‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 84 sur 411 · I- Acic I, scène · texte numérisé non relu

I- Acic I, scène

de la poésie dramatique. L';ime humaine lui doit ces émotions qui lont la beauté de la vie. Nul ne fit jamais verser de plus nobles larmes; nul ne nous apprit mieux à connaître les joies de l'admiration, et l'enthousiasme du sublime. Mais, tout en saluant dans Corneille le Descartes de la scène française, nous reconnaîtrons que sa poétique se voua trop complaisamment aux types imposants, quoique mensongers, d'une grandeur plus apparente que réelle. Nous n'accepterons même pas sans réserve le jugement de La Bruyère déclarant que Corneille peint « les hommes tels qu'ils devroient être. » Non, César ne devait pas être assez l'at pour dire à Cléopàtre que, s'il a vaincu à Pharsale, ce fut uniquement pour lui plaire. Non, la rivale de Rodogune ne devait pas assassiner un de ses enfants, et préparer l'empoisonnement de l'autre. J'ai presque autant de S'rupules sur le fratricide d'Horace, ou sur l'intolérance de Polyeucte brisant les idoles pour défendre les droits de sa conscience. Je me demande encore s'il convenait à Pompée (dans Sertorius] de répudier sa femme par ambition, à Pertharite de céder la sienne, à Emilie d'offrir son cœur au meurtrier d'Auguste, à Cornélie d'insulter jusqu'à la générosité de César, à Camille de proférer d'horribles imprécations contre son frère et- sa patrie.

Chez Corneille, la vertu même a donc parfois trop d'emphase. Elle étale trop volontiers ses litres. Il y a comme un bruit de fanfares autour de ses héros. On les admire, mais on ne voudrait pas vivre avec quelques-uns d'entr'eux; car leur fanatisme fait peur. Seshéroïnessurtout ont le verbe trop haut. La simplicité manque à leurs monologues virils; on les loue, sans les aimer. Ce sont ou des tètes exaltées, ou des cœurs froids qui obéissent à des principes plus qu'à des sentiments. On pourrait du moins désirer que les belles actions s'accomplissent sans faire appel aux ap|)l,iudissements. Ce sera la gloire de Monime, de Junio, de ces âmes aimables, dont la générosité coule de source; car les sacriliccs qui leur coûtent le plus oui. rlioz elles, la grâce d'un penchant involontaire, d'un premier mouvement, et d'un itiruilliblc instinct.

COBNEILLE. i9i

C'est dire qu'entre Corneille et Racine il y a la distance d'un idéal à un autre, des contemporains de la Fronde à ceux de Louis XIV, de la politique à la passion, de l'esprit d'intrigue, d'aventure et d'ambition à une société pour laquelle les principales affaires seront celles du cœur, et non de l'État. Dès lors, la galanterie ne sera plus un moyen, mais un but, et Tunique emploi des délicatesses, que comportent les élégants loisirs d'une aristocratie raffinée. Ce nouveau régime attendait son théâtre, où la femme allait régner, comme à la Cour et à la Ville.

Autant les deux générations étaient différentes, autant il devait y avoir désaccord entre les deux poètes qui les représentèrent, et antagonisme entre les doctrines dont l'un et l'autre se sont inspirés. Ce qu'il faut à Corneille, c'est une matière féconde en péripéties saisissantes, c'est parfois l'étrangeté d'une fable qui étonne. Voilà pourquoi il subit en frémissant le joug des trois unités. Elles gênaient la liberté de ses combinaisons. Elles lui marchandaient l'espace et le temps dont il avait besoin pour donner carrière à son invention. Or, il n'en sera pas ainsi de Racine. Ne visant plus à peindre des exceptions, mais se rapprochant de la vie réelle autant que Corneille s'en était éloigné, et soucieux avant tout d'observer le cœur humain tel qu'il s'offre à nous partout et toujours, il recherchera, comme il le dit en sa préface de Britannicus, «une action simple, » chargée de peu d'incidents, s'avançant par degrés vers sa fin, et « soutenue seulement par les intérêts, les sentiments, ou les passions des personnages. 53

Au moment où Corneille s'applaudissait, dans Héraclius des obscurités mêmes qui fatiguent notre attention, l'auteur de Bérénice professe que « toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien. » Réduire Tintrigue à son minimum, supprimer tous les coups de théâtre dont la cause n'est pas exclusivement psychologique, subordonner les situations aux caractères et non les caractères aux situations, tels furent les principes de cette révolution qui était entièrement accomplie quand parut Siiréna : car cette pièce

est de la même date qniphigénie. Or, entre elles, il semble qu'il y ait un intervalle de quarante ans.

