CHAPITRE XV
If^mrel éerlt de M** d*Astro» intitulé t Exame» de la ûéÊé\ de D* GaéraBye» et eiMwte réfutation èe sa Letti>e à 1 BeinM.
Mgr. d'Astros ne pouvait pas rester sans mot dire en face du livre que TAbbé de Solesmes avait public à son adresse. Il s elait donc occupé de le réfuter, et le travail qu'il avait fait à ce sujet parut bientôt sous le titre d'Examen de la défense de D. Guéranger. VÀmi en rendait compte dans son numéro du 30 avril 1846.
Mgr. rArchcvcque de Toulouse y déclarait d abord qu'il n'aurait pas composé cet ouvrage s'il avait lu, avant d'y mettre la main, le livre éloquent de Mgr. d'Orléans, qui avait enlevé, disait-il, à l'abbé de Solesmes toute l'autorité qu'il pouvait avoir comme écrivain. Mais enfm, puisque la chose était faite, pourquoi la mettre de côté? Monseigneur publie donc son opuscule. 11 y éclaircit premièrement quelques reproches que D. Guéranger lui a faits avec une appor renée de raison ; il essaie de montrer ensuite que le R. Père, en voulant répondre a tout, n'a répondu à rien du tout ; il représente, en troisième lieu, à l'Abbé de Solesmes combien il est blâmable de n'avoir pas désavoué les imputations les plus odieuses et les plus évidemment fausses qu'il s'était permises contre les Évêques de France. Voilà sa première partie.
Dans la deuxième, Mgr. analyse d'abord les lettres que lui ont adressées ses collègues, au nombre de cinquantehuit, en réponse à l'envoi de son livre. Sauf quatre, qui ont évité de se prononcer, tous les autres ont blâmé fortement l'auteur des Institutions. Nous avons déjà vu tout ceci annoncé dans la deuxième édition de V Eglise de France injustement flétrie; seulement, on ne parlait alors que
d'environ cinquante Evêques, nombre rond; aujourdTiaî c'est cinquante-huit, nombre juste.
Arrive ensuite la Réfutation de la lettre à Mgr. de Reims. C'est ici que l'Archevêque de Toulouse s'explique plus en détail sur le Bref de Grégoire XVI à ce Prélat. Il remarque avec soin la grande réserve du Saint-Père, à qui rien ne semblerait plus désirable que de voir observer partout eu France les Constitutions de saint Pie V. D'après Mgr. d'Astros, D. Guéranger a tort de regarder « ce désir, » que le Saint-Père ne donne même que comme un senti- » ment [larticulier, il me semblerait, comme une déci- » sîon du Souverain-Pontife proclamant la nécessité de re- » prendre le Bréviaire et le Missel romains. »
N'est-ce pas, au contraire, Mgr. de Toulouse qui se fait illusion? Il semblerait, en effet, qu'il n'a pas bien lu le Bref dont il parle, car le Pape n'y a pas dit que rien ne lui semblerait, mais que rien ne lui serait plus désirable ou, si l'on veut, plus agréable que de voir les Bulles de saint Pie V observées partout, nihil optabilius foret. C'est à l'occasion d'autre chose qu'il s'est servi du mot : il nous a semblé. Il nous a semblé, dit-il, que nous devions nous abstenir pour le moment de trop presser la chose, nobis abstinendum in prœsens visum est. Le sentiment parti-' eulier du Pape ne roulait donc pas sur la question de droit, évidente à ses yeux, mais sur la question d'opportunité, à raison des graves inconvénients qu'il redoutait alors. Que l'on juge à présent de la fldélité du Commentaire de Mgr. d'Astros.
Ce Prélat, examinant enfin s'il serait utile que le Saint- Siège enlevât la liturgie de Paris aux Eglises qui en étaient en possession depuis plus d'un siècle (tel n'était pas le cas de Toulouse, où le parisien n'avait été adopté qu'en 1770-74), cherche à rehausser le mérite de cette liturgie, dédare qu'en la proscrivant, on aflligerait et on humilierait sans profit la noble Eglise de France, et que, quant à lui, cmisullant son attachement filial à l'EgNse romaine, qui s'est toujours distinguée par sa protection du bon et du
beau , même dans les arts humains , il ne voudrait pas qu'on pût dire un jour : l'Eglise de France avait jadis une liturgie remarquable par sa beauté ; Rome la lui a enlevée. Il proteste toutefois, en Onissant, qu*enfant docile de l'Eglise romaine, il condamne, rejette et rétracte tout ce qu'il pourrait y avoir dans son écrit de contraire à son enseignement.
Voilà donc le dernier mot de Mgr. de Toulouse. Nous devons le féliciter d'avoir enQn compris que, malgré les approbations qu'il avait reçues d'une cinquantaine d'Evéques, et malgré la grande réserve que le Pape avait mise dans son Bref à Mgr. de Reims, comme aussi malgré la grande réserve dont il s'entourait lui-même pour échapper au romain, l'affaire marcherait dans le sens du Saint-Père et finirait par triompher au préjudice du parisien si beau. La beauté du parisien, c'est à e^^la, remarquons-le en passant, que se réduisaient en dernière analyse les considérations importantes que Mgr. de Toulouse se réservait autrefois de faire valoir contre le Pape, s'il avait le malheur de proscrire cette liturgie. Aussi bien, n'était-il pas de l'honneur et de la gloire de l'Eglise romaine, qui a toujours protégé le beau, même dans les arts humains, de le respecter dans la liturgie de Paris? que d'autres en jugent; pour nous, nous revenons à YJmi.
Ce digne journal, après avoir analysé YExamen-A'Aslros, et l'avoir appuyé de sa chaleureuse adhésion, tire aussi ses conclusions à lui , mais « contre les bruyantes déuionstra- B tions de certains écrivains qui ne se proclament si haut » les ardents défenseurs du Saint-Siège, qu'autant qu'ils en » espèrent la glorification de leurs systèmes, et dont le zèle » intéressé, tout-à-coup refroidi au premier souffle impro- » bateur venu de Rome, se change quelquefois , cela s'est » vu, en rancunes implacables. » La belle phrase, n'est-il pas vrai, contre ceux que M. Dernier, vicaire-général d'Angers, avait si noblement appelés la queue de La Mennais, dans sa lettre du 8 juin iSk^ contre le Journalisme religietix !
