‹ Études liturgiques (volume 2)Chapitre 5 sur 19 · CHAPITRE ÏV · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏV

Vu éplfsaàe de la eontroverse liturgique an xyx* iflèele. Ce qui «^«É passé dans le diocèse de Besanfém.

Pendant tout lé temps qui &'est écoulé depuis l'époque des grandes luttes liturgiques jusqu'à nos jours, je n'ai jamais fait mystère de mes opinions et de mes désirs sur ce point, comme on Ta vu par ie résumé de mes enseignements de 1846^ 1846 et 1847; pourquoi donc cacherais-je à présent , non plus seulement mes préférences , iBaîs les convictions spéculatives et pratiques auxquelles j'ai fini par aboutir?

Notre heureux diocèse , il faut bien en faire la remarque, n'a pas été un de&plus empressés à se ranger sous l'étendard de la réforme ; il ne s'est trouvé que fort tard engagé dans la lutte générale. Déjà Rome avait livré de nombreux combats et remporté d'éclatantes victoires, lorsque nous, Bisontins, nous dormions encore dans la paix la plus profonde. Déjà presque toutes les provinces ecclésiastiques de France, réunies en conciles, avaient donné leur vote plus ou moins décisif en faveur de la liturgie romaine ; déjà un très-grand nombre de diocèses avaient adopté et même réalisé celte importante réforme; déjà, non-seulement les paroisses de la Haute-Marne et du Haut-Rhin, qui nous avaient appartenu autrefois, mais le Jura tout entier, aN aient répudié et refoulé sur nous nos livres bisontins, que nous ne pensions pas encore à prendre une

part tant soit peu sensible au mouvement universel. Enfin, la fameuse année 1 854 était sur le point de finir, et le dogme si consolant et si désiré de l'Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie venait d^étre solennellement proclamé et fêté dans le monde entier, lorsque S, Eminence Mgr notre Cardinal-Archevêque, à son retour de Rome, où il avait été question de nos affaires liturgiques, crut bon, sinon nécessaire , de communiquer à son chapitre les vœux du Saint-Siège sur ce sujet, et ses propres intentions.

Le char liturgique, a-t-on dit dans le temps, allait courir dans la voie^ lorsqu'un obstacle malencontreux vint subitement se jeter devant la roue , pour arrêter le mouvement. On parla alors , avec assez de liberté, de sabùty de coupé et de ciseaux utiles pour un ouvrage en mosaïque , tel que celui qu'il s'agissait d'entreprendre. Je me garderai bien , malgré mes principes de franchise, de signaler ici les broderies de tout genre dont une causticité maligne se plut alors à enrichir ce thème devenu trop fécond. Si je rappelle ce souvenir de jeux qui, après avoir exercé et amusé quelque tempà un certain public, ont vu bientôt le calme plat leur succéder sans beaucoup de profit pour la cause du droit et de la justice, c'est pour remarquer que ce ne sont pas les partisans de la hturgie romaine qui ont fourni le prologue de la comédie, et pour fixer l'époque mémorable où l'on a commencé à s'occuper sérieusement de la question liturgique dans le diocèse de Besançon.

Jusqu'alors, en ce qui me concerne et bien d'autres avec moi, j'avais vécu de tradition, suivant bonnement et sans scrupule pour la pratique le rit bisontin, attendant d'en haut le signal et l'initiative de là réforme

jugée nécessaire, et regardant le mouvement de restauration, qui se faisait de toutes parts en France, comme une chose qui nous était en quelque sorte étrangère. Occupé ailleurs, je n'avais songé jusqu'alors ni à contester la légitimité pratique de notre liturgie diocésaine, ni même à l'étudier à fond dans ses transformations successives. Mais une fois le vœu du Pontife suprême manifesté au diocèse, je ne pouvais plus demeurer à cet égard dans mon ancien état de sommeil létargique, et rester indifférent à une question qui paraissait si grave au Chef de l'Eglise • Je me suis donc appliqué dès lors, d'une manière plus spéciale , aux études liturgiques, et je puis affirmer qu'à partir de cette époque, j'y ai consacré la plus grande partie du temps laissé libre par mes occupations de missionnaire diocésain. Je n'ai pas tardé à comprendre qu'il s'agissait d'une affaire majeure , et comme j'étais encwe presque neuf en ce genre de travail, ce n'est pas sans peine ni sans recourir aux sources elles-mêmes, que je suis parvenu à me former une sorte d'érudition en cette branche si intéressante de la science sacrée.

