‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 74 sur 411 · Nicomède est comme Annibal, dont il dit · texte numérisé non relu

Nicomède est comme Annibal, dont il dit

Il m'a surtout laissé f"'rmi> en eo point

D'estimer beaucoup Ilomi-, ul n« la citiindrc point.

Nous ne lui reprocherons pas non plus d'avoir méconnu d'abord le cœur d'Attale. Gomment pourrait-il aimer le rival de son amour, le compétiteur de sa couronne, le fils de sa marâtre, le protégé de Rome? Du reste, après le bienfait, il ne faillira point à la reconnaissance ; car il est de ceux qui payent toutes leurs dettes, et avec usure. Sa piété filiale n'est même pas entamée par les douleurs du patriote. Lorsque, salué par le peuple, il remet le pouvoir à son père, n'exprime-t-il pas avec un rare bonheur l'affection du fils et les vœux du politique :

Je viens, en bon sujet, vous rendre le repos Que d'autres intérêts troubloient mal à propos. Non que je veuille à Rome imputer quelque crime : Du grand art de régner elle suit la maxime, « Et son ambassadeur ne fait que son devoir, Quand il veut entre nous partager le pouvoir. Mais ne permettez pas qu'elle vous y contraigne: Rendez-moi votre amour, afin qu'elle vous craigne.

Que de finesse dans ce dernier trait ! Quelle convenance d'accent! Qui n'aimerait ce langage délicat sans fadeur, et viril sans raideur? Aussi Nicomède fut-il un des favoris, je ne dis pas de la Cour, mais de la Ville, surtout aux environs de laFronde, au lendemain du jour où leprincede Gondé sortait de Vincennes. Oui, sans le savoir, Gorneille avait subi l'influence d'un ciel orageux, et tout observateur attentif surprendra dans son héros comme un air de lointaine ressemblance qui rappelle le vainqueur de Rocroy.

Prusias. Les rois vassaux de Rome. — Se douterait-on que Nicomède est le fils d'un de ces rois avilis qui finissaient par na plus sentir le poids de la servitude, tant le joug leur était habituel? Prusias appartient à la famille de ces Eumène, de ces Attale, de ces Antiochus, qui, dociles au moindre signe d'un simple centurion, tombaient à genoux devant les faisceaux d'un consuls Ces sujets de Rome, il

1. Eumène venait plaider sa cause contre les Rhodifns devant le tribunal du Sénat. Conquérant de l'Egypte, Antiochus rentrait désarmé dans ses Étals : le cercle trace par Popilius suffit à l'arrêter. Micipea recommandait à ses fils de se croire seulement les admiuisli'atturs du royaume, et de regarder les Roiiiains comme leurs maUreir

les dépasse tous en humble soumission. A l'arrivée des députés de Rome, n'avait-il pas coutume de remplacer sa couronne par un bonnet d'aiïranchi? Aussi ne sommesnous pas surpris qu'il subisse tous les genres d'esclavage, et que, souverain dégradé, il soit un mari de comédie. Il est en effet de la trempe de Chrysale, moins le bon sens, et d'Orgon, moins l'entêtement qui simule la volonté ; car il ne fait le brave qu'avec les faibles, et ses violences sont alors aussi odieuses que sa couardise devant les forts.

Flaniinius : la diplomatie romaine. — Il n'y a pas

moins de vérité dans Flaminius'. Il représente cette politique cauteleuse par laquelle le Sénat divise ses ennemis, isole ses alliés, entrave leurs traités, traverse leurs conquêtes, marie les princes, humilie les superbes, et paralyse ceux qu'il n'ose attaquer de front. Ces pratiques se prêtent à de soudains revirements. C'est ainsi que Flaminius, après s'être donné comme le patron d'Attale, se met à protéger les intérêts de Nicomède, quand il le voit dépouillé par son père. Dès que Prusias se résout à faire périr un fils dont la gloire l'inquiète, le délégué de Rome s'y oppose avec arrogance :

Seigneur, quand ce dessein auroit quelque justice,

Est-ce à vous d'ordonner que ce prince périsse '?

Ouel ])Ouvoir sur ses jours vous demeure |)erniis?

C'est l'otage de H(jmi(', et non plus voire fils.

Je dois m'en souvenir, quand son père l'oublie. ^

C'est attenter sur nous qu'ordonner de sa vie.