— ikl —
Nous avions sauté à pieds-joints sur cette fameuse circulaire adressée aux curés du diocèse d'Angers. Nous l'avions lue cependant dans YÀmi du 22 juillet 18U5. Et cerles, il convenait très-bien à la modestie de ce journal de la publier, parce qu'il n'y était pas maltraité du tout. On y lisait, au eonlraîre, qu'un seul homme avait réussi dans le journalisme religieux, le vénérable M. Picot, dont Texcellent esprit revivait (cependant) dans ses successeurs. Quant au Mémorial catholique, n'avait-il pas fini par V Avenir? M. Bernier ajoutait que la queue de La Mennais vivait encore, composée d'hommes plu$ ultramontains que le Pape, comme disait agréablement Timon. Nous verrons plus tard si M. Bernier était, lui, aussi ullramontain que le Pape, quand nous signalerons sa mise à l'index. Quoi qu'il en soit, il faut dire ici que la cîrculaire-Bernier, si louangeuse pour les vénérables successeurs du vénérable M. Picot, ne déplut pas seulement à \ Univers, mais encore à la Quotidienne qui l'attaqua de suile, avec tant de succès que M. Bernier fut obligé de la déclarer non-officielle dans sa réponse à ce dernier journal. Mais rentrons dans la controverse purement liturgique.
— iU2 — CHAPITRE XVI.
JVoavellc Délbiise de 0. ISaéraiii^rer en réponse à M" Fayct.
Mgr. Fayet avait, comme nous l'avons vu, écrit un gros Uçre contre les Imtitutiom liturgiques. D. Guéranger ne devait donc pas se contenter de lui opposer une réplique éphémère, portant sur de petits tails ou sur des objections futiles. Son adversaire ayant laissé paraître, dans son ouvrage, assez peu de respect pour la liturgie, par suite des idées aussi mesquines que fausses qu'il s'en était faites, il fallait que l'Abbé de Solesmes remontât jusqu'aux principes en celte matière, pour les établir solidement et les développer avec le plus grand soin. D. Guéranger se contentera donc de dire en passant à Mgr. Fayet, qui avait surtout clierdié à imiter da«is son livre Tauteur spirituel et ironique des Provvaciales, <x que le genre de Pascal, pour être convoité, » n*est pas toujours accessible, et que n'écrit pas ses petites » lettres qui veut; » mais, abandonnant tout aussitôt cette arme dangereuse du ridicule, il s*applique à nous donner un traité sérieux sur la dignité de la liturgie, sur sa valeur dogmatique et sur son caractère important de loi disciplinaire. Tel est, en effet, le fonds richement exploité dans les trois premières parties de sa Nouvelle défense, publiées successivement sous forme de brochures séparées dans le coui's des années 1846 et 18U7.
Première partie. Dans la première partie de sa Nouvelle défense, D. Guéranger se justifie tout d'abord de l'accusation d'entreprendre sur le droit des Evéques, en publiant des travaux sur la science liturgique sans leur permission préalable. (Nous avons cité et commenté ses paroles dans nos Explications de 1860, au paragraphe YII, sur la nécessité de l'approbation épiscopale.)
Libre dès lors de s'expliquer en face du public, l'Abbé
de Solesitied s'élève tmit de suiie à de hautes eonstdératkHUs sur la liturgie, qu'il déclare appartenir à Tessence même de la religion chrétienne. Voici le fond de ses idées làdessus.
La religion n'est point complète sous le culte exlérieur; or, la liturgie n'est autre chose que le culte eiLtérieur réglé et exercé par l'Eglise ; donc elle fait partie essentielle de ht religion. D'un autre côté, la foi chrétienne repose tout entière sur le mystère de l'Homme-Dieu, Prêtre selon Tordre de Melchisédech et Pontife éternel, instituant les lils extérieurs en harmonie avec son Incarnation, et laissant à TEglise le pouvoir de sanctifier toute créature visible pour élever l'homme jusqu'au Dieu invisible. Donc la religion chrétienne repose tout entière sur l'immolation réelle et visible de l'Agneau de Dieu, à qui seul il appartient d'ouvrrr par son sang le livre fermé des sept sceaux qui sont les sept sacrements, symboles visibles, et de répandre sur la terre la rosée de cette bénédiction universelle dont l'Eglise est dispensatrice par la liturgie. La liturgie, étant ainsi le moyen nécessaire de la religion, est divine; elle est l'admirable objet de notre foi comme de notre pratique. Donc on ne saurait avoir d'elle une trop haute idée, ni la traiter avec trop de respect, ni la garantir de Irop de précautions dans les rites dont elle se compose et dans les livres qui la contiennent.
D'un autre côté, l'union du culte exlérieur avec la vertu de religion étant indissoluble , les ennemis de la révélation firent un grand mal, au siècle dernier, par Taffeclation qu'ils montrèrent dans leurs écrits de séparer toujours la religion du culte divin. Ces déistes, reléguant la religion au fond du cœur, tenaient pour indifférente toute religion positive, qu'ils se plaisaient à désigner sous le nom de culte. l£s cultes sont indifférents, disaient-ils. De là le mot de Ministres du culte catholique, adopté par la législation française qui a prétendu réglementer, dans les articles organiques substitués à la constitution civile, le cuUe extérieur, comme s'il était du domaine de la poNce, et non pas une
partie essentielle de la religion. Mais le culte public de FEglise appartenant à l'essence même de la religion, et la liturgie étant ce culte public lui-même ou la forme publique de la religion, pourquoi, puisque l'Eglise est aussi une société, n'aurais-je pas pu appeler la liturgie la forme sociale de la religion , c'est-à-dire la forme de la religion dans la société chrétienne? Que l'on y prenne garde : nos adversaires nous accordent encore assez volontiers, à nous catholiques, d'avoir quelque chose de public, et c'est pour cela qu'on réglemente et qu'on administre notre ciUte; mais on répugne vivement à nous considérer comme une société, et l'Eglise pourtant ne sera affranchie que le jour où sa vie sociale sera libre.
Mgr. Fayet, au lieu de s'élever jusqu'à ces liantes considérations pour se former une juste idée de la dignité de la liturgie, s'arrêtait aux notions qu'il avait trouvées là-dessus dans un certain catéchisme, dont il s'amusait à faire des leçons à D. Guéranger. C'est pour cela que le R. Père, dans sa réponse, le renvoyait au catéchisme lui-même, mais à un catéchisme solidement autorisé, savoir au catéchisme romain, le seul qui puisse être appelé en témoignage, comme autorité décisive, dans une contestation théol(^ique. Ce catéchisme, dit aussi du concile de Trente, parce qu'il a été publié par saint Pie V d'après l'ordre de ce concile lui-même, avait été reçu partout avec acclamation, et recommandé trèsrformellement dans nos conciles du XVP et du XVir siècle (1). Malheureusement aujourd'hui, en
(i) Le concile de Bordeaux de IS83 enjoignait aux curés de se procurer et d'expliquer le ealéchisme du concile de Trente. Le concile de Tours de la même année ordonnait aux confesseurs de Tavoir, sinon de le savoir. Le concile d'Avignon, de lS9<i, voulait que chaque prêtre le possédât. Nous passons sous silence les autres conciles tenus en France à la même époque.
