CHAPITRE XIV
I>e la brochure de Ifc Parlslfl Bar la Question Mturglque*
Mgr. Parisis avait commenicé, quelque temps auparavant, en 1843, une carrière brillante d'écrivain et de publiciste religieux à l'occasion de la liberté d'enseignement réclamée par l'épiscopat; depuis, il n'a pas failli à sa propre gloire. Mais, déjà en 1859, le 15 octobre, il avait pris en France l'initiative de la réforme liturgique, et Grégoire XVI , non content de le féliciter, lavait proposé, dans son Bref à Mgr. de Reims, pour modèle à lous les Evéques français. Il convenait donc à ce Prélat, mieux qu'à tout autre, de prendre la parole dans la grave controverse soulevée au sujet de la liturgie, et c'est ce qu'il fit avec un rare bonheur.
Sous forme d'exposé historique des motifs qui avaient dirigé sa conduite en 1839, il commence par faire ressortir toute l'inanité des raisons qui auraient pu l'engager à pré^ férer le rit parisien, savoir : que ce rit est composé presque entièrement d'Ecriture sainte, qu'il est plus varié que le romain, plus court, d'un latin plus él^ant, et enrichi d'hymnes plus poétiques et de proses plus chantantes. Il arrive ensuite au développement des vrais molife qui ont fixé son choix en faveur de la liturgie romaine, c'est qu'elle est la plus ancienne, la plus universelle, la plus immuable, la plus complète et la plus sûre en toutes choses.
Parlant, à ce propos, des doutes sérieux qui [partageaient alors le clergé sur les bornes du pouvoir des Ëvèques en fait de liturgie, sur la valeur obligatoire des Bulles de saint Pie V en France, et sur la légitimité des rils nouveaux introduits dans nos Eglises depuis la promulgation de cette décision supréine, il déclare ingénument qu'il n'a pas eu la force de nîépriser ces doutes comme de vains scrupules, mais qu'ils lui ont paru assez fondés pour être pris en
sérieuse considération, et qu'il a cru devoir ne pas s'exposer à foire mal, quand il avait un moyen assuré de bien faire. En voyant d'ailleurs de nombreuses semences de division et même de dissolution germer dans le sein de la France catholique, il a estimé qu'il ne fallait perdre aucune occasion de resserrer et de multiplier nos liens avec le centre d'unité, en qui seul est le salut de nous tous. Dans le cas hélas! toujours possible de quelque tentative de schisme, la liturgie romaine serait, par sa nature même, un signe de ralliement très-populaire et très-bien compris par tous les catholiques, tandis qu'une liturgie locale pourrait servir de drapeau contraire. Dans l'hypothèse ci-dessus, le chef-lieu de l'erreur devant être , par suite de notre organisation , la ville même où tout se centralise, une liturgie de Paris, établie dans la plupart de nos diocèses, donnerait à cette capitale puissante quelque chose de semblable à la rivalité qui conduisit Constantinopic au schisme sous la dénomination éblouissante de la Rome moderne. Est-ce donc sans motif que le trente-neuvième des articles organiques portait qu'il n y aurait qu'une liturgie en France (1)? Autant une pareille uqilé doit sourire aux partisans d'une Eglise nationale, autant elle doit alarmer les catholiques sincères et
(1) M. -Dupin , commentant dans son Manuel les articles organiqaes, faisait à propos de TarUcIe ci-dessus, relatif à Tunilé de liturgie et de ealé•^ ebisme ea France, la remarque que « cette disposition semblait fondée
• sur Punilé de la foi calbolique. » En poussant plus loin la chose, il aurait conclu que Tuiiilc de liturgie dans toute TEglise semble être demandée par cette même unité de foi, et il aurait eu raison Mais, par contre, en restreignant Funité liturgique à la France, n^aurait-on pas donné lieu de supposer que la France avait une foi à part, comm'e une liturgie? C'était donc Jà, selon la prudente observation de Mgr. de Langres, un levain de schisme. Néanmoins, M. Dupin rapporte que les cahiers de Tordre do clergé, en i789, recommandaient aui Etats-» Généraux de prendre en considération « les plaintes multipliées et les » inconvénients réels qui résultaient de la diversité des fêtes, des » bréviaires, des rituels et des catéchismes, et qui faisaient désirer
• rivement que tous ces objets fussent ramenés à l'uniformité dans tout ■ le royaume. • Alors, on ne voyait pas plus loin que le royaume; heureusement que, dans notre siècle, on s'est rappelé que nous ne devions pas être seulement catholiques français, maieoalholiques romains. Rien en soit loué !