C'est ce qui nous frappe, mcmc si l'on ne considère que la langue. Celle de Corneille ne s'est pas rajeunie. Elle a comme un air de désuétude. A voir ses expressions et ses tours passés de mode, on dirait le grand Sully se présentant à la cour de Louis XIII avec le pourpoint ot la fraise d'Henri IV. En concluerons-nous que Corneille était suranné? Nullement, pas plus que ne l'est aujourd'hui Racine. Mais nous admettrons du moins que l'art ne saurait impunément demeurer stationnaire. Si étendu que soit > le génie d'un homme, la Muse n'accepte pas les limites oîi voudraient l'enfermer même des chefs-d'œuvre. L'avéncment à'Andromaque fut donc aussi désirable que l'avait été celui du Ciel. Mais, en comparant les deux rivaux, n'oublions jamais que, si Racine égala Corneille sans lui ressembler, il put s'instruire par les succès et les revers de son devancier. N'envions donc pas le premier rang à celui qui s'éleva, sans modèle, à de telles hauteurs que nul autre n'a pu les atteindre, et c|ui reste par excellence le poète d'une Nation assez héroïque pour mettre l'Honneur avant tout.

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

Son enfance. Séjour à Port-Royal. — Fils d'un procureur au bailliage, et de Jeanne Sconin ', Jean Racine naquit à la Ferté-Milon, le 21 décembre 1639. A son enfance manqua la douceur du sourire maternel ; car, le 13 janvier 1641, sa mère mourait en donnant le jour à une fille; deux ans après, son père contractait une seconde union^ à laquelle il ne survécut lui-même que trois mois. L'orphelin, qu'il laissa dénué de tout héritage', fut recueilli par son aïeul*, qu'il perdit en septembre 1649. Ce fut alors qu'il dut commencer ses études au collège de la ville de Beauvais; mais il le quitta le 1" octobre 1655, pour entrer à Port -Royal des Champs, où s'étaient retirées sa grand'mère et une de ses tantes *, la sœur Agnès de SainLe- Thècle.

1. Son père fut procureur des Eaux et forêts pour la forêt de Retz, puis garde du sceau de la Ferté-Milon, et président au grenier à sel.

2. Il épousa Madeleine Vol, fille d'un notaire de la Ferte-Milon.

3. Toute sa succession fut sa charge de procureur, vendue trois cent cinquante livres à son beau-père Jean Vol.

4. Jean Racine, qui mourut en 1649 (septembre). Sa veuve Marie des Moulins alla rejoindre alors à Port-Royal sa fille Agnès.

5. Son aïeule Marie des Moulins, sa fille Agnès (de Sainte-Thècle), et sa grand'tante Vitart. En 1638, les jansénistes persécutés, entre autres Laiicelot

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On peut dire que cette maison lui devint une famille d'adoption. Car, très-durs pour eux-mêmes, ses maîtres traitèrent avec une tendresse paternelle l'enfant qui reçut d'eux son premier fonds de goût et de doctrine antique. Si, comme André Ghénier, il puisa directement aux sources vives de la Grèce, il le dut à Lancelot que les jésuites appelaient « le chef de la secte helléniste; » et M. Lemaistre enflamma de son ardeur éloquente un cœur ouvert à lenthousiasme. Tandis que son adolescence, aussi candide que celle d'Eliacin , grandissait sous l'aile du Seigneur, la persécution menaçait les pieux solitaires. Trop jeune pour entrer dans la mêlée, le disciple de ces austères ,Toad épanchait en vers latins et français ses tristesses indignées*. Gomme une colombe gémissante, sa rêverie soupirait, sous l'ombrage des grands bois, parmi les jardins et les prairies. Dans le voisinage de Pascal, et de son immortel pamphlet, l'accent des chœurs d'Esther semble animer déjà ces odes où. bégaye une muse novice*.

Au milieu de ces belles solitudes, dont il ressentait les douceurs jusqu'aux larmes, et tout en s'amusant à peindre avec émotion les reflets de la lumière sur l'étang, le vol de l'hirondelle qui en rase les eaux, le sillage argenté des poissons, les fleurs, et la rosée, il passait des journées à lire et relire Euripide ou Sophocle. Non content de pratiquer ces maîtres qu'il doit égaler un jour, il échappe à une discipline un peu rude' par des excursions clandestines dans le domaine de l'imagination tendre, sa vraie patrie ; et, en dépit d'une surveillance sévère , il apprend par cœur Théagbne et

et Lemaistre, avaient trouve un asile à la Fertc, dans \\ famille des Vitart allice à celle de Racine.

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