‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 59 sur 411 · Celui qui honore son père · texte numérisé non relu

Celui qui honore son père

3. Voltaire est coutumier du fait. Plus tard, il traduisit une féerie do Calderou En esta vida todo es verdad y lodo mentira (En cette vie tout est vérité et mensonge) pour démontrer (|ue Corneille l'avait imitée dans lléraclius. Or Ilrracliun est de 16'i7, et cette féerie, de IGS'i.

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bi rare exemple de candeur et d'iinparlialilé. Quoi! le père de tant de héros applaudis depuis si longtemps serait devenu tout à coup l'imitateur clandestin d'un débutant qui n'était guère connu que par ses échecs; et il n'aurait plus le droit de dire, sans craindre un démenti:

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée !

Ainsi proposé, le proLlèrue n'admet qu'une solution. Il est évident que Voltaire intervertit les rôles, et qu'il impute à l'un les torts de l'autre. Depuis un an. Corneille se consacrait tout entier à son drame hautement promis, et impatiemment attendu; déjà même plus d'un cercle d'auditeurs privilégiés en avait reçu la confidence'. Or il est probable que des indiscrétions furent commises, et qu'un rival peu scrupuleux exploita cette bonne fortune. C'est ce que démontre la précipitation même de sa plume inquiète, ([ui voulait à toute force arriver la première au but. Tandis que le Maître poursuivait lentement son œuvre avec la sécurité d'une conscience exigeante qui visait à la perfection, un indigne plagiaire se hâtait d'expédier son ébauche pour prendie les devants, et fonder sur cette vaine apparence un droit de premier occupant. Si plus tard le véritable inventeur ne daigna pas s'en plaindre, ce fut autant par fierté que par clémence. N'était-il pas d'ailleurs vengé suffisamment par la disgrâce de cette Rodogime bâtarde qui, malgré le patronage d'un prince du sang, mourut le jour même de sa naissance^?

La fraude que nous dénonçons éclatera plus visiblement encore aux yeux du lecteur, s'il interroge de près les manœuvres du faussaire. Sa fourberie ne se trahit pas seulement dans ses emprunts, mais dans les précautions dont il s'avisa pour dépister l'enquête, et tromper le juge d'instruction. Si Gabriel Gilbert avait, comme Corneille, tiré

1. Il parait qu'à l'iiôtcl de Rambouillei les quaire premirrs acies avaient élé îus dfivaiit le grand Condé.

2. a II imila, dit Geoffroy, ce cuisinier suisse qui, voyant ([u'un chien lui avait enlevé une pièce de giljiir, se consola en disant (ju'il ii':ivail pas emporté !a sauce. »

directement sa fable du récit transmis par Appian Alexandrin', il se serait ménage du moins le mérite facile de l'exactitude historique. Or il change arbitrairement les noms de tous ses principaux acteurs. C'est ainsi que es ^eux frères ne s'appellent plus Antiochus et Séleucus, mais Darie et Artaxerce. La Cléopàtre de Corneille devient chez, lui Rodogune veuve d'Hydaspe, roi de Perse, et la vraie Rodogune se métamorphose en je ne sais quelle Lydie, hllc de Tigranc, roi d'Arménie. C"esl à peu près le même roman, mais avec transposition de personnes. Cette ignorance des sources, et ces tâtonnements confirment le témoignage de Fontenellc déclarant «[ue des révélations avaient trahi le plan de Corneille, et qu'un écrivain déloyal sut écouter aux portes. !Mais les renseignements furent incomplets : de là ses incertitudes et ses gaucheries. Il apprit par exemple que la pièce de Corneille attribuait le premier rôle à la reine mère ; et, d'après le choix du titre, il conclut qu'elle devait porter le nom de Rodogune. Quant au cinquième acte, comme il n'était pas encore terminé, il (lut le traiter tant bien que mal, à ses risques et périls, sans le secours d'un guide. Yoilà pourquoi son dénouement est aussi plat que celui de Corneille fut terrible. Dans Rodogune on ne reconnaît plus en effet la femme ambitieuse qui tue son fils, après avoir assassiné son époux. Si le sang coule, ce n'est que par accident. Darie n'a-t-il pas la maladresse de s'enferrer, en se précipitant sur une épée ? On le croit mort, mais il en est quitte pour une légère blessure; alors, tout émue de celle résurrection, sa mère embrasse Lydie, consent au mariage qui assure la couronne à une rivale, et promet de fiancer Artaxerce à la sœur de celle qui régnera bientôt à sa place. L'intcniion de ces fadeurs fut, dit-on, de plaire à la régente Aune d'Autriche. Le bruit ayant couru que Corneille allait ))ro- (luire sur l;i scJ'ne une liéioine tutrice de deux ])rinr('s (|u'elle égorge pour conserver le trône, le duc d'Orlr;ins, li('ulrn;int g('n(''ral du roYiiume, voulut (aiie sa cdur eu

