Acte m, scelle i
2. A une reprcseiilation de Sertorius, Turenne s'écria, dil-OD, plus d'iiiie fois: « On donc Corneille a-t-il appris l'art de la puerre? »
3. La première tra)?édie dunl Sophonisbe fui l'IiéroiDe est de Jean-Georges Trissino, qui la fil jouer à Viceiice, vers 1514, aux frais du Sénat de celte ville. Son grand suejîès provoqua (le nombreuses imitations. Nous signalerons Mellin rtei Sahil- Ockiifi (1559), Claude Mermet, notaire ducal de Sainl-Unmbi'rl (158:)), AiUoine de Mimlchrestien, qui, en 15!)6. paraphrasa l'œuvre italienne sous ca titre la Carthaginoise ou In Liberté, Nicolas de Montreux (liiOl). La plus célèbre de ces tentatives fut celle de Mairei qui transforma ses personnages en hc^os de Roman. Dans celte tragédie qui date de 1679, et dont le style unit la noblesse à une basse familiarité, quelques scènes se délachenl avec relief d'une action (|iii ne maiii|ue pas d'intérêt. Corneille déclare cerlains endroits inimitables, entre autres « le démêlé de Scipion avec Massinisse, et le desespoir de ce prinre. » Mairet prit uni' part très vive à la c^ibalc du Cid. Après uin^ réconciliation, ses colores se rc\cilicrci.t, BU lendemain de U nouvelle Soy/UonisUe.
femme de Syphax, roi de Numidie, trahit son époux vaincu, pour se donner à Massinissa, l'allié de Rome. Mais Scipion ne put consentir à voir sur le trône de Numidie une fille d'Hasdrubal, toute dévouée à Carthage, et qui pouvait gagner à sa cause un puissant auxiliaire. Aussi ordonna-t-il au Numide de renoncer à son amour. Le Barbare obéit; mais, pour que Sophonisbe n'appartînt à personne, il lui envoya du poison ; et cette mort lui fut si douloureuse que, pondant plusieurs jours, il remplit le camp romain de ses sanglots et de ses gémissements. Tel est le drame que Corneille emprunte au récit de Tite- Live.
Dans sa préface, il déclare que, « pour respecter la gloire » de Mairct, son devancier, et « pour ménager la sienne», il s'est étudié, par une scrupuleuse exactitude, à « s'écarter de sa route. » Or, cette route étant celle de la passion, il en résulte que, parmi des événements et des personnages dénués de vraie grandeur, nous ne pouvons nous intéresser ni à Scipion et Léiius qui ne jouent qu'un rôle secondaire, ni à Massinissa dont la bassesse nous révolte, ni à Syphax dans lequel on méprise un mari de comédie, ni même à Sophonisbe que possède uniquement l'ambition de régner et la crainte d'orner un triomphe au Capitule.
Si nous jugeons vraiment trop puniques les procédés de cette Carthaginoise qui, femme de Syphax le matin, épouse Massinissa à midi, et, le soir, offre de nouveau son cœur à son premier mari, reconnaissons pourtant qu'à la veille de Zama elle personnifie énergiquement l'âme de Garthage, et le patriotisme de la famille Barcine. C'est que le duel des deux cités rivales est le fond même de cette tragédie où l'amour se subordonne aux maximes d'État.
Le genre une fois admis, on ne refusera pas l'éloge à cette protestation d'Eryxe, reine de Gétulie, que Massinissa vient de sacrifier à Sophonisbe. Elle 'voit clair dans la politique romaine, quand elle dit :
Il est beau de trancher du roi comme vous faites ; Mais n'a-t-on aucun lieu de douter si vous lYtes ? Et n'est-ce point, seigneur, vous y prendre un peu mal
Que (i"en faire l'épreuve en cendre d'Hasilnibal? Je sais que les Honiains vous rendront la couronne ; Vous en avez parole, el leur parole est bonne. Ils vous nommeront roi; mais vous devez savoir (Ju'ils sont plus libéraux du nom ipie du pouvoir.
L'auteur à' Horace et de Cinna ne faiblissait pas non plus, lorsqu'il exprimait ainsi la plainte des rois offensés dans leurs intérêts et leur dignité :
Vous allez hautement montrer notre foiblesse, Dévoiler noire lioiite, et faire voir à tous (juels fantômes d l^lal on fait régner en nous. Oui, vous allez forcer nos peu|)les de connoitre Qu'ils n'ont que le Sénat pour véritable mailre, ht que ceux qu'avec ponqie ils ont vu couronner En reçoivent les lois qu'ils semblent leur donner.