Je n'ai pas seulement passé en revue tous les livres que j'ai pu me procurer de notre liturgie bisontine ancienne et nouvelle, Missels, Bréviaires, Rituels et Gérémoniaux de différentes époques, y compris le fa-» meux Rituel attribué à saint Protade, corroborant cette étude par l'histoire de l'Eglise de Besançon et de ses saints, dans Chifflet, Dunbd, Tàbbé Richard et les professeurs-auteurs du collège Saint-François-Xavier; mais il m'a fallu remonter jusqu'aux origines* et consulter entr'autres Mabillon, Gavantus, Bona, Grancolas, Benoit XrV, D. Guéraoger, l'abbé Pascal» etc.

Tout naturellement, j'ai été amené à visiter, le long de ma route, les Martyrologes, les Spiciléges, les Hagiographes, les Conciles et le Droit canonique sans compter les brochures modernes traitant de la liturgie, les man* déments des Evéques et les journaux ou revues contemporaines, tels que VAmi de la ReUgion et V Univers, la Correspondance de Rome et les Analecta. Enfin , je me suis efforcé d'acquérir et d'emmagasiner des données de plus d'un genre et sur toutes sortes de livres plus ou moins liturgiques, grecs, latins, français, anciens et nouveaux, tant spéculatifs que pratiques. C'est de ces notes recueillies de toutes parts, sur feuilles volantes en beaucoup de localités, et chez moi dans des cahiers divers, que je me propose d'extraire en quelque façon la quintescence pour l'offrir au public. (Voir note B.)

Mais pendant que je me livrais à ce travail pénible de carrier et de manœuvre, l'affaire grandissait; on discutait çà et là, et moi aussi, en temps et lieu, sans trop de gène. Un prêtre de Besançon passait pour avoir rédigé vers cette époque un Mémoire sur notre liturgie locale. J'en avais eu connaissance par un petit abrégé de quatre pages qui m'avait été communiqué et que je possède encore ; mais une occasion favorable s'étant présentée, il y a deux ou trois ans, j'ai prié l'auteur lui-même de me faire part de son manuscrit ; il me l'a gracieusement accordé. Dans les notes qu'il m'a permis d'en, extraire alors, je trouve que cet ouvrage, terminé en février 1854, ayant été lu par Son Eminence le Cardinal-Ârchevéque de Besançon, Monseigneur écrivit à l'auteur le 20 mai de la même année : « J'ai été en général fort content de votre oeuvre, où il y a

beaucoup de recherches et de très-justes aperçus, et je vous serais obligé , à votre loisir, de vouloir bien m'en faire une copie, i» L'auteur disait aussi, dans le cours de son travail, que, déjà plusieurs années auparavant, il avait amené Son Ëminence sur le terrain de la question liturgique , et que Monseigneur lui avait exprimé son regret de ne plus nous voir en possession de la liturgie bisontine, antérieure à la refonte que lui avait fait subir, en 1761, le Cardinal de Choiseul, Archevêque de Besançon. Telle était aussi l'idée de M. Boissy, curé de Yoray (car pourquoi ne pas le nommer, puisqu'il n'y a rien en ceci qui ne lui fasse honneur?], dans son mémoire si justement loué; et c'est, au reste, la même pensée de renoncer à notre liturgie- Ghoiseul pour retourner à notre ancienne liturgie- Grammont, qui a présidé au travail envoyé à Rome en 1 855 par Son Ëminence le Cardinal-Archevêque de Besançon, en vue d'obtenir du Souverain Pontife, à défaut de droit, le privilège de reprendre cette vénérable liturgie du xvn* siècle.

Mais dans le cours de cette même année 1855, d'autres prêtres, également bisontins, s'occupaient aussi de liturgie et dans des sens divers. Les uns faisaient des dissertations ayant pour but d'établir la légitimité de notre liturgie actuelle, attendu que nos Archevêques s'étaient toujours maintenus dans l'usage, et conservaient, par conséquent, le droit de composer, modi* fier et changer à leur gré les rits de leur diocèse ; les autres, au contraire, ayant vent de ces menées plus ou moins souterraines, et craignant de voir ce principe aussi faux que funeste envahir l'opinion et obtenir crédit auprès de l'autorité, soutenaient avec la chaleur du

