CORN EH. LE
choisir un héros du bon ton. Le sang-froid avec lequel il débite ses faussetés me montra comment s'établit un caractère; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu'il s'est donné m'éclaira sur la bonne plaisanterie ; et celle où il est obligé de se battre par suite de ses mensonges me prouva que toutes les comédies ont besoin d'un but moral. » Si cet aveu va trop loin pour que la forme en soit vraisemblable, nous aimerions du moins à en accepter le fond comme un hommage qui honore à la fois deux grands noms.
La Suite du Mentcua-. t©4S. — Mis en goût de récidivc par un premier succès, Corneille donna une Suite du Menteur^ vers la lin de 1643. Elle fut jouée au théâtre du Marais, où elle réussit médiocrement'. Il avait emprunté ce sujet à une des plus agréables comédies de Lope de Vega, intitulée Amar sin saber à quien. « Aimer sans savoir qui on aime. » Il la rencontra dans le volume qui contenait la pièce d'Alarcon.
Nous retrouvons ici Dorante et Gliton. Le premier de ces personnages est devenu, depuis que nous l'avons quitté, un vrai fripon qui a délaissé sa fiancée, volé sa dot, et causé la mort de son père. Mais il va s'amender. Car, s'il lui advient encore de mentir un peu, ce sera désormais par vertu, je dirais presque par héroïsme. En effet, incarcéré à Lyon où il a été poursuivi sur de fausses apparences, il s'abstient de révéler le véritable auteur d'un meurtre commis dans un duel dont il ne fut que le témoin involontaire. Plus tard, il veut renoncer par la fuite aux espérances d'un amour partagé, dès qu'il s'aperçoit que l'objet de ses vœux est recherché par le noble ami dont le zèle l'a fait sortir de prison. Ce magnanime sauveur, nommé Philiste, doit se sacrifier, à son tour, au dénouement.
Si Dorante ainsi transfiguré, non sans invraisemblance morale, nous intéresse et nous touche par sa dissimulation généreuse, il ne nous fait plus rire; et l'on se prend
j. 11 y eut treize représentations. :
à regretter ses escapades d'autrefois : car il y a de la. froideur ou de la fadeur dans cette situation sentimentale, dont les épisodes n'éveillent pas la sympathie ou la curiosité du spectateur.
D'ailleurs ce roman n'est pas suffisamment égayé. Les traits plaisants, ou qui prétendent l'être, ne viennent plus que de Cliton et de ses lazzi parfois trop grossiers : car il s'est alourdi avec l'âge, et le gracioso se change en bouffon.
Ingénieux sans être assez comique, l'ensemble ne justifie guère l'éloge de Voltaire écrivant dans son commentaire : « Seroit-il permis de dire que cette pièce, avec quelques changements, feroit au théâtre plus d'effet que le Menteur même? » Bornons-nous à signaler une intrigue habilement conduite, et un style aussi net que facile. Parmi les passages dignes de mémoire, on peut citer la célèbre tirade sur la prédestination des cœurs. Ébauchée dans l'Illusion comique, et reprise dans Uodogune, elle rencontre ici son développement le plus poétique. Voici le passage:
Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre :
Sa main eiilre les cceurs, par un secret pouvoir,
Sème rintclligonc<^ avant que de se voir ;
Il prépare si bien l'amant et sa maîtresse,
Que leur àme, au seul nom, sï-meul et s'intéresse.
On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment :
Tout ce qu'on s'entredil persuade aisément;
Et, sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles, /
La foi semble courir au-devant des paroles :
La langue en peu de mots en explique beaucoup;
Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup;
Et, de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,
Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent.
Terminons cette esquisse en rappelant qu'à deux reprises, en 1803 et en 1810, M. Andrieux eut l'idée de remanier cette comédie, surtout les deux derniers actes qui sont très inférieurs aux deux premiers. Malgré des détails heureux, cette tentative obtint à peine un succès d'eslime. Ce fut l'erreur d'un homme d'ofîprit. Nous en con-
durons que ces sortes de retouches sont presque toujours une témérité. Si le Menteur eut une sutle, il faut la chercher dans Molière.