D'un autre côté, les anciens rituels recommandaient ce catéchisme d'une manière toute spéciale ; ainsi , par exemple, ceux de Langres de 1680, de Paris de 1697 et de Besançon de 1705. Mais, pour ne parler que du Rituel de l'Eglise universelle, le seul qui fasse loi partout, on sait qu'il renvoie an catéchisme romain, d'abord, en général, pour y puiser les instructions qu'il convient d'adresser aux fidèles dans l'admi-
France, on ne le trouve plus dans les mains de tous les Curés. Cependant, Clément XIII, considérant que l'amour de la nouveauté tendait, au siècle dernier, à priver l'Eglise du grand bienfait d'un catéchisme universel, crut devoir adresser, le 14 juin 1761, un Bref solennel à tous les Evéques du monde pour les conjurer d'ordonner à leurs curés l'usage du catéchisme romain (1).
D. Guéranger cite de longs extraits de ce Bref dans V Appendice jle sa brochure; nous avons juge à propos, nous aussi, de les rapporter en note, après les avoir traduits en français (2). On y remarquera les mots imprimés en italiques ; après avoir glosé sur ces mots pour en relever l'importance , l'Abbé de Solesmes en tirait cette conséquence
ni^lration des sacrements, ensuite, en particulier, pour se renseigner au sujet du sacrement de pénitence. Nous avons déjà parlé de tout cela dans notre supplément aux Etudes liturgiques^ page v.
(1) Maintenant encore l'Eglise persévère dans les mêmes vues ; ainsi la sacrée Congrégation du concile recommandait en 18<i6 à Monseigneur TEvéque de Saint-Brieuc, dans la réponse qu'elle lui adressait au sujet de son compte-rendu sur l'état de son diocèse, de faire en sorte que ses curés et leurs aides se servissent du catéchisme romain dans l'instruction de leurs peuples, en vue d'y garder tout à la fois l'unité d'enseignement et la cbarité aussi bien que l'union des esprits.
(S) Extraits du Bref de Clément XHI, relatif au catéchisme romain :
« Ce qu'on doit enseigner aux fidèles, ce ne sont pas certaines assertions parUculières de docteurs même orthodoxes, mais la doctrine qui est marquée du caractère le plus certain de la vérité catholique,
savoir, l'universalité, l'antiquité et le sentiment commun H faut, en
outre, que ceux qui instruisent le peuple le renferment dans certaines limites, de manière à ne pas pousser leur enseignement au-delà de ce qui est nécessaire ou très-utile au salut
« Cest ce qu'ont parfaitement compris les Pontifes romains, quand, réalisant l'intention du concile de Trente, ils ont fait faire un ouvrage qui renfermât toute la doctrine dont il faut instruire les fidèles et qui fôt le plus possible exempt de toute erreur, savoir, le catéchisme romain où ils ont consigné toute la doctrine communément reçue dans l'Eglise, doctrine éloignée de tout danger d'erreur et qu'il faut, selon leur déclaration expresse, enseigner au peuple, parce qu'elle ne contient que ce qui est nécessaire ou très-utile au salut, et le développe de la manière la plus nette et la plus claire.
« Mais ce livre, qui avait été approuvé et loué d'une voix unanime, a été presque arraché en ces temps-ci des mains des pasteurs par Vamour de la nouveauté^ qui a produit une foule de catéchismes, indignes
que, si Clément XIII avait regardé comme un malheur l'abandon fait en quelques endroits du catéchisme romain simplement recommandé par saint Pie V, à cause de la variété et du scandale pour les faibles qui avaient pu en résulter, nous avons bien, nous, autant de raisons de déptorer l'abandon du Bréviaire et du Missel prescrits par ce saint Pape, surtout depuis le Bref de Grégoire XVI qui peut être considéré au moins comme l'équivalent en cette matière de celui de Clément Xfll relatif au catéchisme. Mais passons à la deuxième partie de la Défense de D. Guéranger.
d'être comparés au romain; et il est résalté de là un double mal, d'abord qu'on a vu presque disparaître Vunité qui existait dans la manière d'enseigner, ce qui est en quelque façon un scandale pour les simples qui ne croient plus habiter une terre d'une seule langue et d'un même langage, ensuite, que ces diverses manières d'enseigner la vérité caUiolique ont amené des disputes, et, la jalousie s'en mêlant , de graves dissentiments...
Pour extirper donc de l'Eglise ce double mal, nous avons cru qu'il fallait revenir au point d'où quelques individus peu prudents ^ et d'autres assez orgueilleux pour se vanter d'être les plus sages de tous, ont, depuis longtemps déjà, éloigné le peuple fidèle, c'est-à-dire, offrir de nouveau aux pasteurs des âmes ce même catéchisme romain, afin que ce qui a affermi autrefois la foi catholique et fortifié les esprits des fidèles dans la doctrine de l'Eglise qui est la colonne de vérité, les préservât maintenant encore des opinions nouvelles qui n'ont pour elle ni le sentiment commun, ni l'ancienneté... Nous avons donc pris soin de faire réimprimer ce catéchisme d'après l'exemplaire publié par saint l'ie V en conformil^ avec le décret du saint concile de Trente, ainsi que la traduction en langue vulgaire qui fut faite alors et éditée par ordre du même Pape.
c A vous maintenant, V. frères, de faire en sorte que ce catéchisme soit reçu par les fidèles. Ce livre donc, que les Pontifes romains ont offert aux pasteurs comme la règle de la foi catholique et de Pinstruction chrétienne, et qu'ils ont aussi publié pour qu'il y eût accord unanime dans la manière d'enseigner la doctrine, nous vous le recommandons le plus possible ; de plus, nous vous conjurons dans le Seigneur d'ordonner à tous ceux qui ont charge d'âmes de s'en servir en instruisant les peuples de la vérité catholique, afin de maintenir l'untfe' de l'enseignement, non moins que la charité et l'union des esprits. C'est à vous en effet qu'il appartient de pourvoir à la paix de tous, et tel est du reste le devoir de l'Evèque, de faire en sorte que personne, ne s'élevant au-dessus de sa dignité par orgueil, ne produise des schismes en brisant le lien de l'unité. »
Deuxième paktic. Cette nouvdle brochure parut aussi ea 1846. Le R. Père y établissait une thèse très-importante* concernant la valeur dogmatique de la liturgie.
La liturgie, nous dit-il, est le principal instrument de la tradition de TEglise. Celte tradition, originairement non écrite (ou écrite sans inspiration), se trouve maintenant en trois états différents : l"" définie dans des formules précises et promulguées par l'Eglise, telles que les symboles et la profession de foi de Pie IV; 2** professée par l'Eglise dans les formules dont elle se sert comme Eglise, dans les coutumes et les usages qu'elle suit el qu'elle impose avec auto* rite, soit comme expression de sa croyance, soit comme règle des mœurs; 3*" conservée par TEglise dans les docteurs qu'elle a approuvés, qu'elle recommande comme les témoins et les dépositaires ûdèles de la vérité qui lui a été conGée» et qu'elle interroge en cette qualité , lorsqu'il s'agit de prononcer un jugement sur la foi ou sur le^ mœurs.