T'aime aussi l'àpreté vindicative du vieux Sypliax dénonçant à Lélius le danger de laisser Massinissa sous Tem- })ire de l'épouse qui vient de le trahir :
Soi)honisbe par là devint ma souveraine, Itcgia mes amitiés, disposa de ma haine, M anima de sa rage, et versa dans mon seiu De toutes ses fureurs Timplacable dessein. G'éloit une Alecton que déchainoit Carlliage Elle avoit tout mon cœur, Carthage tout le sien; Hors de ses intérêts, elle n'écoutoit rien.
Dans ces traits se condense tout un caractère. Voilà bien l'héroïne qui, en expirant, résume sa vie par ce dernier mol :
Et, n'étant plus (pi'à moi, je meurs toute à (larthage.
Aussi, ne lui reprochons plus d'avoir abandonné Syphax. Elle lui serait restée fidèle, s'il avait voulu s'ensevelir avec elle sous los ruines de sa capitale.
Olhoii, Uiiil. l/:igoiiic de l' Km pire. — Si Ic Style SulTl-
sait à faire vivre une tragédie, Ollion garderait encore toute sa valeur ' ; car il y a là des vers qui ne sentent pas
I. GeUc pici-e parut en \f>rA, le 3 août, à l'oulaiiicLlcau. En lCo2, GhirarJoUi avait tait représenter un Ouonc.
le déclin. Mais il était malaisé de rendre théâtrale l'intrigue ourdie pour donner un successeur à Galba. Dans cette étude il y a du moins le sérieux de l'histoire, et Corneille nous peint sous des couleurs saisissantes l'agonie de l'Empire. Après la mort de Néron, Tacite écrit : « Un grand secret venait d'être révélé : on sut que le prince pouvait être élu ailleurs que dans Rome '. « Ce mot signifie que les légions commencèrent à usurper le droit de faire des empereurs. C'était l'anarchie ; et le sénat ne la vit pas sans une joie profonde : car il espérait que le besoin de rétablir l'ordre lui rendrait le pouvoir dont il se trouvait dépouillé. Quelques-uns rêvaient une restauration républicaine, et le règne de Galba parut même en être le prélude, comme le prouvent et l'adoption de Galpurnius Pison issu d'une des plus anciennes familles du patriciat, et certains traits du discours prononcé par le prince en cette occasion-. Mais ce ne fut là qu'une illusion, qu'une chimère. La crise se caractérisa bientôt par la rivalité militaire des prétoriens et des légions , c'est-à-dire des cohortes urbaines, et des armées provinciales dont la jalousie longtemps contenue éclate enfin par la prétention d'imposer un maître à l'empire. Tels sont les intérêts dont Corneille se fait ici l'interprète éclairé.
Bien que la mort de Galba forme le nœud de la pièce, ce personnage n'y figure pas au premier plan : il devait en être ainsi du prince que les Histoires nous représentent T)lutôt exempt de vices que doué de vertus. Gouverné par
1. Evulgato imperii arcaiio, posse principoin alibi quàm Rom» fieri. {Hist. I, iv.) 2. Corneille l'a compris, quand il dit;
Jule et le grand Auguste ont choisi dans leur sang,
Ou dans leur alliance, à qui laisser ce rang.
Moi, sans considérer aucun nœud domestique.
J'ai fait ce choix comme eux, mais dans la République.
Je l'ai fait de Pison: c'est le sang de Crassus,
C'est celui de Pompée.... Il en a les vertus.
Oui, Pison est bien le candidat du parti des honnêtes gens, de ces aristocrates qui, dans leur retraite, parlaient sans cesse des vertus imaginaires de l'ancien temps, et se figuraient innocemment qu'on peut gouverner les hommes avec des
Tertus.
des favoris aussi lâches que pervers, devenu la proie des Yinius, des Lacon et des Martian ', il nous apparaît au vrai dans cette esquisse :
On n'.ipprochoit de lui que sous leur bon plaisir; J'eus donc, pour m'y produire, un des trois h clioisjr. Je les voyois tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à l'être ; Et tous trois, à l'envi, s'empresser ardemment ,4 qui dévorcroit ce règne d'un moment.