zèle le sentiment opposé, et cherchaient par tous les moyens en leur pouvoir à lui assurer la victoire. Ils avaient pour eux, outre les bulles de saint Pie Y, le bref de Grégoire XYi à Mgr de Reims , les décisions formelles des Congrégations romaines, l'encyclique de Pie IX en 1853> et les lettres noaibreuses de cet au^ guste Pontife à divers Evéques de France, déjà ralliés ou sur le point de se rallier à la liturgie de rEglise- Mère et maltresse. Malheureusement, pendant tout le temps qu'ont duré ces discussions plus ou moins bruyantes, les intentions de notre Eminent Cardinal restaient cachées sous le couvert d'un secret impénétrable : les champions, assez connus d'ailleurs, de la première opinion que je n'ai pas craint de stigmatiser comme fausse et funeste , se vantaient assez publiquement d'approbations obtenues ; la lutte , dès lors, ne pouvait plus demeurer dans l'ombre ; de grandes incertitudes régnaient, des mots fâcheux s'échangeaient ; la vérité demandait de paraître en plein jour. Donc, après plus d'un an d'orage sourd et contenu, on vit tout à coup briller dans la nue, comme un éclair avantcoureur de la tempête, un livre patronné par des Evéques.

Je puis déclarer, en toute franchise franc-^anUoisej que je n'ai eu auciine part à cet opwcule devenu si fameux. Il m'a surpris à l'improviste, vers Pâques 1856, au milieu de mes travaux apostoliques. Je l'attendais si peu, que j'ai cru devoir me plaindre d'abord de n'avoir été prévenu en aucune sorte de sa composition et de son apparition ; dès qu'on m'en a parlé, cependant, même sans le connaître autrement, je n'ai pas craint de dire, en honorable compagnie, à un jeune abbé qui

le persifflait sans gène, qu'il me semblait trop imberbe encore pour y mettre si peu de façon ; je n'ai pas eu à regretter, dans la suite, l'idée assez peu favorable que j'avais conçue à première vue de ce franc étourdi; je n'en ai pas moins reçu plus tard, avec tout le respect dont j'ai été capable et tout le sang-froid que je possède, la leçon que l'on a cru devoir me faire, je pense, à ce propos ; en tout cas, il est si vrai que l'on n'a pas pensé à moi lors de cette publication, que près d'un mois après sa mise à l'ordre du jour, je n'avais pas encore trouvé l'occasion d'en lire même le premier mot

Après l'avoir parcourue depuis, je' n'en ai pas eu plus mauvaise opinion que Son Eminence le Cardinal- Archevêque de Reims et MMgrs de Montauban et de Saint-Claude, de Versailles aujourd'hui; je dois même ajouter que je n'ai pas été scandalisé du tout du bref de félicitation envoyé de Rome à l'auteur, au nom du Souverain Pontife, le 31 août 1855, par Mgr Capaltî, secrétaire de la sacré Congrégation des Rits. le même qui avait contresigné, très peu de jours auparavant, le premier rescrit de la sacré Congrégation à son Eminence le Cardinal-Archevêque de Besançon au sujet de la liturgie, rescrit que nous signalerons bientôt.

Mais avant d'aller plus loin, je crois utile de rapporter ici les jugements des Prélats que je viens de nommer sur le livre de M. l'abbé Maire. Citons d'abord les propres paroles du Cardinal Gousset : « Le livre de » l'abbé Maire est un bon livre ; je dis plus, c'est une » bonne action qni restera quoi qu'il arrive, et, tôt ou » tard, tous le béniront d'avoir si bien su concilier la » force avec la simplicité, la hardiesse avec la modéra- » tion et le respect dû à l'autorité. » C'est à M. Thié-

baud, chanoine de Besançon, que s'adressait la lettre du Cardinal. Mgr Doney, évêque deMontauban, écrivait de son côté à M. Maire lui-même, en date du 22 mars 1856 : « L'orthodoxie de la doctrine et la pu- » reté des principes ne sont pas ce qui m'a le plus tou- » ché (dans \otre livre), mais la tendre et vive affection c< que vous y faites paraître à chaque page pour cette » autorité si douce et si paternelle du Pontife romain, » et l'extrême sagesse avec laquelle vous avez traité la » partie la plus spéciale comme la plus délicate de » votre sujet. Cette réserve, cette mesure, ce respect, » vous les avez trouvés dans votre foi et dans la droiture x> de vos vues. » Mgr Mabile lui disait à son tour : « J'ai D lu et relu votre s ouvrage. Grâce à vous, la question » est enfin posée convenablement là où l'on discute » sans vouloir se placer sur le vrai terrain... J'espère » que Dieu bénira votre travail. Il y a dans votre ma- » nière, avec un ardent amour de l'Eglise romaine, de 9 la mesure, de la réserve et un esprit conciliateur. » C'est ce qu'il faut dans des publications de ce genre. » Votre publication fera-t-elle avancer la solution dé- » sirée? Je l'espère, au moins dans Tesprit de ceux qui » sont de bonne foi et qui veulent être éclairés. »

