque le gourmande, il n'en est plus ainsi quand, une fois enivré par les eaux du baptême, il a reçu la force victorieuse que lui confère le sacrement miraculeux. Des lors il prend bien sa revanche, et dcvanco à ce point les plus zélés, que leur feu paraît tiédeur auprès du sien. Entré le dernier dans l'arène, il s'élance soudain au premier rang. Loin d'avoir besoin d'aiguillon, c'est lui maintenant qui à son tour eniraîne ^séarque à l'encoutre des faux dieux. Taudis (|no

la prudence de son premier guide veut modérer sa fougue, c'est lui qui fait honte aux lenteurs d'une foi pusillanime, et la précipite vers les aveugles témérités *.

Cet emportement, Voltaire ne le lui pardonne pas. Sa malveillance va jusqu'à professer qu'un tel caractère serait plus , propre à figurer dans la vie des saints ((ue sur la scène. A ses yeux, le mari de Pauline est moins intéressant que son rival. Il ose même le déclarer « ridicule et bourgeois, lorsqu'il résigne sa femme à Sévère, ainsi qu'un bénéfice. »

Nous ne partagerons point les préventions de cette ironie injuste et malséante. Outre que l'auteur d'Alzire devait être plus respectueux pour des beautés qu'il imita, lorsqu'il fit aussi paraître un chrétien, Gruzman, touché tout à coup de la Grâce, et cédant celle qu'il aime à son ennemi, à son assassin, à un idolâtre, il ne nous convient pas, j'imagine, d'être plus exigeants que Sévère admirant l'enthousiasme religieux d'un cœur assez maître de lui pour ne pas envier à l'amant de Pauline un bonheur dont il sait tout le prix. Si dédaigner un trône est un effort qui passe l'ordinaire et ravit les applaudissements, que dire de celui qui remporte une semblable victoire sur ses plus chères tendresses? Si nous sommes électrisés par la grandeur de ces républicains qui s'immolaient, eux et leurs enfants, aux intérêts de leur ville naissante, comment refuser notre émotion à ce Romain d'un autre âge qui, d'une âme si vaillaijte, se détache de tous les liens terrestres, pour se sacrifier à la patrie invisible et céleste ? C'est le même sang qui coule dans leurs veines. Il n'y a de changé que l'idéal du devoir; et, si l'on aime des vertus plus qu'humaines,

1. Corneille, dans la simplicité de son cœur, parait craindre qu'on ne lui reproche d'avoir péché contre Aristote, en produisant sur la scène un héros aussi parfait. Ce scrupule est mal fondé. Car Polyeucte a une faiblesse ; il se livre à un excès de zèle que l'Église elle-même déclarait coupable. Par là, il se réconcilie av-ec Aristote.

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