Racine imilc ce trail
Cherrhiv. ii ce grnnd cœur que rien ne peut ilomplcr Qucl(|U(; Irône où vous seul ayez droit île monter. Mille sceptres nouveaux s'offrent à votre épée, Sans que d'un sang si cher nous la voyions trempée.
(Acte IV, sct'iic 111.)
Thèbes, ou bien lorsque, voulant le consoler, elle lui dit: « Ne crains rien, Etéocle ne sera que trop puni ; il régnera ^ » De pareils traits suffisent à juger cet exercice de vaine rhétorique ; fâcheux exemple qui égara l'émulation de Racine, comme celle de Garnier et de Rotrou *.
IL — Étude littéraire
Imitation déclainatoire et romanesque. Racine discipic de Corneille. Les caractères. — Il ne faudrait pas en effet croire sur parole la préface où, parlant de Sénèque avec un extrême dédain, Racineseflatte de n'avoir suivi que les traces d'Euripide. Disons plutôt qu'il défigure étrangement son modèle. Sans le prouver par l'analyse détaillée d'une action d'ailleurs assez régulièrement conduite, signalons-y du moins des tendances déclamatoires et des couleurs romanesques, dont le goût procède bien plus de Rome que de la Grèce. Les deux frères sont métamorphosés en fous furieux qui meurent sans nous coûter une larme. La sottise de Gréon égale sa noirceur, et ses soupirs amoureux le rendent grotesque. Par la froideur d'une fade galanterie, Hémon et Antigone perdent aussi le charme qui s'attache à la jeunesse et à l'infortune. L'inexpérience d'un débutant se trahit encore par une effusion de sang qui impatiente, au lieu d'émouvoir. Oui, le jeune poète est sans pitié. Il condamne à mort tous ses héros, même l'invisible Ménécée. C'est à peine s'il fait grâce aux confidents. En résumé,
1, Racine paraphrase ainsi cette pensée:
Si vous lui souhaitez en effet tant de mal, Élevez-le vous-même à ce trône fatal.
Ce trône fut toujours un dangereux abime; La foudre l'environne, aussi bien que le crime.
2. Rotrou faisait mourir les deux IVèrcs dès le commencement de son troisième acte. « Le reste, dit Racine, étoit une autre tragédie où l'un entroit dans des intérêls nouveaux. Il avoit réuni dans une seule pièce deux actions différentes, dont l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide, et l'autre à V Antigone de Sophocle. »
ÉiabEs LHTtR.uni;s. ■'■ ~ 14
âlO RACINE.
Tinlérùt manque à cette œuvre artificielle, où des éléments disparates sont combinés par un talent qui emprunte à ses maîtres leurs défauts plus que leurs qualités. C'est ainsi que. visant cà la concision et à l'énergie de Corneille, il se raidit comme un enfant cfui tend ses muscles, et enfle sa voix jusqu'à l'emphase'.
Les caractères sont à l'unisson, ou violents, ou faux. Voilà pourquoi les deux frères n'inspirent ni terreur, ni pitié. Pourtant, nous préférons encore la monotonie de leur haine * à l'ambilicuse hypocrisie de Gréon qui, pour usurper le trône d'Œdipe, fomente la discorde entre ses neveux. Il est comme la caricature de ces héros cornéliens qui professent avec ostentation les plus détestables maximes. Si encore il se contentait d'afl'icher sa scélératesse! JMais à l'odieux de ses forfanteries s'ajoute le ridicule d'une passion sénile. Tout en travaillant à brouiller des prétendants, et à les perdre l'un par l'autre afin de leur succéder, le voilà qui s'enflamme pour Antigène, comme Maxime pour Emilie, et devient le rival de sou fils, comme l'Harpagon de Molière. Ménécée s'est sacrifié pour apaiser la colère des Dieux, son frère Hémon a succombé sous les coups des ennemis qu'il veut séparer, Étéocle et Polynice se sont mutuellement égorgés, Jocaste elle-même n'a pu survivre à tant de deuils; et c'est alors, au milieu de tous ces cadavres, que, malgré son âge, Gréon met son cœur aux pieds de sa nièce Antigone'. Une scène de ce genre, dans un dernier acte, justifierait la chute d'une pièce.
1-'pisoiIe d II(-innn et il An(ij;-^ni>. Préludes d iiciu vocation qui •«unnnncc. Intl(-i*isi«t;i dii:i dchiit. — AlaiS
ne soyons pas trop sévères pour des travers imputables à
I. Ou retrouve ici, romme dans Corneille, de longs monologues, dc.<; slances analogues à celles de Polijeucle et d'Héraclius, des maximes graluilcmenf odieuses, el des raisonnements alambiqués. Jocaste parle à ses fds à peu près comme Sabine ' à son époux el à son beau-frère. Elle s'ingénie en arguments subtils, pour leur ' prouver qu'ils doivent la tuer.
'.!. Qucl'iues inianrcs les dislingucnt. Il y a plus de fureur dans Étéocle, plus de "( fierté dans Polynii'"'.