La tradition, dans les deux premiers états, est garantie par l'autorité de Dieu lui-même qui ne saurait permettre que l'Eglise définit ou enseignât directement, professât même ou .enseignât indirectement Terreur. Prétendre que l'Eglise n'est infaillible que quand elle déOnit, ce serait lui ôter la note de sainteté qui lui est essentielle d'une manière permanente. L'Eglise ne peut pas plus être dans Verreur que l'enseigner (elle possède la double infaillibilité active et passive), en sorbe qu'il faut admettre l'axiome de saint Augustin que a l'Eglise ni n'approuve, ni ne fait, ni ne tait » ce qui est contre la foi ou les bonnes mœurs, b
Quant à la tradition dans son troisième état de conser* vation, on doit dire proportionnellement la même chose, car l'Eglise ne pourrait honorer du titre àe Docteur orthodoxe un auteur dont les écrits ne présenteraient pas la vérité révélée (traditionnelle) sans errer sur la tradition , et par conséquent sans professer ou enseigner l'erreur.
Dès lors, 1*" celui qui altérerait les écrits des docteurs orthodoxes par des éditions infidèles, et par des substitutions de textes même plus éloquents, se rendrait gravement coy-
pable contre l'Eglise en tant qu'elle cùnsefve la vérité révélée dans leurs écrits, et contre la vérité révélée elle-même dont ils sont le dépôt approuvé et consulté par l'Eglise, quand elle veut décider une controverse sur la foi ou la morale;
T Et à plus forte raison, celui qui altérerait les formules, rites et usages par lesquels l'Eglise professe sa doctrine, ou qui leur en substituerait d'autres même supérieurs en beauté, correction et convenance, pécherait-il contre l'Eglise en tant que professant la vérité révélée, puisqu'il ferait disparaître le témoignage public et permanent qu'elle rend à l'esprit divin qui Tanime;
S"" Et à plus forte raison encore, celui-là pécherait-il qui altérerait le texte des décisions formelles de la foi dans les conciles généraux ou les jugements du Saint-Siège.
Cette assertion-ci est trop évidente; quant aux précédentes, bien que les altérations qu'elles condamnent n'atteignent pas la tradition d'une manière aussi directe, puisqu'elles ne tombent pas sur la tradition formellement définie, mais seulement conservée ou professée, elles n'en sont pas moins certaines.
La liturgie a donc une valeur dogmatique et elle fait autorité. Son autorité est même supérieure à celle des Pères et des théologiens pris en particulier, c'est-à-dire en dehors de leur consentement unanime qui peut faire un dogme de foi. L'autorité des Pères, en effet, a pour principe l'approbation de leurs écrits par l'Eglise; or, l'Eglise, tout en les proclamant docteurs, n'entend pas se rendre propres toutes les pensées et assertions de leurs livres, mais elle se contente d'affirmer qu'on y trouve généralement sa vraie tradition, qu'elle se réserve d'y puiser au besoin pour la définir plus lard ; au lieu que la liturgie est rédigée par l'Eglise elle-même, qui en impose, récite et chante les formules.
a Le degré d'autorité des liturgies, dit Bergier dans son Dictionnaire, est très-différent de celle de tout autre écrit; c'est moins l'ouvrage de tel auteur que le monument de la croyance et de la pratique d'une Eglise entière dont il a
rauiorité. — Il n'y a rien, écrivent les auteurs de la Perpétuité de la foi, qui nous donne lieu de juger avec plus de certitude du senliment d'une Eglise sur TEucharislie que les paroles de sa liturgie. Tous les autres écrits sont, en quelque sorte, des écrits particuliers, lus par assez peu de personnes; mais le livre de la liturgie est le livre général de tous les ecclésiastiques; (de plus) tous ceux qui le lisaient le lisaient avec approbation et en se tenant obligés de croire ce qui y est dit sur les mystères. — En quel monument, s'écrie Mgr. Languet, nous apparaît plus sûrement et |)lus efficacement la mainte tradition que dans les prières composées dans l'antiquité la plus reculée, employées par la coutume la plus universelle, et conservées dans la plus constante uniformité? »
L'autorité d'une liturgie universelle se confondrait donc avec l'autorité de l'Eglise universelle qui la professerait, et, par conséquent*, l'autorité de la liturgie romaine se confond avec celle de l'Eglise romaine; or, ï Eglise de Rome ne peut pas se tromper; ainsi l'a déclaré Sixte IV en condamnant la proposition contraire de Pierre d'Osma. Disons mieux : la liturgie romaine est moralement celle de l'Eglise universelle, puisqu'elle est suivie partout, sauf dans quelques diocèses de Frapce et dans quelques Eglises du rit ambrosien ou mozarabe, grec-uni ou syrien, arménien ou copte. Ajoutons enfm que la liturgie romaine est celle de l'Eglise catholique, et qu'on peut en citer le Bréviaire ou le Missel en disant : voici ce qu'enseigne l'Eglise de Jésus- Christ.
Au contraire, une liturgie particulière, considérée en dehors de l'approbation plus ou moins expresse du Saint- Siège, n'a qu'une autorité restreinte, plus ou moins grande, selon le degré d'antiquité qu'elle peut prétendre, le nombre d'Eglises qui la suivent et l'importance des approbations qu'elle a reçues et dont la valeur est proportionnée à la valeur de l'autorité qui les a fournies. Si donc une Eglise quitte sa liturgie propre pour en prendre une autre également particulière, elle ne fait qu'abandonner une tradition
faillible pour une autre de même espèce plus ou moins faillible aussi, en sorte qu'elle peut y gagner ou y perdre ou faire un troc d'une valeur égale. Si, au contraire, elle abandonnait le romain pour adopter une liturgie partieu* lière, la parisienne ou toute autre, elle y perdrait évidemment. Si, enfin, elle change sa liturgie propre, tradition locale et faillible, contre la liturgie romaine, tradition universelle, infaillible et revêtue du plus haut degré dautorité désirable, elle ne peut qu'y gagner, et par suite elle fait bien.
C'est ce troc avantageux qu'avaient fait les Eglises de France au YIIP siècle, en remplaçant par le romain leurs coutumes anciennes, quoique respectables; et elh^ se consolèrent bien vite de la suppression de leur ancien rit, puisqu'il avait tellement disparu en très-peu d'années, que nonseulement on n'a plus pu le déterrer et le retrouver tout entier du temps de Mabillon, mais que, déjà même au IX* siècle sous Charles-le-Chauve, il n'en restait qu'un vague souvenir.
C'est le même troc qui a été proposé à nos Evêques de France au XIX* siècle, et qui a été, grâce à Dieu, accueilli et réalisé par la plupart d'entre eux avec empressement et reconnaissance.
