DISCOUHS SUR LE STYLE
(26 Août 1753).
Faits historiques. — Admis dans la section de mécanique à l'Académie des sciences, depuis 1739, Buffon était âgé de quarante-six ans, lorsqu'on juin 1753, sans attendre qu'elle fût sollicitée, l'Académie française, dérogeant à ses coutumes, lui fit offrir le siège que laissait vacant la mort de l'archevêque de Sens, Languet de Gergy, connu par des ouvrages de vive controverse contre les jansénistes'. Il fut élu par d'unanimes suffrages ; quatre ans auparavant, il venait de publier ses trois premiers volumes de l'Histoire naturelle.
Au lieu de laisser languir sa parole dans un remercîment, ou dans le panégyrique d'un obscur prédécesseur, il crut devoir témoigner sa reconnaissance, « en offrant, comme il dit, à l'Académie son propre bien; » et il saisit tout d'abord son auditoire du sujet même que sa présence rappelait, l'éloquence et la perfection du style.
Composé en quinze jours, ce discours fut prononcé le sa-* medi 26 août 1753; parmi ses conirères figuraient Montesquieu et Voltaire. C'est sans doute à ces noms « célébrés par la voix des nations » que son exorde fait allusion; car appliquée à Crébillou, Duclos, Maupertuis, Hesnault, l'abbé d'Olivet, Gresset et Marivaux, cette hyperbole nous paraîtrait un peu forte.
Analyse critique. — Fxorde. — Dans son exorde, dont la modestie n'est pas très-smcère, Buffon oppose « ses quelques essais écrits sans art » à la gloire des maîtres parmi
1. Buffon se contente ici de cet éloge : « La religion en pleurs semble m'accuser de suspendre trop longtemps vos regrets sur une perte que nous devons tous ressentir avec elle.
lesquels il vient s'asseoir, et dont « les noms retentiront avec éclat dans la bouche de nos derniers neveux. » Ce langage n'était point ordinaire à un écrivain qui parlait volontiers de son génie comme devait faire un jour la postérité. Ces défiances ne sont donc ici que l'attitude d'un rôle académique, et il y cherche l'occasion d'introduire le texte d'un discours, où, « pour satisfaire à son devoir, 5> il soumet à ses confrères « quelques idées sur le style, puisées dans leurs propres ouvrages. 5>
Proposition. BulToa se défie de la passion et de l'imagination. Il ramène l'cloqnence à n'être que la raison, la pensée pure. — Abordant directement son sujet, il commence par comparer « le talent de parler à celui d'écrire. » Dès ce début, ses préoccupations d'amour-propre se trahissent dans le singulier dédain avec lequel il traite « cette facilité naturelle » qui « n'est qu'une qualité accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l'imagination prompte, hommes qui sentent vivement, s'affectent de même, le marquent fortement au dehors, et par une impression purement mécanique, transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. » Ce privilège de communiquer l'émotion, d'ébranler ou « d'entraîner la multitude, » il ne le juge pas digne d'être appelé l'éloquence ; car il n'y voit que le prestige d'une trompeuse faconde, susceptible de séduire la foule « par un ton véhément et pathétique, des gestes expressifs et fréquents, des paroles rapides et tonnantes. » Or, il veut que le véritable orateur s'adresse au petit nombre de « ceux dont la tête est ferme, legoiit délicat, le sens exquis, et qui comptent pour peu le ton, les gestes, ou le vain son des mots. » En d'autres termes, il préfère évidemment l'art à la nature, et semble trop oublier que l'un ne peut rien sans l'autre.
Quarante ans plus tard, il n'eût peut-être pas tenu ce langage, s'il avait pu voir à l'œuvre, en des assemblées populaires, cette éloquence dont il ne pressentait pas encore les prochaines explosions; il ne l'eût pas du moins sacrifice si légèrement. Gicéron, qui vécut parmi des troubles politiques, était d'un autre avis quand il disait : Quid est
eloquentia nisi continuus animse motus ' ? C'est qu'il connaissait les orages de la place publique, et non pas seulement le monde des Académies. Excusons donc Buffon d'avoir été, comme Balzac et La Bruyère, si sévère pour les élans de la passion ou de la verve native, et de les estimer vraiment trop inférieurs à l'industrie savante qui, dans le silence du cabinet, ordonne et combine à loisir un discours dont les nuances ne seront applaudies que par un cercle de lettrés, en un siècle où l'on ignorait la vertu de cette éloquence orageuse dont les grands effets visent à remuer la multitude, ou à devenir des ressorts de gouvernement. .