En revanche, il déguise par des euphémismes ce qu'il y a de trop cynique dans la doctrine de la force qui prime le droit. Écoutez comment il légitime ou pallie devant Laodice la brutalité du fait accompli:

Comme simple Romain, souflre/ que je vous dise Ou'ôtie allié de Home, et s'en (aire un appui, C'est l'unique moyen de régner aujourd'hui ,

1. C'est par méprise que Corneille a subs^tidié à Titus Quiiitius Flamininus, patricien (jppulé è la rour de prucijB pour y demander i'exlradilioii d'Annihil, un Flaminius fil? du cnn^iil lue d.ins le dc.-a.ilie de Tra!-ini''nc Ce donner person- DËg", d'oiiglne pkbéiciiue, u'uvait lien de commun avec l'autre.

Que c'est par là qu'on tient ses voisins en contrainte, Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte ; Qu'un prince est dans son trône à jamais allermi, Quand il est honoré du nom de son ami ; Qu'Attale, avec ce titre, est plus roi, plus monarque, Que tous ceux dont le front ose en porter la marque.

Il est donc un interprète habile de ces roueries égoïstes qui achevaient par l'intimidation ou des caresses 1-es entreprises commencées par les armes'. Dans son langage, il y a des traits que ne renierait ni un Tacite, ni un Montesquieu.

Attale. Les otages de Rome. Conver.sîon vraisemblable. — Sans avoir la même importance, Attale nous semble très vivant. En lui nous retrouvons ces iils de maisons régnantes élevés à Rome sous la surveillance du Sénat, et 'i, tout imbus des mœurs romaines, étaient, sous prétexie de faveur, rendus à leur pays, pour préparer la conquête par un travail de dissolution dont ils devenaient les agents parfois involontaires. Ces princes accomplissaient une œuvre analogue à celle de ces colonies qui furent les instruments les plus actifs d'une propagande envahissante, dans les provinces convoitées ou récemment soumises. Un profond sentiment de l'histoire recommande donc le rôle d'Attale,

Attale, qu'en otage ont nourri les Romains,

Ou plutôt qu'en esclave ont façonné leurs mains.

Nous ne blâmerons même pas Corneille d'avoir déraenii ces promesses par la conversion qui change le caractère de ce prince, et fut taxée d'inconséquence. D'abord, la mobilité de l'humeur est un travers des enfants gâtés, surtout de ceux qui goiitèrent les douceurs d'une haute fortune. Or, élevé dans un palais, habitué aux mensonges de l'adulation, ébloui par des grandeurs qui ne lui ont rien coûté, flatté par les Romains comme par sa mère, le his d'Arsinoé ne se connut pas encore lui-même, tant qu'il

1. Corneille l'a quelquefois trop sacrifié à Nicomèdo. Il y a telle scène où Flami- .DJHS est en posture vraiment fâcheuse, et ne conserv* plus l'autorité de son rang.

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lui sous le charme de ces espérances qui se croyaient infaillibles. Il ignorait alors qu'il put y avoir d'autres droits que le caprice de sa passion. Il ne soupçonnait point encore les instincts généreux de sa nature. Pour qu'ils se révèlent à sa conscience et à nos regards, il faut qu'il sorte de tutelle, et qu'une crise morale l'affrancliisse enlln de coltc minorité prolongée. C'est ce qui advient, lorsqu'il se voit délaissé par Flaminius qui, n'ayant plus à craindre Nicomède livré comme otage, se refuse aux prétentions d'Attale, et lui interdit, avec la main de Laodice, la couronne d'Arménie. Aussitùl la lumière se l'ait dans son esprit, comme le prouve l'énergique concision de ces vers :

A voir quelle froideur à tant d'amour succède,

Rome ne m'aime point, elle hall Nicomède ;

Et, lorsqu'à mes désirs elle a feint d'applaudir,

Elle a voulu le perdre, et non pas m'airrandir. *

Dès lors, il cesse d'être dupe d'une amitié si précaire, et ne songe désormais qu'à s'appartenir, ou même à se réhabiliter'. Rien de plus naturel que cette évolution. C'est une passion nouvelle qui en chasse une autre. Pourquoi le théâtre n'admcttrait-il pas, au moins par exception, cette inconstance que nous offre si souvent le spectacle de la vie? Car les caractères sont rarement tout d'une pièce; l'essentiel, c'est que des raisons psychologicjucs justifient ces changements, et ([u'ils ne soient pas trop brusques*. Si Corneille se trompe, ce serait plutôt lors([ue, dans les ])remieis actes, il rabaisse le personnage d'Attale plus ([u'il ne sied à la convenance du dénouement. Il y a là un péril; car il est plus difficile de revenir du ridicule à l'estime que de la haine à l'amitié.

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