On peut voir maintenant si j'ai eu si grand tort de proclamer avec le Pape saint Célestin que la loi de prier étoblit celle de croire. En cela, du reste, je me trouve d'accord non-seulement avec ce saint Pape, mais avec Bossuet qui déclare cette régie irmolable, avec le Cardinal de Noailles qui l'appelle la règle invariable des saints Pères, avec saint Augustin qui assure, selon le même Bossuet, que la foi de l'Eglise se trousse dans ses prières, enfin avec la pratique de l'Eglise elle-même qui a toujours cherché, ainsi que Bossuet, la tradition dans la liturgie comme dans sa source principale. C'est dans sa liturgie, en effet, que l'Eglise a trouvé les hymnes chantées à Jésus-Christ comme à un Dieu contre Arius; le Theotokos, Deipara ou Mère de Dieu, contre Nestorius; la chute de Thomme, la gi*atuilé du sa-
lut, et la nécessité de la grâce tant pour le principe de la jusUGcation que pour la persévérance finale contre les Pélagiens, etc. L'Eglise, dit saint Augustin, prie pour que les incrédules croient, c'est donc Dieu qui donne la foi ; elle prie pour que les croyants persévèrent, c'est donc Dieu qui donne la persévérance finale. Observons, avait dit saint Céleslin dans son fameux texte, les mystères des prières sacerdotales qui, venant des Apôtres, se célèbrent uniformément dans tout Tunivers et dans toute TËglise calholique, afin que la loi de la prière établisse celle de la foi. Car quand les Prélats remplissent l'ambassade qui leur a été conGée, ils plaident auprès de la clémence divine la cause du genre humain, et, toute l'Eglise s'unissant à leurs gémissements, ils demandent et réclament pour les inûdèles la foi, pour les idolâtres l'abandon de leurs impiétés, pour les juifs, les hérétiques, les schismatiques , les tombés, les catéchumènes, etc.
La liturgie est tellement la règle inviolable de la foi et le principal instrument de la tradition, que les hérétiques n'ont rien eu plus à cœur toujours que de chercher à faltérer, à la modiGer, à la transformer 6u à la supprimer. Arius voulait remplacer le Gloria Patri et Filio par la formule moins expressive de Gloria Patri per Filium; les nestoriens et les eutychiens n'ont survécu à leur condamnation qu'en insérant dans leurs Uturgies leurs dogmes erronés qu'ils ont éternisés par là; les évéques néo-ariens du Vlir siècle, Elipand de Tolède et Félix d'Urgel, n'appuyaient-ils pas aussi leur hérésie de la Gliation purement adoptive de Jésus-Christ sur le texte de la liturgie gothique ou moza* rabe? et le concile de Francfort ne dut-il pas leur dire, à peu près comme Alcuin : Si vous avez pour vous votre Ildefonse, nous avons pour nous notre Grégoire qui, dans son sacramentaire, appelle toujours Notre-Sèigneur le Fils unique, le vrai Fils de Dieu? Plus tard encore les Grecs n'ont-ils pas abusé du per filium pour l'opposer au filioque des Latins?
D*ua autre côté, comment le czar s'y est-il pris pour
plonger dans le schisme plusieurs Eglises grecques-unies de ses Etats, sinon en manœuvrant sur les livres litui^iques? Que voulaient aussi les protestants, quand ils ont introduit la langue vulgaire dans la liturgie, et remplacé le Missel et le Rituel romain par d'autres? Les anglicans, en particulier, n'onl-ils pas rédigé un Rituel nouveau? et, aujourd'hui, ne voit-on pas ceux qui se séparent de TEglise établie, les puséistes, revenir aux rites et aux prières romaines? Enfin, pour ce qui regarde les jansénistes eux-mêmes, ne crièrent-ils pas victoire, quand parut le bréviaire parisien de 1756? Tel est donc l'esprit des sectaires, et aussi leur secret.
Néanmoins; tout en attribuant aux formules de la litui^ie romaine une valeur dogmatique, je ne les donne pas pour autant d'articles de foi déjri définis; mais les articles de foi, avant d'être déclarés tels, ne sont-ils pas contenus dans le déi)ôt de la révélation écrite ou traditionnelle, d'où l'Eglise, qui les professait déjà, les tire afin de les définir? d'un autre côté, même avant les définitions doctrinales que l'Eglise formule pour confondre les hérétiques et les anathématiser, ne regarde-t-on pas déjà les novateurs comme des hommes dont il faut se séparer, par cela seul qu'ils tiennent une doctrine contraire à celle que l'Eglise confesse? Le filioque a-t-il même été défini autrement, dans le principe, que par son insertion au symbole de Gonstantinople, du consentement de l'Eglise romaine qui a autorisé enfin cette addition? Quant au symbole de saint Athanase, d'où lui vient son titre de confession de foi, sinon de l'adoption qui en a été faite par l'Eglise dans sa liturgie? Et les livres deutérocanoniques de la sainte Ecriture, qui n'étaient pas lus d'abord dans toutes les Eglises, à quoi les a-t-on reconnus pour divins, sinon à l'usage que l'Eglise romaine en faisait dans ses actes liturgiques? Ce sont les livres liturgiques aussi qui ont fourni le plus de témoignages pour définir la doctrine des sacrements, et si le Pontifical avait dit quelques mots de plus, la théologie qui s'arrête où la liturgie ellemême se tait, ne craindrait pas de décider en quoi consiste
précisément Tessence de la ConGrmalion et de l'Ordre. N'estce pas à la liturgie encore que Ton doit d'avoir promulgué la perpétuelle virginité de la Mère de Dieu , avant comme
après l'enfantement, Firgo priùs ac posteriùs Post
partum, Firgo? Enfin, le bréviaire nous fait connaître
les vrais docteurs de l'Eglise , tant par ce litre qu'elle leur attribue dans son calendrier, que par les leçons qu'elle leur emprunte d'ordinaire.
Il est aisé de voir, par tout ce qui précède, combien est vraie la règle de saint Céleslin, que la loi de prier établit celle de croire. Mais il ne faudrait pas s'imaginer que cette règle ne s'applique qu'aux formules liturgiques apostoliques, universelles et perpétuelles. L'Eglise, dans un siècle comme dans un autre , est constamment l'organe de la vérité, et TEsprit-Saint l'assiste de nos jours non moins qu'au temps des Apôtres. Aussi Bossuet citait-il en témoignage une prière, composée en 1022 dans un concile particulier, mais que l'Eglise a adoptée en l'insérant dans son Pontifical pour être récitée à l'ouverture des conciles : c'est la prière Adsvi>mm. Le second concile de Nicée, septième général, ne fonda-t-il pas aussi son décret en faveur du culle des images sur l'usage liturgique que l'Eglise en avait fait dte le IV* siècle? Le concile de Trente lui-même n'a-t-il pas tiré la nécessité de la prière, pour obtenir l'accroissement de la justice, de l'oraison dans laquelle l'Eglise dit à Dieu : Donnez-nous une augmentation de foi, d'espérance et de charité? cependant, on ne peut pas considérer cette oraison comme apostolique, ni même comme perpétuelle ou absolument universelle. Il y a plus, le Canon de la Messe ne renferme-t-il pas douze oraisons rédigées par les anciens Papes jusqu'à saint Grégoire-le-Grand qui ont ajouté, en les composant, aux paroles du Seigneur et aux traditions apostoliques? eh bien ! nonobstant cette addition et ce mélange de paroles humaines, nous n'en devons pas moins, sous peine d'anathème d'après le saint concile de Trente, regarder ce Canon en son entier comme pur de toute erreur.