Quant à Otbon, nous voyons en lui le conspirateur am- Lilieux dont la perfidie se'dérobe sous les grandes manières et les formes polies du courtisan. On le reconnaît à cette jjrudence qui paraît timide et joue la peur, afin de convoiter davantage^. Enfin, Corneille no fait pas un tableau moins fidèle des intrigues ourdies par ces allrancliis auxquels la faiblesse d'un vieillard laissa toute la réalité du pouvoir. Leur type est ici l'ancien esclave Icélus qui, sous le nom de Martian, exerce la toute-puissance, parce qu'il a l'oreille du maître :
Yinius est consul, et Lacon est préfet;
Je ne suis l'un ni l'autre, et suis plus en elTct ;
Et de ces consulats et de ces préfectures
Je puis, quand il me plaît, faire des créatures.
Galba m'écoute enlin, et c'est être aujourd'hui,
Quoique sans ces grands noms, le premier aprrs lui.
Acette intelligence des caraclèrcs, des événements, et des causes qui les produisent, s'ajoute la concision d'une éloquence ardente qu'envierait Tacite. Mais la scène n'est pas une tribune, et de beaux discours n'y suffisent point.
Ae«'-silas, !«««. — Il nous reste Ilrlns! à parler à'Agésilas : mais qu'on se rassure : nous n'en dirons qu'un mot. Dans sa préface de Sophonisbe, Corneille écrivait : « J'aime mieux (|u'on me reproche d'avoir fait mes fiMumes trop héroïnes (jue de m'cntcndre louer d'avoir eiVérainé mes
1. « Vinius el Lacon, l'un )<• plus médiant, l'autro le plus lâche îles hninnios, dolniis.'iiRnt en faible vieillard, rliarpé de la haine qn'inspinTit les l'urlails, cl du mépris quViriie l'inertie. » (llinl. I. vi.)
2. Fingehal el meiinn, qno mapis conciipisccret. {/Hnl. I. xvi.)
héros, par une docte et sublime complaisance au goût des délicats qui veulent de l'amour partout. » Lancé contre la Stratonice QiVAsLrateàt Quinault, ce trait ricocha bientôt, contre Y Alexandre de Racine, mais non sans un choc anretour. Car, sept mois après, en 1666, Agésilas fit de manifestes avances au parti des « Doucereux ». Rien de plus doux en effet que cette pastorale dont les héros rivalisent avec YArtaynèneei V Horatius Codes àe Mlle de Scudéry. C'est un long soupir de tendresse aboutissant à un triple mariage. Aussi, ne pouvons-nous trouver injuste l'interjection que Boileau a désormais rendue inséparable du nom à! Agésilas.
Atiila, 1667. — Nous n'en dirons pas autant du Holà qui accompagne ^«i7o; car il est trop rigoureux. En effet, si l'on pouvait supprimer de cette œuvre des détails choquants*, et des amours ridicules, elle mériterait plus qu'un souvenir, ne fût-ce que par levif sentiment de l'époque où elle nous transporte. Corneille y fait revivre ce sombre héros qui se précipita comme un ouragan du tond de la Grande Tartarie, ce vrai barbare qui, voulant tout envahir pour tout détruire, personnifia le ravage sans rançon, le massacre sans pitié, le despotisme sans frein -. Plus d'une scène ne languit pas si on la compare au rapport de Priscus, à la chronique de Jornandès, et à l'épopée de Niebelungen.
Il y a par exemple d'admirables vers dans la conférence du roi des Huns délibérant avec Ardaric et Valamir' sur le parti qu'il doit prendre entre la France qui s'élève et Rome qui tombe. Écoutez ces paroles de Valamir ;
Un grand destin commence, un grand destin s'achève : L'Empire est près de choir, et la France s'élève.
i. Par exemple, la puérile et plate description du saignement de nez d'Attila.
Z. Les Golhs, les Vandales, les Burgoades, les Suèves, les Hérules, les Lombards et les Francs n'envahirent que pour s'établir sur le sol dont ils devinrent les défenseurs. Mais les Huns et leur chef avaient horreur de la vie sédentaire.
3. Ardaric commande aux Gépides, et Valamir aux Oslrogoths. L'un aime IIonorie, sœur de Valentinien, et conseille au roi des Huns d'épouser lldiome, sœur de Mérovée. L'autre aime Ildione, et l'engage à épouser Hoiiorie. Quant aux deux héroïnes, elles détestent Attila, mais veulent l'épouser, l'une par ambition, l'autre pour venger le monde par un assassinat. C'est Ildione qui dit :
Il est beau que ma main venge tout l'univers.