clairvoyants. G*est donc un grand bien que la propagation de la liturgie parisienne, qui a tant gagné depuis vingt ans, soit désormais arrêtée, et que le mouvement de retour à la liturgie romaine la remplace.
Voilà un premier résultat heureux des discussions liturgiques qui se. sont élevées parmi nous. On a voulu les représenter comme dangereuses, inconvenantes et inutiles. Inutiles! on vient de voir le contraire, et cela, indépendamment des services qu'elle>s rendent à la science, à Thistoire, à la critique, à la théologie même; dangereuses! elles ne le sont pas plus au fond que celles qui ont lieu sur Tarchiteclure et la musique religieuses; inconvenantes! pourquoi? parce qu'il en rejaillit une sorte de blâme sur les hommes vénérables qui ont établi ou conservé les liturgies modernes! De ce que ces personnages sont vénérables, il s'ensuit qu'on leur doit beaucoup d'égards, mais il ne s'ensuit pas qu'on ne puisse examiner ni juger leurs actes. Eh ! que deviendrait l'histoire , que deviendrait même la tradi^ tion catholique, s'il n'était pas permis de signaler ce que des Prélats» même éminents, ont fait ou toléré de répréhensible et de malheureux, au concile de Bâie, par exemple, et à l'assemblée gallicane de 1682? qui ne sait que, quand l'influence des événements atteint un certain degré de force et d'étendue, les plus grands génies la subissent, et les plus saintes âmes en ressentent l'atteinte? Ce n'est donc pas les flétrir que de les soupçonner d'avoir commis une erreur; c'est dire ce que tout le monde sait, qu'ils furent des homnies.
Quant à la question pratique de la liturgie, elle est exclusivement entre les mains du chef de chaque diocèse , mais la question doctrinale est ouverte à l'examen de tous.
Nous terminons ici notre abrégé de la brochure de Mgr. Parisis. Si elle n'attira pas à son auteur l'adhésion solennelle accordée à d'autres écrits, et si VAmi de la Religion lui-même s'abstint de la louer, elle n'en fit pas moins un grand bien dans le clergé. Voici, du reste, ce qu'en écrivait à Y Univers un Prélat qui nous est cher (voir numéro
du 10 février 1846) : <i Le petit écrit que Mgr. de Langres » vient de publier sur la question liturgique est si parfait, » pour le fond et pour la forme, que je me fais un devoir » de conscience d'y donner publiquement ma pleine et » entière adhésion. » Mgr. Doney, auteur de cette lettre, ajoutait à cela diverses considérations pleines d'un sens exquis en faveur du fetour au romain au préjudice du parisien; puis, après avoir montré que la question de droit ne faisait déjà plus difGcullé en ce temps-là , il terminait en disant, sur la question d'opportunité, qu'on lui permettrait sans doute « de trouver qu'il est toujours plus opportun » dans l'Eglise de se rapprocher de l'Eglise-Mère et maî- » tresse de toutes les autres, que de se grouper ou rester » groupé autour d'une Eglise particulière quelconque, à » laquelle nulle prééminence n'a été donnée ni promesse » faite en dehors de ce qui appartient à toutes et à chacune » des autres. »
Mgr. de Tarbes a publié à son tour cette lettre de Mgr. de Montauban, parmi les pièces justificatives dont il a feit suivre son Mandement du 2 février 1849 pour le rétablissement de la liturgie romaine dans son diocèse.