Il fui joué le vendredi, 24 janvier 1G
"2. Dircé est fille de Laïus et de Jocaste, sœur d'Œdipe, épouse de Thésée. Ce prince, malgré la peste, veut rester h Thèbes, près d'elle :
Quelque ravage alFreux qu'étale ici la pesle. L'absence aux vrais amants est encor plus funeste.
172 CORXEir.LE.
Si le poète s'est mépris, l'écrivain du moins se recommande encore par des beautés de style où le maître a laissé sa marque, notamment dans ces vers sur le libre arbitre et la fatalité :
Quoi ! la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices ! Et riioninie sur hii-mènic a si peu de crédit Qu'il devient scélérat, quand Delphes l'a prédit ! L'âme est donc toute esclave ! une loi souveraine Vers le bien et le mal incessamment l'entraîne ; Et nous ne recevons ni crainte ni désir De cette liberté qui n'a rien à choisir! Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime, Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels, C'est la faute des Dieux, et non pas des mortels. De toute la vertu sur la terre épandue Tout le prix à ces Dieux, toute la gloire est due. Ils agissent en nous, quand nous pensons agir. Alors qu'on délibère, on ne fait qu'obéir; Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, Que suivant que d'en haut leur bras la précipite.
La 'I oison d'Or, IGG). — Un an après, en 1660, la Toison d'Or nous montre Corneille revenant à ses héros d'autrefois, à Jason et Mcdée, mais relativement innocents, puisque Jason en est encore à sa première trahison, celle dliypsipyle, et que Médée songe seulement à se faire enlever. C'est là que se rencontre ce vers d'Hypsipyle disant à la magicienne, sa rivale :
Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.
Indécise entre la tragédie et l'opéra, cette pièce dut en partie sa faveur aux machines de Torclli que le mar(|uis de bourdéac mit en jeu, pour fêter le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse.
Serliiriiiw, lftf>'.î. 8ens liist«»riqiic. L'action. Les caraoivrfH. i»r<-liid«'s dn Ci'-snrisme. — St'riOl^hlS, dont la
première repri-sculalion est du 25 février 1662, put faire croire, comme par miracle, au rajeunissement du génie
Qui craumna
L'âme du grand Pompée, et l'àme de Cinna.
C'est Lien la même vigueur, mais la passion manque à ce drame dont la politique est le seul ressort. Corneille y met en regard deux hommes d'État, et de guerre, l'un représentant la liberté de Rome, ses vertus et sa grandeur, l'autre couvrant de l'éclat de sa gloire des ambitions qui frayaient la voie à César. Cette peinture, où revit un des spectacles les plus solennels de l'histoire, nous intéresse par des combinaisons savantes, et nous élève l'esprit par des idées généreuses ; mais elle n'émeut pas la sensibilité. Analysons brièvement ce sujet dont le héros est un vieux capitaine à qui deux femmes font la cuur, l'une par dépit, et l'autre par orgueil.
Sylla, chef de la faction patricienne, a forcé Pompée de répudier sa femme Aristie beaucoup trop attachée à la faction plébéienne. Indignée contre le despote qui a donné cet ordre, et son mari qui l'a exécuté, elle va se réfugier au fond de l'Espagne, près de Sertorius, le dernier défenseur de la liberté; puis, elle lui propose sa main pour relever le parti de Marius, et venger ses injures conjugales. Mais l'embarras de ce général est grand : car il a su plaire aussi à Viriate, reine de Lusitanie, qui sollicite l'honneur de l'avoir pour époux. Or, elle a plus de droits que tout autre, puisqu'elle soutient de toutes ses forces la cause du grand homme qui Jutte contre la tyrannie romaine. Le voilà donc sollicité de deux côtés ; et cependant , il a des rides, des cheveux blancs, il est même borgne,. s'il faut en croire Piutarque. Mais qu'importe l'outrage des ans? N'est-il pas illustre dans les combats ? A ce titre seul, il séduit une Romaine, et une Espagnole plus fière encore que toutes les matrones de la République. Aristie et Viriate comptent ses victoires, et non ses années. Elles ne songent qu"à des représailles politiques : or, c'est une passion que Sertorius peut satisfaire. S'il était tenté de se méprendre, on l'avertirait du malentendu. Lorsqu'il témoigne quclf[ue désir de posséder le cœur d'Aristie,
cotte citoyenne austère ne répond-elle pas ainsi à ce tendre mouvement :
Laissons, seigneur, laissons pour les petites âmes Ce commerce rampant de sou|)irs et de flammes; Et ne nous unissons que pour mieux soutenir La liberté que Rome est prèle à voir finir.