18i CORNEILLE.
Lune peut avec elle affermir son appui,
Et l'autre en trébuchant l'ensevelir sous lui.
Vos devins vous l'ont dit : N'y niellez point d'obstacles,
Vous qui n'avez jamais douté de leurs oracles.
Soutenir un ÉLat ciiancelant et brisé.
C'est chercher par sa chute à se voir écrasé.
La réplique d'Ardaric n'est pas moins vigoureuse :
• Cependant, regardez ce qu'est encor l'empire ; Il chancelle, et se brise, et chacun le déchire : De ses entrailles même il produit des tyrans ; Mais il peut oncor plus que tous ses conquérants.
Yalamir ne demeure pas sans réponse: car il riposte ainsi :
L'empire est quelque chose, et l'empereur n'est rien. Ses deux fils n'ont rempli les trônes des deux Ronies Que d'idoles pompeux, que d'ombres au lieu d'hommes.
Cette plaidoirie contradictoire est nourrie de réflexions profondes, de raisons ingénieuses ou solides, de vues décisives sur les personnages ou les intérêts qui sont alors aux prises. Tour à tour solennel ou familier, toujours serré, nerveux et original, le style s'approprie habilement aux caractères*. C'est ainsi qu'Attila associe larabition et la férocité au génie inflexible et délié du Tartare qui fut l'efl'roi du monde. Si dans le troisième acte il s'oublie un instant, et devient un amoureux vulgaire, son attitude est grandiose dans tous les autres, et surtout au dénouement, où sou rôle providentiel s'affirme en ces magnifiques images :
Ce Dieu dont vous parlez, de temps en temps sévère, IN'e s'arme pas toujours de; toute sa colère;
1, C'est là quft se renconlrent ces beaux vers sur Mérovée:
Il iniitilri' lin rœiir si liant sons nn front délicat Uu« dans son premier lustre il est déjà soldat : Le cor|)S allond les ans; mais l'àme est toute |irète.
Ce trait n'cst-il pas supérieur à celui du Cid :
Je suis jeune, il est vrai; mais aui; ùmes bien nées La valeur n'attend pa^ le nnmlire ilus années.
Mais, quand à sa fureur il iivre l'univers, Il a pour chaque temps des déluges divers. Jadis, de toutes parts faisant déborder Tonde, Sous un déluge d'eaux il abîma le monde. Sa main tient en réserve un déluge de feux , Pour les derniers moments de nos derniers neveux; Et mon bras, dont il fait aujourd'hui son tonnerre, D'un déluge de sang couvre toute la terre *.
Voilà des beautés solides comme l'airain, et contre lesquelles s'émousse l'épigramme de Boileau.
Tite et Bérénice, 16ÎO. — Cette infatigable puissance d'invention ne fut point découragée par la rivalité victorieuse de Racine, comme l'atteste encore l'imprudence de Tite et Bérénice. On sait en effet qu'Henriette d'Angleterre se fit un jeu cruel d'engager, à son insu, le vieil athlète dans un tournoi trop inégal, où il allait lutter, malgré les fatigues de l'âge, contre les grâces de la jeunesse, et la pleine maturité du génie. Ce qui manque le plus à cette comédie héroïque, d'ailleurs spirituellement conçue, c'est la passion. Gêné par l'histoire qui d'ordinaire n'est pas sentimentale, et jugeant la matière trop ingrate pour une action dramatique, Corneille supposa que les vœux de Rome et du Sénat invitaient Titus à épouser Domitie, fille de Corbulon. Or, cette patricienne aime Domitian, frère de Titus ; mais, étant fort avisée, elle n'hésitera pas à l'abandonner pour devenir impératrice. C'est ce qu'elle dit très haut, sans le moindre embarras, à celui-là même qu'elle va sacrifier:
Je ne veux point, seigneur, vous le dissimuler; Mon cœur va tout à vous, quand Je le laisse aller; Mais, sans dissimuler, j'ose aussi vous le dire, Ce n'est pas mon dessein qu'il m'en coûte l'Empire; EL je n'ai point une âme à se laisser charmer I)a ridicule honneur de savoir bien aimer. La passion du trône est seule toujours belle, Seule à qui l'âme doive une ardeur immoriellc.
Voilà un congé nettement signifié. Mais Domitius ne