I. Uuerrue de Sijri<\ |..ii- A|>|iii n ili.i|iiii,-, i.xvii-i.xix.

commandant à Gilbert une reine mère édifiante par ï^a magnanimité ^

Préférences de Corneille pour Rodogiine. — Dénigs-euieut de Voltaire. — Mais ne nous attardons pas davantage à un épisode dont il serait superflu d'évoquer le souvenir, sans l'étourderie de Voltaire qui en fit un abus regrettable. Si Corneille eut alors son Pradon, il n'en a pas du moins souffert autant que Racine, puisque le public n'attendit point la mort du poète pour rendre pleine justice à la plus dramatique de ses tragédies-, à celle qu'il préférait entre toutes, comme il l'avoue en disant avec ingénuité: « Mes meilleures pièces ont peu d'avantages qui ne se rencontrent en celle-ci. Elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force du vers, la facilité de l'expression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l'amour et de l'amitié ; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu'elle s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est au-dessus du second, et le dernier l'emporte sur tous les autres. » En supposant qu'il y ait là quelque indulgence paternelle, on trouvera le correctif de cet éloge dans ce jugement de Voltaire parlant ainsi de Rodogune: « Je n'en ai guère entendu le commencement, j'ai été révolté du milieu, la dernière scène m'a beaucoup ému, quoiqu'elle me semble peu vraisemblable. Je ne me suis intéressé pour personne, et je n'ai pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous, quand ils me plaisent^. »

1. Ce qui autorise cette supposition, c'est ce passage de la Préface où Gilbert disait; «Monseigneur, cette héroïne vous assure qu'elle n'a jamais eu la pensée de tremper ses mains dans le sang de son mari, ni de ses fils. Si elle eût eu des sentimens si contraires aux inclinations de Votre Altesse Royale, elle n'eût jamais osé se présenter devant Elle, et n'eût pas eu assez d'audace pour demander à la vertu la protection du vice. »

2. De 1680 à 1715, on donna à la cour 23 représentalions du Cid, 22 d'Horace, 21 de RodoQunc. Plicdre fut jouée 30 fois, Britannicus "iS, Bajazct '2S, Mithridale 25.

Au xviii" siècle, la marquise de Pompadour imprima Rodoguno en lettres d'argent, à 20 exemplaires, avec une eau-forte dessinée et gravée de sa main.

3. Ulngénu de Voltaire. Il se trouve ici d'accord avec la critique allemande, et ses jalousies dénigrantes. Rodogune ayant été représentée, le 5 juillet 1767, a Hambourg, devant le roi de Danemark, Lessiug lui consacra le chapitre xxv de 6a Drqmalurgie. Il ne voit dans ce drame que des caractères faux, monstrueux,

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Entre ces sentiments contradictoires se rencontre peutêtre la vérité, comme nous essaycions de le prouver d'abord par une rapide analyse du sujet, ensuite par Icsquisse des principaux caractères.

L.'aotioii. — Lv dsiol de Rodogiine. — Con!«trnctlnn Ntivaiito. — La haine mutuelle de doux femmes, traversée par la passion de deux frères dont l'amour prétend au même objet, sans que leur amitié en soit altérée, tel est le fond de cette tragédie qui se résume en ces mots : le duel de Gléopâtre et de Rodogune.

