‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 90 sur 411 · LA TIIEBAIDE OU LES FRERES ENNEMIS · texte numérisé non relu

LA TIIEBAIDE OU LES FRERES ENNEMIS

I — Faits historiques

Choix du snjet. ■ — Racine n'avait que vingt-quatre ans, et ne s'était fait connaître qu'à la Cour par deux essais de poésie officielle ^, lorsque la gloire du théâtre tenta l'ambition de ce bel esprit encore ignorant de son génie propre, mais impatient de conquérir la renommée par les voies les plus rapides. Ses débuts furent la Thébaïde ou les Frères ennemis. Jouée par la troupe que dirigeait Molière, cette pièce se produisit pour la première fois, le vendredi 20 juin 1664, sur la scène du Palais-Royal. Imprimée quel-

1. Louis XIV était, dit Saint-Simon « accoutumé aux pertes ».

2. Le 2 décembre 1711, les restes du poète furent transportés à l'église de Saint- Étienne du Mont. On ne fit pas même suivre sa dépouille de la pierre lurnulaire où était gravée son épitaphe, laissée parmi les ruines de l'abbaye dévastée. Transportée à l'église de Magny-Lessart, elle y fut retrouvée en 1808, devant le maitre-autel, où elle servait de dallage. Dix ans après, le 21 avril 1818, on la déposa à Saint-Étienne du Mont, le jour anniversaire de la mort de Racine. — Sa veuve était morte en 1732, à quatre-vingts ans; elle fut ruinée dans la banqueroute de Law, désastre qu'elle supporta «avec sa tranquillité ordinaire ».

3. La Nxjmphe de la Seine (1G60), et la licnommée aux Muses (1664).

ques mois après, elle fut dédiée au duc de Salnt-Aignan, académicien et pair de France, qui rimait à la façon de Benserade *, et se plaisait à protéger les gens de lettres. Ce fut un succès d'estime. Il y eut environ seize représentations, dont quelques-unes devant le roi, à Fontainebleau, à Villers-Gotterets, et à Versailles : ce qui flatta singulièrement l'amour-propre d'un poète tout jeune encore. Malgré son âge, il eut mrme la bonne fortune d'encourir des inimitiés jalouses, s'il faut en croire des plaintes où se mêlent peut-être les illusions d'un auteur ombrageux, et trop complaisant à voir dos ennemis dans tous ceux qui ne l'applaudissaient pas sans réserve.

On s'est demandé d'où lui vint le choix de ce sujet. Sa préface, qu'il ne publia qu'en 1676, nous apprend ([uc des « personnes d'esprit 5>, ayant goûté son talent, lui proposèrent l'idée de cette tragédie. On ajoute même, sur la foi de Grimarest - et de Lagrange-Ghancel, écrivains d'autorité suspecte, que Molière traça le plan de l'o^ivre, et en pressa vivement l'exécution. Il n'aurait laissé que cinq ou six semaines pour la mener à fin, si bien que Racine, ])ris à court, se serait vu réduit à s'approprier jilusieurs scènes de VAntigone composée par Rotrou, en 1638. Nous doutons fort de celte tradition qu'ont accréditée les Frères Parfait^. Elle est du moins démentie par trois lettres que Racine adressait, en 1663, à son ami Le Vasscur; car elles prouvent que la pensée de la pièce remontait au séjour d'Uzès, comme le confirme Louis Racine dans ses Mémoires *. 11 nous suffira donc de rappeler que le disciple de Port-Royal avait étudié de près les tragiques grecs, et

1. Bien qu'il ne fût pas de la première jeunesse (car il était né en 1610), lo dur, de Saint-Aipnan animait de son entrain lis fêtes d'une cour où répiiait un priiioo jeune et amoureux. Sous le costumer d'un sauvapc, il venait do figurer à Versailles, dans un divertissement intitulé les Plaisirs de t'Isle cnchantvi\h côté du Roi déguisé en berger. On crut reconnaître lo duc de Saint-Aignan dans VOronte, du Misanthrope.

2. Vie de MolUre, (1705). Cet ouvrage est plein d'erreurs. Lagrangc-Chancel fut un poète dramatique, né en 1677, mort en HiH.

.3. Hinloirp. rf» Thrdirc franrois.

U. lise prippiisalt de la faire jouera riiotcl de lîourgogne. S'il y renoiiea pour s'adresser à Molière dont il él.iit l'ami, ce fut après de longs retards qui lassèrent sa patience.

en particulier Euripide, ainsi que l'attestent des notes écrites de sa main sur les marges d'un exemplaire que conserve la Bibliothèque de Toulouse, dite du Collège royal.