— ISft —
Donc, pour que les formules liturgiques fassent autorité, il n'est pas nécessaire qu'elles remontent jusqu'aux Apôtres. .C'est la tradition divine qu'elles renferment qui doit remonter jusque-là, mais non la formule elle-même par laquelle l'Eglise la professe. Celte formule, l'Eglise peut la changer. Il n'y a de texte vraiment invariable que l'Ecriture-Sainte; au contraire, même les symboles et les confessions de foi peuvent revêtir des formes différentes. Ainsi, le Symbole des Apôtres est devenu, entre les mains de l'Eglise, le Symbole de Nieée, puis de Constantinople, même de saint Athanase, pour ne pas parler de la profession de foi de Pie iV. L'Eglise n'est donc pas liée par ces sortes de formules; elle peut, au contraire, leur faire subir dans les termes, et sans toucher au fond immuable des doctrines, toutes les modifications nécessaires pour condamner les erreurs du temps. C'est ainsi qu'elle a consacré successivement les mots Trinités consubstantiel, transsiUh stantiation, eic; pourquoi n'aurait-elle pas varié également dans ses formules liturgiques, sans empêcher la tradition d'y demeurer quant au fond aussi intacte, aussi stable, aussi divine enfin que si les Apôtres nous eussent donné un texte resté immuable du Missel, du Bréviaire, du Pontifical et du Rituel?
Il faut même dire que si les Apôtres nous avaient laissé un recueil complet de formules liturgiques, mais rédigées par eux comme Pasteurs des Eglises et sans inspiration divine, ce recueil n'aurait pas pu réclamer le privilège de Tinvariabilité; la liturgie de saint Jacques, par exemple, quand même elle serait certainement de lui, n'aurait pas pour autant le caractère d'Ecriture-Sainte, pas plus que le Credo; et de même que l'Eglise a pu ajouter au Credo sans altérer la foi, elle aurait pu aussi remanier les litui^ies apostoliques sans nuire à la tradition divine qui s'y serait trouvée renfermée. Comme héritière, en effet, du pouvoir apostolique, l'Eglise conserve son autorité sur tous les usages de cérémonies, de formules et de discipline que les Apôtres ont établi d'eux-mêmes, sans les avoir reçus de Jésus-
ChrisI, en sorte qu'elle peut les changer, les modifier, et même les abolir.
Si Ton a bien compris les explications précédentes, on reconnaîtra aisément, d'une part, qu'il ne suffirait pas de citer les Apôtres, en dehors de leurs écrits inspirés, pour établir un point de foi, et, de Taulre, qu*il n'est pas nécessaire de pouvoir invoquer leur témoignage pour arriver au même résultat. Il suffit bien , pour constater un dogme de foi traditionnelle, de consulter les sources de la tradition elle-même de l'Eglise, ses Docteurs, par exemple, non pas seulement ceux des premiers âges, tels que les Ambroise et les Augustin, mais ceux d'un âge de beaucoup postérieur, saint Bernard, saint Thomas, saint Bonavenlure; comme aussi il suffit de consulter sa liturgie où elle a parlé ellemême, car nous devons avoir foi en l'Eglise catholique toujours assistée par TEsprit-Saint et toujours infaillible.
Et il ne faut p^s s'imaginer a ce propos que les applications, que l'Eglise fait assez souvent dans ses offices de certains textes de l'Ecriture, doivent toujours se prendre dans un sens purement nccommodalice et dépourvu de toute force probante; n'a-t-elle pas le droit, en effet, d'in*^ terprêtcr la parole de Dieu? et pourquoi ne pas considérer les textes en question comme étant, dans leur ensemble harmonieux, d'une part, l'abrégé de la tradition des Pères, de l'autre, l'expression fidèle des sentiments de l'Eglise sur les points auxquels elle les a> appliqués? Saint Matthieu n'avait-il pas pris dans un sens mystique le texte d'Osée Ex JEgypto voccm filium meum, pour y trouver la prophétie du retour (k Noire-Seigneur de l'Egypte? et saint Paul, celui du Prophète-royal In omnem terram cxiVt< sùnus eorum, pour y découvrir la diffusion de la prédication apostolique par tout l'univers, comme aussi celui de Moise dans le Deutéronome Non alligabis os bon trituramti, pour en tirer l'obligation où sont les fidèles de nourrir leurs Pasteurs? Ecoutons ce que dit à ce sujet Thomassin : « Tous les sens admirables et sublimes que l'Eglise, » scrutatrice des mystères, découvre dans les Ecritures,
"» sont réellement renfermés dans les paroles du livre sacré» » disposées par TEspril-Sainl de manière à ce que ces sens » merveilleux el sccrels en puissent ôlre lires. L'Eglise les » en extrait dans la suite des temps et les développe. A » l'Eglise universelle seule apparliont une telle préroga- » live, » à l'exclusion de tout individu, même Pasteur.
Mais la liturgie ne conserve pas seulement les traditions du dogme, elle révèle aussi celles de la morale. En chaque siècle, le Saint-Siège admet quelques saints aux honneurs du calendrier universel, avec office dans le bréviaire et récit public et officiel de leur vie contenant I appréciation de leurs œuvres dans des légendes admirables d'onction et fortes de doctrine, précieux instrument de renseignement moral de l'Eglise, qui ne pourrait proposer à la vénération et à l'imitation des fidèles des actes coupables ou contraires à la perfection, sans professer l'erreur sur la morale de Jésus-Christ.
Le R. Père avait déjà parlé ailleurs des oraisons et de la petite légende du Martyrologe. Voici ce qu'il en disait : La liturgie, jugeant les écrits des saints dont elle célèbre la fêle, nous apprend, par exemple, que nous trouverons dans les ouvrages de sain le Thérèse une céleste doctrine propre à nous nourrir, et dans ceux de saint François de Sales des avis à suivre et à pratiquer. Il ajoutait que l'Eglise y regarde de près, quand elle veut promulguer de pareils jugements, el qu'ainsi elle a mis plusieurs années avant d'arrêter ce qu'elle dirait à la louange de saint Alphonse de Liguori, en insérant son nom dans le Martyrologe.