Il serait naturel de penser que de telles ' approbations, données par de tels Prélats, surtout franc-comtois, ont dû produire sur l'esprit du clergé bisontin un effet des plus favorables au livre de M. l'abbé Maire. Le dirai-je cependant? pour plusieurs il en a été tout autrement. C'est alors que la question liturgique, jusque-là assez paisible, est devenue un vrai champ de bataille. De quoi se mêlent Messeigneurs tels et tels? qu'ont-ils à voir dans nos affaires? Peu s'en est fallu

qu'on ne le» ait traînés dans la boue, menés aux gémonies. Non-seulement on a oublié que ces illustres Prélats étaient nos compatriotes, et la gloire de notre pays non moins que de l'Eglise, on est allé plus loin : des esprits plus que hardis, en petit nombre, j'aime à le croire, n'ont pas craint d'aiguiser leur langue pour critiquer des personnes et des choses plus respectables encore, et que tout vrai catholique est habitué à entourer de sa vénération et de son amour. En vain Rome elle-même, malgré les criailleries bisontines et les pro* testations plus ou moins publiques qui ont signalé le printemps de 1856 et qu'on ne lui a pas laissé ignorer, a-t-elle envoyé à l'abbé Maire qui méritait, disait-on, quelque chose comme la corde, le bref de consolation dont nous avons parlé, l'affaire Uturgique, au lieu de se régler chez nous, n'a fait que s'embrouiller davantage. Mais c'est surtout dans le commencement de 1 857 qu'elle s'est envenimée au plus haut point; la discussion ayant pris alors des proportions auxquelles elle n'était pas habituée. En janvier 1857, M. Thiébaud, étonné de ne pas entendre parler dans notre diocèse des rescrits que la sacré Congrégation des Rits avait adressés à notre Eminent Cardinal dans les mois d'août et de novembre, s'était permis de publier une petite brochure intitulée : Etat de la question liturgique dans le diocèse de Besançon; il n'y professait malheureusement pas tout le respect qu'on se croyait en droit d'attendre de lui pour les livres liturgiques de nos Pères ; il avait osé, dans un petit épisode, trouver mauvais qu'on eût placé, dans l'un de nos Missels anciens, une partie de l'office du Vendredi-Saint sous It rubrique Dtès vëneris sanetà ; rimprudent ! . . . Pour comMe de

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scandale» V Univers n'avait pas eu honte de reproduire ce passage insolent de la brochure Thiébaud dans son numéro du 30 janvier 1857; vite, deux changions de la liturgie bisontine outragée se lancent dans Tarène de la polémique ; ils adressent à l'odieux journal des protestations pleines de zèle et d'ardeur. Le 5 février, M. Dulac, le liturgiste de YUnivers^ s'occupe de cette réclame. Il remarque tout d'abord que les titres ecclésiastiques de l'abbé Thiébaud, sa réputation de zèle, de piété» de talent et de savoir, ainsi que l'estime et l'amitié dont l'honorent plusieurs Prélats, avaient tout naturellement signalé sa brochure à l'attention du journal, qui avait cru pouvoir, sans inconvénient, en reproduire une page ; il manifeste ensuite sa surprise de recevoir à ce sujet des réclamations où , à l'occasion d'un fait ancien dont l'exactitude n'est pas contestée, on lui parle de l'honneur de l'ËgUse de Besançon, comme si, pour une expression peu convenable laissée dans un Hissel, une Eglise devait se croire déshonorée, et qu'il fallût pousser le sentiment patriotique jusqu'à la superstition ; quant aux deux lettres qui lui ont été adressées, il déclare la première d'une telle violence, qu'il lui est impossible de l'insérer; mais il consent à publier intégralement la seconde, écrite par M. Tabbé Besson. M. Thiébaud pourra répondre, ajoute en finissant M. Dulac; nous nous contenterons, nous, de faire observer entr'autres choses à M. Besson que, pour ce qui regarde l'épithète de novateurs qu'il parait nous appliquer en commun avec M. Thiébaud, il voudra bien nous permettre de ne pas l'accepter, bien que nous préférions aux liturgies inventées par nos Pères du xvui' siècle la liturgie de notre Mère la sainte

Eglise romaine, et bien que^ dans un Missel, là substi* tution de dies veneris sancta aux mots feriâ VI in parascere ne nous paraisse pas heureuse.