Supérieure aux communes faiblesses, la reine Viriate n'est, elle aussi, amoureuse que d'indépendance; et Sertorius ne saurait l'ignorer, quand elle lui fait cette déclaration :
Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte; Il hait des passions l'impétueux tumulte; Et son feu que j'allache au soin de ma grandeur Dédaigne tout mélange avec lem- folle ardeur. Jaime en Sertorius le grand art de la guerre Oui soutient un banni contre toute la terre. J'aime en lui ces cheveux tout couverts de lauriers. Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers, Ce bras qui semble avoir la valeur en partage. Lamour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge.
Tliamire, qui lui sert de confidente, n'est pas moins altière que sa maîtresse ; et, au besoin, elle donnerait à Sertorius dos leçons de grandeur d'âme. Ne dit-elle pas :
Seigneur, quand un Romain, quand un héros soupire, Nous n'entendons pas bien ce qu'un soupir veut dire.
Cette concurrence de deux rivales linit par être pressante comme une sommation. Elles vont droit au fait, avec la franchise que voici :
I nfin, me voulez-voin?. ne inc voulez-vous pas? Ltea-vous trop pour nioi, suis-je trop peu pour vous?
On le voit, ces amours-là sont froids comme la raison d'État'. (îar, pour (jiie la passion puisse nous émouvoir, il
1. Iln'yadfl erieux qiif rammir do IVrpcnna. Il proihiil le dcnoïKm ni, je veux dire le lâche .issassinat donl Scrloriua est viclime. Encore est-ce la jalousie du ootivoir plutôt qi)p rsiilrc qiii \o détermine.
faut que ses victimes souffrent ou meurent de se^i combats et de ses blessures,
A défaut du pathétique, l'ensemble est remarquable par la nouveauté des caractères, l'importance des intérêts, et l'intuition du sens historique. Les sympathies de Viriate pour Sertorius ne sont que la haine de Rome. La reine de Lusitanie personnifie la fierté d'une nation qui, malgré la conquête de Scipion et les cruautés de Galba, ne renonce pas à s'affranchir, et cherche dans les discordes civiles l'occasion de sa revanche. L'Espagne comprend qu'elle ne peut se sauver toute seule, comme l'avouent ces vers :
Rome seule aujourd'hui peut résister à Rome : Il faut, pour la braver, qu'elle nous prête un homme, Et que son propre sang, en faveur de ces lieux. Balance les destins, et partage les Dieux.
Voilà pourquoi Sertorius proscrit trouve dans la péninsule la même faveur qu'autrefois la famille des Barca, Hamilcar et Hasdrubal, éloignés de Garthage par la jalousie des Hannon. Ainsi conçu, le rôle de Viriate ne manque pas d'oiùginalité. Nous aimons du moins en elle un mélange d'ironie et de coquetterie que relèvent ces nobles accents :
Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non? Quand j'aurai de ses maux efTacé l'infamie, J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie ! Je vous verrai consul m'en apporter les lois, Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois ! Si vous m'aimez, seigneur, nos mers et nos montagnes Doivent borner vos vœux ainsi que nos Espagnes : Nous pouvons nous y faire un assez beau destin, Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin. Alîranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre.
Aristie* peut aussi être regardée comme l'interprète de cette démocratie qui, éprise de Pompée, et répudiée par lui, veut restaurer la République par le patriciat. C'est le sentiment que traduisent avec force ces avances intéressées ;