Qu'on nous permette d'ajouter 5 ces citations de D. Guéranger nos propres observations, afin de développer sa pensée et de montrer que la liturgie est une mine féconde d'instructions en tout genre. On voit donc, dans l'oraison de saint Pie V, que Dieu l'a choisi pour réparer le culte divin; dans celle de saint Grégoire VII, que Dieu lui a donné la vertu de constance ou de force pour défendre la liberté de l'Eglise; dans celle de saint Vincent de Paul, que Dieu l'a doué de la vertu d'un Apôtre pour promouvoir la
beauté de Vordre ecclésiastiqm. CeUe de saint Alphonse de Liguori veut que nous écoulions ses avertissements salu* taires, el dans la posleommunion on le représente comme un ûdèle dispensaleur et prédicateur du divin mystère de TEucbaristie, en manifestant le vœu que les fidèles le reçoivent souvent (selon le désir de ce saint). On voit, dans Toraison de sainte Brigitte, que Dieu lui a révélé par son Fils de célestes secrets; celle de saint Pierre Damien nous recommande de suivre ses avis; enfin, celle de saint Jérôme nous le montre comme un très-grand docteur donné à l'Eglise pour interpréter ou commenter les saintes Ecri^ tures. Besançon y a ajouté et pour réfuter les hérétiques, mais le Bréviaire romain n'en parle que dans la légende où on lit qu'il les a poursuivis par des écrils très-vifs, acerrimis scriptis exagitavit. Celui qui voudra, au reste, se faire une idée de la manière dont on a remanié les légendes romaines dans les bréviaires français, n'aura qu'à comparer celle de saint Jérôme dans le bisontin avec la romaine qui lui a servi de canevas; on lira, par exemple, dans la bisontine, au lieu des mots cités plus haut, ceux-vi, scriptis aeriter insectatus est, ce qui n'est pas la ménoe chose, des écrits pouvant être vifs sans que leur âcrelé retombe sur l'auteur comme un reproche. La légende bisontine a ajouté les tentations importunes dont on ne voit pas trace dans la romaine; on ne parle pas non plus dans celle-ci de la con^ dition que le saint aurait mise à son ordination, de ne pas abandonner sa vie solitaire. Pourquoi Besançon elTacc-t-il, après cela, que c'est par m'dre de I)anuise que saint Jérôme a corrigé le Nouveau-Testament? Enfin, a-t-il bien fait d'ajouter que V Eglise latine s'est servie depuis du psautier corrigé par ses soins? est-ce que l'Eglise a quitté tout de suite, et surtout répudié absolument la version plus ancienne de lawtus itala?
Ne poussons pas plus loin ces observations critiques. Revenant à D. Guéranger et à l'appréciation qu'il a faite des légendes romaines, disons avec lui que non-seulement nous devons reconnaître en général leur valeur en matière
de doctrine, mais que, méine au point de vue des Caitsqm y sont consignés, il Q*est pas possible de les allaquer comme contraires à la foi ou aux mœurs; ces faits fussent-ils faux, au moins ils ne renferment rien qui puisse mal édifier ou nuire à la foi, e( par conséquent ôler à la liturgie sa valeur dogmatique ou morale.
Mais ces faits eux-mêmes peuvent-ils être regardés comme faux historiquement? Dès que ce ne sont pas des faits dogmatiques ou liés au dogme, TEglise n'engage pas vis-à-vis d'eux son infaillibilité; ils pourraient donc n'être pas vrais; on ne doit cependant, selon Benoit XIV, les révoquer en doute qu'avec modestie et sur raisons sérieuses, attendu que leur insertion toute seule dans les légendes du Bréviaire romain est un assez bon argument en faveur de leur vérité.
Quelques personnes trouveront peut-être que nous nous sommes trop étendu dans Tanalyse que nous venons de ^faire de la seconde partie de la Défense de D. Guéranger; mais nous sommes persuadé que la plupart de nos lecteurs nous sauront gré de leur avoir donné une idée assez com* plcte de cette grave dissertation. Us remarqueront que c'est peut-être bien l'abbé de Solesmes, et non TEvéque d'Or* léaus, qui a relevé la controverse liturgique, en la repla' çant à la liauteur d'où on Vamit fait descendre.
Au reste, nous craignons si peu d'avoir été trop loin dans noire compte-rendu précédent, que nous avons cru devoir y ajouter un très-long supplément relatif à la niatière des légendes. On le trouvera note F, à la fin du volume.
D'un autre côté, nous sentons le besoin de faire ici une réflexion importante qui se rattache à la question de la tradition et des définitions de l'Ëglise. Il n'est pas rare d'entendre dire : l'Eglise ne peut pas définir, elle ne définira jamais comme de foi tel ou tel point de doctrine ; et la raison qu'on en donne, c'est que le point dont il s'agit ne parait pas assez clairpment contenu dans la sainte Ecriture ou dans l'enseignement traditionnel .des siècles écoulés. Mais k qui appartient-il de juger de cette affaire? n'est-ce
— 1K9 — pas TEglfse seule qui a la clef et rinlelligence du dépôt scripluraire et tradilionnel? et ne peul-elle pas, aidée du Saint-Esprit, y découvrir bien des choses que nous n'y voyons pas, et que FEspril-Saint ce|>endant y a déposées |K)ur \es en tirer un jour? Que Ton se rappelle la réflexion de Thomassin, et que Ton prenne garde de confondre le^ sens mystique révélé avec le sens purement aceommodaticc qui est de i*homme. Une grande leçon vient de nous être donnée en 185b; que n*avail-on pas objecté contre la déflnilion du dogme de l' Immaculée-Conception? on n'a qu'à lire l'ouvrage du cardinal Gousset, intitulé : La croyance générale et constante de l'Eglise touchant l'Immaculée^ Conception; on y verra des Prélats écrire au Pa|)e que rimmaculée-Conception n'est |>as définissable comme vérité de foi catholique ; et cependant Pie IX a prononcé le contraire, et toute l'Eglise catholique a acclamé sa définition sur ce point autrefois si controversé. Pourquoi n'en serait-il pas de même à l'avenir sur d'autres controverses qui touchent de près à la constitution elle-même de l'Eglise et aux prérogatives de son chef suprême? Pour ce qui nous regarde, nous désirons de tout notre cœur que le Souverain-Pontife en vienne enfin à proclamer aussi le dogme en celte matière, afin d'arracher du sein de l'Eglise catholique toute semence de schisme.
G>ntinuons notre analyse de la Défense de D. Guéranger contre Mgr. Fayet.
Troisième partie. Cette nouvelle lettre du R. Père ne parut qu'en 18^7. Le défaut de loisir l'avait contraint d'en différer jusque-là la publication. Après en avoir prévenu ses lecteurs, D. Guéranger annonce qu'il va entrer dans le domaine du droit canonique. Son but est de faire voir que la liturgie a été l'objet des règlements disciplinaires les plus solennels.
Nous ne voulons pas énumérer ici ces décrets qui doivent servir de matière à d'autres Etudes également annoncées; mais nous ne pouvons passer sous silence les principes établis par D. Guéranger au sujet de la discipline ecclésiaS'^ tique eu général.
On entend donc par discipline Tensemble des règlements extérieurs ou des lois établies par l'Eglise; en d'autres termes, le droit canonique. Or, il y a de tels rapports entre le dogme et la discipline ou le droit canon, que les principes fondamentaux de ce droit ne sont rien moins que des articles de foi; en sorte que la discipline a la foi pour base, et ne fait en un sens qu'appliquer ou développer le dogme lui-même.