\é Univers s'éteint ainsi tiré d'embarras, il ne restait plus qu'à vider le procès sur les lieux ; aussi vois-je les journaux bisontins, tenus jusqu'alors en dehors de toute polémique religieuse de quelque nature qu'elle fôt, ouvrir désormais assez librement leurs colonnes à des communications de ce genre. V Impartial ^ par exemple, dans son numéro du 24 février 1857, publie un assez long article en réponse à la critique Besson. On fait remarquer d'abord à l'illustre Âristarque le vice radical de son argumentation , attendu que, met* tant de côté l'objet principal de la brochure , il ne s'attaque qu'à des détails qui sont en dehors du véritable point de la question. Quant à ces détails euxmêmes , on les maintient malgré la critique , et l'on finit par demander s'il n'est pas plus généreux de s'inspirer des sentiments qui entraînent notre siècle vers l'unité religieuse, que d'entraver cette marche glorieuse par des réclamations intempestives et par des efforts devenus désormais impuissants et dignes d'une meilleure cause.

Cette première réponse, trop écourtée à cause des nécessités du journal, n'était au fond que comme une pierre d'attente, et présageait la publication ultérieure d'une réplique plus complète, sous forme de brochure intitulée :

Béponsé h M, Beison, par M. Thiébaud, chanoine de Besançon,

en date du 35 ipars 1857,

réplique assez bien reçue du public et qui a terminé cette petite controverse.

Mais il en existait dès lors une autre bien plus grave et plus importante, où il s'agissait du fond même de la chose. En effet, le mois de février 1857 n'était pas encore écoulé lorsqu'on vit paraître dans le diocèse de Besançon une circulaire latine de Son Eminence le Cardinal-Archevêque, où il rendait compte à son clergé de sa conduite sur l'affaire de la liturgie. A l'appui et à la fin de cette circulaire, datée du 28 janvier 1857, Son Eminence publiait différentes pièces de sa correspondance avec la sacré Congrégation des Rits sur cette grave question. On y trouve :

l"" Le Mémoire qui avait été envoyé à Rome , sous la date du 15 décembre- 1855, en vue d'obtenir l'autorisation de reprendre notre ancienne liturgie de la fin du dix-septième siècle;

2"* Une lettre en italien du Cardinal Patrizzi , accusant réception de ce Mémoire et de la caisse de livres qui l'accompagnait. Cette lettre, écrite par le Cardinal peu de jours après l'arrivée du convoi, porte la date du 17 mars 1856;

3"* Le premier rescrit de la sacré Congrégation , du 28 août 1856, qui, tout bien considéré tant au point de vue du droit qu'eu égard à l'opportunité , refuse à Son Eminence le privilège qu*Elle avait demandé. On y remarque que cette décision a été ratifiée par le Saint- Père, dont le vœu le plus ardent est que la liturgie romaine soit suivie le plus tôt possible dans le diocèse de Besançon ;

4*" I^ déclarrtion de soumission de Son Eminence, en date du 29 septembre 1856. En acceptant la décision romaine qu'Elte regarde comme sacrée. Elle demande seulement la permission de proposer un Propre

diocésain, et de prendre le diant d'Ântoine-Pienre de Grammont, Archevêque de Besançon ;

5"* Le deuxième rescrit de la sacré Congrégation, du 27 novembre 1856, portant que l'envoi du Propre bi* sontin à Rome sera d'autant plus agréable au Saint* Père et à la sacré Congrégation , qu'il aura lieu plus tôt, et, pour ce qui regarde la question du chant, que Sa Sainteté a grandement à cœur qu'on suive le grégorien ;

6"" Enfin, une lettre du chargé d'affaires de Son Emi* nence à Home, lequel lui écrit, le 20 janvier 1857, que le rescrit précédent lui a été remis par Mgr le secrétaire de la Congrégation des Rits.

Dans la circulaire elle-même, qui mentionne, analyse et précède ces documents divers, Son Eminence déclare entr'autres choses à son clei^é que , l'aGhire ayant si bien réussi, le Propre devra être composé le plus tôt possible pour que la chose se termine sans délai, conformément au désir de Sa Sainteté, et qu'en attendant on gardera pour divers motifs le même office qu'auparavant.