Cléopàtre, reine de Syrie, a tué par jalousie son mari Kicanor, qui lui a laissé deux fils, Séleucus et Antiochus. Ils sont jumeaux, et longtemps elle s'est i-efusée à désitrner l'aîné, c'est-à-dire l'iicritier du trône. Or un traité de paix qu'elle a dû subir l'oblige à le nommer enlin, pour lui céder le pouvoir, et l'uiiir à Rodogune^, son enn(>mie, fiancée naguère à l'époux dont elle a puni l'infidélité par un assassinat. Le roi des Parthes qui vient de lui imposer ces dures conditions étant rappelé loin de la Syrie par une autre guerre, Cléopàtre en profite pour exercer ses re]uésailles. C'est alors qu'elle offre la couronne à celui des princes qui la débarrassera d'une rivale.

Rnlre deux (ils iiiic j'aime avt>c même leii(lres.«e, Kmbrasser ma querelle est le seul droit d'aînesse.

La mort de Itodoi^uneen nommera rainé

Je vous le dis encor : le trône est à ce prix;

pigantcsqnos, pI non |>;is grands: « car il n'y a pas do trrandciir où il n'y a ras de vérité. Corninlle poliil ses propres inventions cl les malériaiix de l'Iiislinie, comme des œufs et de la farine, f'uis il étend la pâte en un lourd et in(liK(•^lfl roman. Il la dispose sur son cadre d'actes et de scènes, et voilà sa pâtisserie au four. » Les Allemands n'ont vraiment pas la plaisanterie légère.

1. Rodogune est la sœur du roi des l'arlhes, Phraalcs. Nicanor l'avait épousée» durant sa captivité. Corneille suppose qu'il a seulement promis ce mariape, eiiipiW elle par sa mort. Le poile no voulait p.is choquer les bicDséaDces, en prêlanlàJe» liU une passion puur la vcuve de leur pore.

Je puis en disposer comme de ma conquête;

Point d'aîné, point de roi, qu'en m'apportant sa tète *.

Mais tous deux aiment Rodogune, qui n'est pas mpins implacable que Gléopâtre; car, à son tour, elle s'engagea ne donner sa foi qu'au vengeur dont le bras consent à la délivrer de celle qui fit périr son amant, leur père Xicanor.

C'est à vous de choisir mon amour ou ma liaine; J'aime les flis du roi, je hais ceux de la reine ; Réglez-vous là-dessus; et, sans plus me presser,

Voyez auquel des deux vous voulez renoncer

Appelez ce devoir haine, rigueur, colère; Pour gagner Rodogune, il faut venger un père, Je me donne à ce prix : osez me mériter, Et voyons qui des deux daignera m'accepter -.

Seront-ils assez amoureux pour devenir parricides, ou assez ambitieux pour sacrifier leur maîtresse, telle est l'alternative de cette situation horrible qui serait sans issue, si Gléopâtre, qui ne compte plus que sur elle-même, ne recourait à un nouveau crime. Simulant une réconciliation, elle feint d'accorder à Antiochus le sceptre et Rodogune, mais pour en finir avec ceux qu'elle regarde comme des traîtres. Tandis que, par ses ordres, une main vénale poignarde Séleucus, elle se décide à empoisonner la coupe nuptiale d'Antiochus; et, pour écarter toute défiance, elle n'hésite pas à boire la première. Mais les effets du poison se déclarent trop tôt, et elle meurt en exhalant les imprécations de sa rage impuissante.

Il faut bien avouer que cette conception prodigue les plus affreux coups de théâtre. Corneille lui-même l'a compris ; et voilà pourquoi il tempère la terreur qu'inspire tant de scélératesse par la pitié qui s'attache à Rodogune dans les premiers actes, à Séleucus et Antiochus dans les derniers. Il n'a même pas craint de modifier les circonstances historiques pour atténuer l'odieux de sa fable ^. En y intro-

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