Sources antiques : Eseli;»Ie ; les Phéniciennes d'Euripide; la Thébaide de Sénèqne. — Eschyle avait été le premier à célébrer sur la scène les malheurs d'Œdipe et de sa race. De la trilogie * qu'ils lui inspirèrent, un seul drame nous reste, celui des Sept chefs devant Thèbes. On sait qu'avant de partir pour l'exil, l'époux incestueux de Jocaste fooidroya ses fils ingrats d'une imprécation qui, prenant souffle et vie, devint comme une divinité vengeresse. Ce fut rÉrynnys qui, s'abattant sur Étéocle et Polynice, en fit des Gaïus possédés par une fureur fratricide. Cette tragédie, « toute pleine de l'haleine d'Ares » -, ressemble à un bas-relief qui offrirait à nos yeux d'un côté une vierge plaintive, de l'autre deux guerriers s'entre-tuant corps à corps, et au centre des combats enveloppant une ville au front crénelé. La haine des frères ennemis n'est qu'un épisode de cette sombre épopée. Le dévouement de leur admirable sœur disparait aussi dans l'effroi de la Cité maudite où se consomme le destin des Labdacides. Si le chœur joue le principal rôle dans ce duel sinistre dont il est le témoin, c'est que le poète se souvient encore du temps où le drame se dérobait sous l'hymne sacré. Nous sommes tout voisins de ses origines lyriques.

Il n'en est plus ainsi d'Euripide. Ses Phéniciennes sont vraiment un chef-d'œuvre pour qui considère les difficultés d'un sujet où l'horreur était inévitable, mais devait être tempérée par de généreuses émotions. Ici, tous les personnages nous intéressent, même Étéocle et Polynice ; car le parjure de l'un est atténué par son patriotisme, et l'autre mérite encore des sympathies par la justice de sa cause, par sa tendresse filiale, par ses regrets ou ses remords. Jocaste est, elle aussi, attendrissante et pathétique dans la dignité de son désespoir et de son amour maternel.

1. Laius, Œdipe, les Sept Chefs, et le drame satirique du Sphinx.

2. C'est l'expression qu'Aristophane prête à Eschyle dans les Grenouilleê.

Jamais poète n'a plus vivement exprimé l.i force et la grandeur de ces affections domestiques dont la douceur lait un touchant contraste avec les éclats d'une rage sacrilège. Tous les cœurs sont émus par les larmes d'Antigone, et l'héroïsme ingénu de sa piété fraternelle. Enfin, l'on a pitié du vieil Œdipe, lorsque, sortant de sa prison, il bénil de ses mains défaillantes le cadavre de son fils, et, sous la garde de sa consolatrice, part pour l'exil où l'attendent de nouvelles misères.

Avec la Théhaïde deSénèque nous retrouvons les mêmes noms; mais ce ne sont plus les mêmes caractères. Tous ces héros deviennent des stoïciens qui conversent ou discutent par apliorismes; ils sentent l'Ecole, ils font des sermons philosophiques, ils se démènent, ils s'exaltent, ils étalent leurs vertus comme leurs forfaits. Tandis que l'ŒMipe grec, victime d'un injuste destin, ne parle de ses malheurs qu'avec une honte secrète et une sorte de crainte religieuse, l'Œdipe romain s'enorgueillit du parricide, et se décore de l'inceste, comme d'un aiï'reux privilège. Lorsqu'un envoyé de Thèbes le supplie de réconcilier ses fils, il lui répond : « Quoi! il y a des crimes à commettre, et je les empêcherais! Il y a du sang à verser... le sang le plus cher, et je l'interdirais! Non ! non!.. Mes enfants me suivent dans la carrière; je reconnais ma race; je les approuve, et je les exhorte à ne pas dégénérer de leur père. » Comme Antigone insiste pour qu'il se fasse l'ar- Ijitre de la paix, il s'écrie : « Ce n'est pas assez de la guerre civile : il faut que le frère s'élance contre son frère; » et, s'il n'était aveugle, il irait lui-même défier ses fils; car il demande des armes pour courir à l'ennemi qu'il exècre. Jocaste est moins odieuse, mais aussi ridicule, quand elle conseille à Polynice daller conquérir un royaume en Asie ', au lieu de s'obstiner au siège do

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