Cette importante pubhcation, faite en latin par Son Eminence , ne tarda pas à paraître en français par la voie de la presse et des journaux. V Impartial fut le premier qui publia la circulaire en français. Il avait pensé, dit-il dans son numéro du 24 février déjà cité, que cette œuvre méritait de recevoir une publicité aussi étendue que celle qu'ont obtenue tant d'autres écrits composés en France sur cette matière. D'un autre côté, l'annonce faite déjà auparavant par VUnùm frano'-comêaise^ d'une autre traduction de la même lettre, lui Uvait donné lieu de croire que son trtf>teii ne

serait pas désapprouvé. Cependant, ajoute-t^l, V Union assure que la traduction de la lettre archiépiscopale a été divulguée contre le gré de Son Eminence/ce qui n'empêche pas ce journal de donner à son tour, quelques lignes plus bas, sa propre traduction, et d'annoncer à sa quatrième page la vente prochaine d'un volume renfermant encore cette même traduction, contribuant ainsi, autant qu'il est en elle, aune divulgation qu'elle sait être contre le gré de l'autorité ecclésiastique. Pour nous si nous avions su que Son Eminence désapprouvait une édition française de sa lettre^ nous nous serions abstenu de la publier.

Ce même jour, 24 février, au moment où V Impartial faisait ainsi son apologie contre les attaques de Wnion^ V Univers, de son côté, reproduisait à Paris la traduction de la circulaire , prise dans V Impartial. Un peu plus tard, le 4 mars , il y ajoutait la traduction des pièces de la correspondance de Son Eminence avec la sâcré Congrégation.

La question liturgique bisontine était dès lors toute du domaine public. Elle pouvait, par conséquent, être considérée comme une question libre , soumise nonseulement à la lecture, mais à l'appréciation de tous sans distinction. Ayant passé, bon gré, malgré, du latin au français, et du bureau de l'Archevêché à l'étal du libraire, elle ne pouvait que difficilement échapper aux gloses, et se soustraire aux jugements des laïcs euxmêmes. Aussi ne s'est-on pas fait faute de la discuter, et VUnùm franc ^ comtoise surtout a largement commenté certains passages de la circulaire , dans la polémique acerbe qu'elle a soulevée alors contre diverses personnes qui avaient eu le malheur de lui

déplaire par leur trop grand zèle pour la liturgie romaine.

Je trouve à cette occasion, à^n^V Impartial du 8 mars, une lettre très-digne de Tabbé Maire, que je suis heureux de consigner ici comme une chose qui lui fait singulièrement honneur : « Jusqu'à présent, dit-il, nous » n'avons opposé que le plus profond silence aux atta- » ques dont nous poursuit V Union franc-comtoise. Je » ne viens pas le rompre, même pour protester. Je veux » seulement dire que si nous nous taisons, c'est pour » laisser à qui de droit la responsabilité du scandale.

» Nous avons soutenu par de légitimes efforts Tunité » liturgique romaine contre toute liturgie particulière; » c'était au moins notre droit. La décision de Tauto- » rite souveraine vient de nous donner raison; cela » nous suffit et nous contente même assez pour que » nous tolérions aux mécontents la consolation de nous » insulter.

» Puisque la cause est finie, les discussions n'au- » raient plus qu'un caractère de personnalité dange- » reuse, et ne pourraient aboutir qu'à d'inutiles et » scandaleuses récriminations.

» C'est dans cette pensée, sans doute, que les lettres 9 de notre vénéré Cardinal recommandent la paix. » Notre respect pour des intentions si louables nous » impose dès-lors le sacrifice de toute satisfaction per- » sonnelle.

» Nous souffrirons donc sans nous plaindre, «tnous » ferons voir que le silence, même en face de la ca- » lomnie et de l'injure, n'est pas plus au-dessus de nos » forces que le combat quand le bien de la religion » l'exige. »

Cependant, comme Y Union franc-i^omtoise s'obstinait à poursuivre sa pointe, V Impartial finit par dire à son adresse, dans son numéro du 20 mars : « Que veut donc » r I/nion? Défendre Tancienne liturgie bisontine? mais » elle n'a pas étudié la question ; — refuser sa soumis- » sion au jugement émané de Rome? mais cela serait « insensé; — exhaler son mécontentement?.., pas » autre chose : voilà le vrai point du débat. . Le fond » de sa polémique peut se condenser en ces termes : D L'unité Uturgique va se réaliser ;

» Or ceux qui l'ont demandée sont satisfaits et se » taisent;