3. Elle ne lui répnnd <|n"en allant se tuer ."i son tour. Créon n'.n pas le cour;j ■ d'en faire autant. Il si; borne à dire, en poussant do grands cris, qu'il ira « cherchi.r le ifpoj aLx Enfer» ».
RAGIiNE. 211
l'esprit d'un temps où il n'était pas permis de faire une tragédie sans amour. Reconnaissons plutôt que Racine avoua son tort, lorsqu'il écrivit plus tard: « Les tendresses et les jalousies des amants ne sauroient trouver que fort peu de place parmi les horreurs qui composent l'histoire d'Œdipe et de sa malheureuse famille. »
S'il avait osé, il se serait donc abstenu de peindre l'épisode d'Hémon et d'Antigone. Mais il crut devoir céder à l'usage. Sophocle semblait l'y autoriser, par le souvenir de la mémorable scène où Hémon, ne pouvant réussir à défendre Antigone contre son père, se tue sur le tombeau de son amante. C'est le premier exemple d'un suicide inspiré par l'amour. 11 est vrai que sa mort seule témoigne de sa passion; car jusqu'alors il semblait moins soucieux de sauver une fiancée que de proLcstcr contre un arrêt lyrannique. H parlait à Créon en tribun plus qu'en soupirant. On saurait à peine son secret s'il n'avait pas voulu, comme un autre Roméo, partager le sort de Juliette. Aussi chercherions-nous vainement chez les Grecs ces longs entretiens où deux cœurs se confient leurs chagrins et leurs joies ; car les habitudes de la vie antique ne comportaientguère ces épanchements. MaisR.acine suivit d'autant plus volontiers la mode du jour que ses instincts "y invitaient par un penchant naturel, Saluons donc dans Hémon la première apparition de ces platoniques amants qui, toujours prêts à mourir sur un signe de l'inhumaine, vont accourir de l'Inde, de la Grèce, de l'Italie ou de la Turquie, pour gémir en des élégies harmonieuses ^. Si
1. Alfieri, traitant le même sujet, a retranché ces fadeurs. Il faut lui en savoir gré ; mais, pour être moins galant, son Hémon n'est pas plus Grec. Car il ne conserve aucun respect pour son père. Il le brave d'une voix menaçante. On peut même craindre qu'il ne devienne parricide ! L'Antigone italienne manque aussi à toutes les convenances qui étaient sa grâce. C-Vst une héroïne alliére et inflexible. Lorsque Creon lui offre, avec son pardon, la main de son fils, elle repousse ses avances comme un outrace.
En revanche, Alfieri nous intéresse au sort de Polynice. S'il s'est d'abord montré trop défiant envers sa mère et sa soeur, il déteste sa violence, au moment où il revient blessé, mais vainqueur, près d'Étéocle mourant. Il se jette alors aux genoux de son frère, avec Antigone et Jocaste, pour lui demander son pardon. î£tc 'cle ne répond que par un coup de poignard, en disant : « Je rae suis rongé, je meui -. et je te hais, a Polynice s'écrie : « Le châtiment est égal au criiur. Je meurs, et jc te pardonne. »
CCS Itulcurs nous eunuiont dans la Thi'baïde, nous aurons ccpendaul (|ucli[uo clcaicnce pour une erreur où nous reconnaissons la voix de Racine, ne fut-ce que dans la grâce de ces vers prononcés par Héraon :
Un monicnl loin de vous me diiroit une année j
J'aurois fini cent fois ma triste destinée ,
Si je n'eusse songé, jusques à mon retour, >
Que mon éioignement vous prouvoit mon amour.
Anligonc a plus de douceur encore, lorsqu'elle chante cette variation sur le même motif :
Je m'en souviens, Hémon, elje vous fais justice.
C'est moi que vous serviez, en servant Polynice.
Il m'étoil cher alors, comme il l'est aujourd'hui,
Et je prenois pour moi ce qu'on faisoil [)our lui.
Nous nous aimions tous deux dès la plus lendrc enfance,
Kt j'avois sur son cœur une entière puissance.
Je trouvois à lui |)laire une extrême douceur,
Et les cliagiins du fièrc èloieiit ceux de la sœur.
Ah! si j'avois encor sur lui le même empire,
Il aimeroit la paix pour qui mon cœur soupire;
Notre commun malheur en seroit adouci :
Je le veirois, Ilenion ; vous me verriez aussi '.
C'est déjà comme un prélude. Ailleurs, nous admirons aussi l'adresse d'une plume habile au pastiche. On croirait entendre un héros de Corneille, lorsque Créon dit à Jocaste:
On ne |tarlage pas la grandeur souveraine;
El ce n'est pas un bien (pidii quille cl qu'on reprenne.
L'intérêt de l'État est de n'avoir (piiui mi,
Qui, d'un ordre constant gouvernant ses j)rovinccs,
Accoutume à ses lois et le [leujile el les |irinces.
Ce règne interrompu de deux rois dilTérenls,
l]n lui donnant deux rois, lui donne deux tyrans.
(le liTiiii- liiiiili' (|;ic loii veut leur [Mesciire
Accroît Irur violence, en bornant leur empire-.
L'inlluenci; du maitic est cncuir plus scnsihli', ijuand Polynice juge ainsi les menées d'Eléocle :