Elle applique le dogme, par exemple, dans les lois où elle ordonne la souscription à la Profession de foi de Pie IV pour s'assurer par-là de Torthodoxie des pasteurs, dans les lois où elle rappelle les conditions de licite ou de validité des sacrements, dans celles où elle règle les formes des jugements ecclésiastiques selon les principes de l'équité naturelle, dans celles encore où elle détermine les devoirs du jeâne, de l'abstinence et de l'assistance à la sainte messe (voir Etude ptéliminaire, p. 200, un ftiot sur les rapports de ces lois avec le droit divin), dans celles enfin où elle fixe les attributions respectives des membres de la hiérarchie, soit d'ordre, soit de juridiction.
Elle développe le dogme dans beaucoup d'autres règlements qui dérivent d'une manière plus ou moins directe de son pouvoir législatif. Ainsi, il est de foi en général que l'Eglise a le pouvoir de lier et de délier; elle peut donc faire des lois, infliger des censures, réserver des cas, établir des empêchements dirimanis, etc. Que tel cas maintenant soit réservé au Pape, que telle chose constitue un empêchement dirimant, c'est bien un fait disciplinaire; mais il est de foi que l'Eglise a pu faire cette réserve et établir cet empêchement. Elle est inraillible, en elTet, dans les règlements de sa discipline générale, lesquels ne peuvent ni contenir ni favoriser l'erreur dans la foi ou la morale; elle est même infaillible dans ses pratiques universelles représentatives d'une croyance, puisqu'elle ne peut pas plus pratiquer que professer l'erreur, sans perdre sa sainteté, selon l'axiome déjà cité de saint Augustin : Ecclesia, quœ sunt contra fidem vel bonam vitam, non approbat, nec facit, nec tdcet.
Il suit des principes énoncés plus haut que les réserves. apostoliques, par exemple, ou, si Ton veut, les restrictions mises par le Pape à la juridiction des Evéques, réserves et restrictions qui font partie de la discipline générale de FEglise, sont valables et lient la conscience des pasteurs.
Dans notre Etude préliminaire, page 212 et suivantes, nous sommes entré dans d'assez longs détails sur la véritable nature de ces réserves, pour montrer qu'elles ne sont pas un amoindrissement du pouvoir dinn ou naturel des Ei^ques, et nous avons signalé à cette occasion trois propositions du synode de Pistoie relatives à cette matière, qui ont été condamnées par la Bulle Ju^ctorem fidei. D. Guéranger avait rapporté ces mêmes propositions en cet endroit-ci de sa défense, et il en tirait cette conséquence pratique : Donc TEvêquedoit tenir compte des irrégularités, jdes empêchements de mariage, des cas, péchés ou vœux réservés au Pape, ainsi que des autres réserves concernant les indulgences, rinstitution canonique des pasteurs, la béatification et la canonisation des saints, etc.
H allait plus loin, et déduisant de nouvelles conclusions, il ajoutait : Donc un prêtre ne serait pas schisniatique, s'il refusait de reconnaître les actes de son Evêque dans les matières réservées; il a le droit d'examiner, par conséquent, si les règlements qu'on lui propose ne sont point annulés par quelque réserve apostolique.
Après avoir donné à ce sujet des détails que Ton peut lire, Etitde préliminaire, page 158, le R. Père signalait, en particulier. Terreur dans laquelle était tombé, au préjudice des droits du Pasteur suprême, M. Bernier, vicaire- |6néral d'Angers, dans son compliment du jour de Tan {845 à son Evêque, en disant qu'il ne connaissait point d'autres moyens à sa portée, pour accomplir les devoirs qu'impose runîté envers la chaire pontificale et le Pape, que de pratiquer à l'égard de son Evêque la vénération, l'aiïection et la déférence. Là-dessus D. Guéranger lui reprochait d'avoir confondu deux degrés de la hiérarchie entièrement distincts et deux devoirs séparés, et il établis-
sait, comme nous Tdvons raconté page, i^l de celte même Etude prélirmnairê, que l'on n'est catholique que par sa soumission persmndle au Pa|)e, Pasteur immédidi de tous les chrétiens.
D. Guéranger parlait ensuite de la variété qui pouvait exister dans la discipline des Eglises, et il la réduisait aux seuls points laissés libres par la discipline générale; toute dérogation particulière à cette discipline générale ellemême lui paraissait illégitime, sauf dispense accordée par l'Eglise, ou, ce qui arrive plus souvent encore, tolérance forcée de sa part. Voir ses propres paroles, page 12i de notre Ettide préliminaire .
Mais le R. Père n'était entré dans le développemarit des principes énoncés plus haut que pour en faire l'applicatioa à la liturgie, en tant qu'elle appartient à la Discipline ecclésiastiqvs et qu'elle est l'objet d'une Résen^ aposto^ liqvs. Il passe donc en revue les règlement3 du droit sur eetle matière.
Après avoir montré en général que l'Eglise, fondée sur Tunité de foi et d'autorité, a dû tendre à reproduire l'unité dans tous seis actes, dans sa discipline, dans sa liturgie en particulier, et surtout dans sa liturgie, à cause de son caractère dogmatique qui la rattache plus étroitement à la eonression de la foi, il établit par les faits que l'Eglise a toujours manifesté cette dernière tendance, et qu'enGn elle est parvenue à son but en créant l'unité liturgique et la mettant sous la sauvegarde d'une réserve apostolique.
Nous terminons ici notre compte-rendu de la troisième lettre de D. Guéranger à Mgr. Fayet. Celte lettre devait être suivie de deux autres, d'après le plan de défense que s'était tracé le R. Père; mais, avant qu'il eût pu les foire paraître, la révolution de 18ft8 était venue bouleverser la France, et Mgr. Fayet lui*même avait disparu. L'abbé de Solesmes crut donc devoir s'abstenir de composer, ou tout au moins de publier, ces deux lettres; seulement, lorsqu'en 1851 il mit au jour le troisième volume de ses Institutùms, il consacra une partie de la préface de ce dernier ouvrage
à l'achèvement de sa justiGcalion. Nous en parlerons en son lieu; mais disons, pour finir ce chapitre, que le K. Père ne s'était pas trouvé seul à réfuter Mgr. Fayet. Dès 1846, un laïque lui était venu en aide par une brochure pleine de sel et de rétorsions ou d'arguments ad hominem. Cette brochure, intitulée Réflexions d'un laïque présentées à Mgr. d'Orléans sur son examen des institutions liturgiques, avait pour auteur M. Pb. Guignard, membre de la Société de l'Ëcole royale des Chartes. M. Goîgnard y déchirait, entre autres choses, que « pour ceux des laïques qui avaient quelque peu étudié la question liturgique, le triomphe des doctrines ramenées en France par le R. Père Guéranger était Tobjet de bien des vœux, n