» Donc l'I/hion, qui ne l'a pas demandée, n'est pas sa* » tisfaiteetnesetaitpas.D 11 n'est que trop vrai, en effet, que l'idée fondamentale du Mémoire de Son Eminence le Cardinal-Archevêque de Besançon sur la Hturgie, de répudier les livres-Choiseul, et surtout le refus qu'on nous avait fait de revenir aux livres-Gramraont, n'étaient pas du goût de tout le monde et avaient blessé plus d'une susceptibilité bisontine. Je me rappelle encore très-bien que peu de jours après l'apparition de la circulaire ^archiépiscopale, me trouvant dans une réunion ecclésiastique passablement nombreuse et honorable, je reçus de la part d'un de mes vénérés confrères cette interpellation à bout portant : Eh bien ! qu'en pensez-vous? êtes- vous content maintenant? — Très-content, monsieur le curé ; et vous? vous n'avez pas grand sujet de l'être, car on n'a pas trop suivi, dans le Mémoire et dans les demandes adressées à la sacré Congrégation, les idées que je vous connais. — C'est vrai, reprit-il avec assez d'ingénuité; à la place de Son Eminence, au lieu d'implorer un privilège, j'aurais fait

valoir et réclamé mes droits. — Eh bien ! mon cher curé, ne le dites pas trop haut et en face de témoins, car vous savez combien je vous estime ; mais s^l était jamais question de vous canoniser un jour, je craindrais fort que votre cause ne vint à échouer dans l'examen de certaines vertus; on reconnaîtrait encore aisément votre obéissance aveugle envers rautorité diocésaine ; mais quand il s'agirait de la romaine, où trouverait-on votre respect et votre soumission poussés jusqu'à l'héroïsme ? Cette malice fît un peu rire la compagnie ; j'ose dire toutefois que je connaissais assez la patience héroïque de mon vénérable interlocuteur, pour me permettre envers lui cette liberté. Nous n'en sommes pas moins demeurés en bons termes vis-à-vis Tun de l'autre. Je ne dirai pas bons .amis, car l'amitié bien entendue suppose les mêmes vues et les mêmes goûts, créant une sorte de sympathie et de besoin de pratiquer ensemble l'intimité, la familiarité et l'abandon ; or, beaucoup de personnes ont pu remarquer que, par suite des démêlés liturgiques, je n'ai conservé, ni avec ce digne prêtre, ni avec d'autres que je fréquentais plus souvent encore, les rapports amicaux de société étroite, confiante, franche et cordiale , que j'avais entretenus auparavant; et peut-être y en a-t-ii qui seraient allés jusqu'à se scandaliser sottement de mes ruptures et de mes alUances d'alors. Je n'ai, certes, aucune intention de blesser des âmes aussi délicates ; mais je me permettrai de leur faire observer que leur scandale me parait bien pharisaïque : faut-il donc être prodigue d'amitié pour ne pas formaliser? et ne suffit-il pas bien, pour être en règle, d'observer la charité? L'amitié, même chrétienne ^ a pour base les qualités des per-

sonnes, leurs lumières qui commandent l'estime, leurs vertus qui fondent la confiance : sans estime ni confiance, comment arriver jusqu'à Tabandon, c'est-à-dire sentir et pratiquer l'amitié? On peut donc disposer de l'amitié et des actes qui lui sont propres, à son gré et sans faire injure à personne, pourvu qu'on le fasse avec prudence et sagesse. I^a charité , au contraire, tirant son motif de plus haut, embrasse le genre humain tout entier; mais aussi elle se contente d'étouffer la haine et la vengeance, et de les remplacer par une bienveillance générale qui s'arrête pour l'extérieur à des démonstrations et à des services communs et ordinaires; elle n'impose donc pas de rapports spéciaux ; elle laisse l'amitié libre, et en permet dès lors le déplacement légitime, en sorte que ni mes ruptures ni mes liaisons n'ont pu, par elles-mêmes, me constituer violateur des saintes lois de la charité chrétienne et surnaturelle. Voilà un principe sur lequel j'ai cru bon de dire un mot ; on le traduit d'ordinaire par des proverbes assez connus, mais trop peu compris et appliqués, amicus PltttOy magis arnica veritas, amicususquead arasj c'està-dire que l'amitié ne doit se pratiquer ni aux dépens de la vertu, ni au détriment de la vérité.