Ce mépris de la passion pourrait bien s'expliquer' aussi par une doctrine philosophique dont la tendance est visible dans certains chapitres de V Histoire naturelle. Buffon est en effet resté fidèle à ce principe cartésien que l'âme humaiae a pour essence la faculté de penser. « Être et penser, ditil expressément, sont pour nous la même chose. » Il va même jusqu'à déclarer « que tout ce qui commande à l'âme est hors d'elle, » que la connaissance et le sentiment ne procèdent pas de la même source, et que les passions comme les appétits et les mstincis^ relèvent uniquement des organes. Réduisant ainsi Vhomme à la raison.^ il peut donc avoir été conduit par ces prémisses à une théorie littéraire qui ramène l'éloquence à la pensée pure, et lui interdit les passions; car elles ne sont à ses yeux que « le corps parlant au corps. »
Définition du style. Nécessité de l'ordre, d'où procède le mouvement. Préoccupation de ses aptitudes propres. — Sans insister davantage sur cet aperçu, continuons à exposer les principaux traits d'une doctrine austère, où nous chercherons surtout, parmi des leçons de haute expérience, les prédilections d'un goût trop particulier. C'est ce que nous annonce cette formule célèbre : « Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. » On a loué justement cette définition profonde
1. Qu'est-ce que l'éloquenc» sinon le mouvement d'un souffle continu?
qui concilie tout ensemble les droits de la raison et de la sensibilité, l'une qui conçoit les idées et les enchaîne, l'autre qui les anime et les colore. Mais on regrette que ces deux facultés ne figurent point à titre égal dans les développements qui suivent.
Si Buffbn s'étend avec une complaisance marquée sur l'obligation de Vordre, il néglige trop le mouvement, où il ne voit que la conséquence nécessaire de l'ordre lui-même, comme il semble nous le faire entendre, en disant : « Lorsqu'on se sera fait un plan, lorsqu'une ibis on aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, on s'apercevra aisément de l'instant auquel on doit prendre la plume ; on sentira le point de maturité de la production de l'esprit, on sera pressé de la faire éclore, on n'aura même que du plaisir à écrire... La chaleur naîtra de ce plaisir, se répandra partout, et donnera de la vie à chaque expression. »
Dans cette prédominance de la logique nous reconnaissons le savant pour lequel le génie fut « une longue patience, » et qui, se défiant trop de l'imagination ou de la sensibilité, n'accommode point ses préceptes à la diversité des esprits, mais propose son exemple comme une loi définitive, au risque de décourager par un excès de rigueur les heureuses rencontres de cette inspiration soudaine dont les plus réfléchis ne sauraient se passer. Aussi convient-il, ce me semble, d'atténuer un peu ces exigences. « Je doute, dit M. Villemain, que Buflon même ait toujours pu se conformer à ses propres règles 5 ou, s'il l'a lait, j'y trouve la cause de la raideur monotone qui se môle parfois à son beau langage; car exprimer sa pensée, c'est la produire, c'est la sentir dans toute sa force, et par là même, c'est souvent la transformer, l'agrandir, et non pas colorer seulement d'une teinte visible des caractères rangés dans un ordre immobile. »
La (Inrtrino incontestable et définitive. — Mais leS réserves (jue nous venons de faire n'ôlent rien à l'autorité des conseils qu'inspirait à un grand esprit la pratique d'un art où il excella. Il faut donc écouter ici comme la raison
même bien des vérités sur lesquelles tous les maîtres sont d'accord.
Lorsqu'il recommande de tracer un plan si fortement médité que l'intelligence « puisse l'embrasser d'un seul coup d'oeil, et en saisir tous les rapports, » il se rencontre avec Féuelon disant : « L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit. Quand l'ordre, la justesse, la force et la véhémence se trouvent réunies, le discours est parfait. Mais il faut avoir tout vu, tout pénétré, tout embrassé pour savoir la place précise de chaque mot*. » — Quand il veut que l'ouvrage soit « fondu d'un seul jet, » et condamne « les pensées isolées ou fugitives, les traits irréguliers, ou les figures discordantes, » il semble aussi traduire ces beaux vers de Boileau :
C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent
Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent;
Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu,
Que le débutj la On répondent au milieu,
Que d'un art délicat les pièces assorties
N'y forment qu'un seul tout de diverses oarties^
S'il ne laisse pas les coudées assez franches aux diverses aptitudes, et s'il recommande trop impérieusement les procédés de composition qui lui sont familiers, il s'élève jusqu'à la région même des priucipes, dans cette page oià, érigeant une règle de rhétorique en loi universelle, il dit avec une sorte d'enthousiasme solennel : « Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits ? C'est que chaque ouvrage est un tout, et qu'elle travaille sur un plan éternel dont elle ne s'écarte jamais. Elle prépare en silence les germes de ses productions; elle ébauche par un acte unique la forme primitive de tout être vivant; elle la développe, et la perfectionne par un mouvement continu et dans un temps prescrit. Si Vécrivain imite la nature dans sa marche et son travail, s'il s'élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes, s'il les réunit, s'il les enchaîne, s'il en