Le manifeste de Son Eminence le Cardinal-Archevêque de Besançon aurait dû, ce semble , convaincre les partisans de notre liturgie-Ghoiseul du tort qu'ils avaient eu d'attribuer à ce respectable Cardinal leurs idées sur cette matière, ou du moins de la nécessité où ils étaient d'y renoncer avec lui ; ceux-là mêmes qui avaient cru pouvoir jusqu'alors désirer et revendiquer le retour du diocèse aux livres-Grammont , devaient céder de bonne grâce, comme Monseigneur, devant la

réponse du Saint-Siège, ^*était-il pas naturel qu^iis reconnussent aussi que les romains de la veille n'avaient pas fait preuve d'inintelligence en prévoyant assez longtemps à l'avance que les démarches bisontines aboutiraient là? et puisque leurs désirs et leurs efforts s'étaient trouvés dans une conformité parfaite avec ceux du Souverain Pontife, convenait-il de les stigmatiser comme des prêtres djscoles et animés d'un mauvais esprit de révolte et d'ingratitude? Ces braves romains se déclarant coYitents des décisions émanées de Rome^ et manifestant hautement leur joie et leur espérance de les voir mi«es à exécution au plus tôt> selon la promesse par écrit de Son Eminence , fallait-il donc, comme on Fa fait, fulminer contre eux l'anathème» et les mettre en quelque sorte au ban de la société cléricale? Pour moi, je n'ai pas eu honte de me placer parmi ces proscrits, et ne voulant pas, comme les gens du juste-milieu, me partager entre les deux camps opposés, un pied sur chaque terrain, je me suis volontairement infligé la peine d'une excommunication partielle.

Si l'on veut savoir ce que j'ai pensé et dit dans celte période néfaste de la guerre liturgique, on en trouvera le secret dans les deux citations suivantes :

Monseigneur de Rouen écrivait à son clergé, dans une circulaire du 10 juillet 1856, où il déclarait adopter en principe la liturgie romaine : Je m'étais pro- » posé d'abord de faire cette communication dans la » prochaine retraite; mais, outre le péril de jeter » quelque émotion dans les esprits, là oii le recueille- » ment est une condition nécessaire de succès, je ne » pouvais de cette sorte m'adresser à tout mon clei^é, » ce qui était un inconvénient ; de plus, ayant ma lettre,

» chacon pourra en méditer le sens et en consulter » l'expression . »

L'autre écrivain dont j'invoquerai le • témoignage doit être moins suspect encore à nos honorables gallicans. Dans une circulaire contre le journalisme religieux, rapportée en partie par Y Ami de la ReUgùrn^ dans son numéro du 22 juillet 1845, M. Bemier, alors vicaire-général d'Angers, articulait, entr'autres griefs, < le suivant : « Ce sont des journaux religieux... qui ont » poussé les prêtres des villes et des campagnes à dé- 2> libérer sur des formules d'adhésion collective à la » conduite de leurs Ëvèques, déviation manifeste des » règles canoniques, lésion incontestable de la hiérar- » chie sacrée, et dont il est à désirer qu'il ne se pro- » duise pas d'autres exemples. Car qui n'a pas compris » que le droit d'approuver a pour corrélatif celui de » désapprouver, et que , pour peu que le premier fût » exercé deux ou trois fois, le silence même devien- » drait, dans bien des cas, l'équivalent d'une improba- » tion formelle. » Certes , on ne me fera pas l'injure de me croire le partisan de M. Bernier, dont Rome a mis deux opuscules à l'index pour des raisons que je dirai ailleurs; mais comme il est permis de prendre son bien oîi on le trouve, j'ai été bien aise de découvrir, en 1860, dans une lettre de 1845, ce que j'ai pensé et dit dès 1856, poussé par le seul instinct de la logique et de la vérité.

Je ne laisserai donc ignorer à personne que j'ai été péniblement affecté du tour qu'a pris chez nous l'affaire liturgique depuis 1856 et 1857 ; mais je veux bien couvrir d'un voile de charité certains faits qui se sont passés dans ces dernières années, et j'espère que per-

soiwe m sera as^a; osé pow lever ce voila oSBlçiçux. Du reste, ceci n'a pas empêché la liturgie rQKiaÎQç ^'éteif^rç ses conquêtes parmi le clergé biispntin, et d'y faire de nouveaux adeptes, sinon en théorie, dn moins en pratique» c'est-à-dire qu'un certain nombre de prêtres du diocèse ont pris, depuis commç avant, les livres romains, ysant en cela d'une liberté que j'ai toujours regardée qomme trèMégitime, pour les motifs que je vais expliquer dans le chapitre suivant.

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