CHAPITRE XX
De la brochure Intitulée t De la eltnatlon de la question lltorg^lque en Franee en 1861.
A partir de Tépoque glorieuse des conciles provinciaux tenus en France en i849-51, la polémique lilurgique aurait dû cesser, ce semble, puisque la cause était gagnée en principe; mais, comme on le sait très-bien, le principe n'est pas toujours suivi de son application, et l'on conçoit que ceux qui ne se paient pas de mots réclament, la chose elle-même qui leur est due et que Ton retient à leur pré-* judice. D*un autre côté, on a pu remarquer que, dans quelques-unes de nos provinces ecclésiastiques, on n'avait rien décidé, ni même discuté sur la matière; il n'est pas étonnant dès iors qu'ainsi attardées dans la marche commune, ces provinces aient trouvé quelqu'un qui voulût leur faire faire quelques pas en avant, et que leur mutisme inconcevable ait occasionné des gloses sur leur compte. Elles ont donc dû tout naturellement devenir le théâtre de quelques luttes tardives, d'autant plus ardentes même que Ton mettait moins de bonne volonté à les empêcher de naître. Nous pouvons signaler dès maintenant Toulouse, Rouen, Besançon et Lyon comme ayant eu à subir cet inévitable sort.
Il parait donc que, dès 1850, on publia dans la province de Toulouse une petite brochure où l'on traitait, dans une première partie, du droit des Eglises de France à avoir leur liturgie particulière, et, dans une seconde, du droit de telle Eglise d'avoir la sienne propre. N'ayant pas pu nous procurer cet écrit, et celui qui nous en a révélé Texistence l'ayant réfuté sans lui donner son nom, nous n'osons pas afBrmër absolument qu'il soit question de Toulouse dans la seconde partie; nous en jurerions bien cependant,
— 182 ~ attendu que, selon notre auteur, on infirmait dans cette brochure la valeur morale et canonique de l'acceptation du Bréviaire romain faite par le concile provincial de T. Qu'était-ce, en effet, que ce concile de T., sinon celui de Toulouse, présidé par le Cardinal de Joyeuse, en 1590? d'autant mieux que la brochure attaquait précisément ce Cardinal, à qui elle reprochait d'avoir voulu faire sa cour au Pape dans le concile qu'il avait présidé.
Quoi qu*il eu soit, on vit paraître, en 1851, une autre brochure savante et piquante intitulée : De la situation de la question liturgique en France en i 851. Cette brochure était tout à la fois l'antipode et l'antidote de la première. Elle était anonyme, il est vrai ; mais il n'était pas difficile d'en découvrir le véritable auteur; il s'y décelait assez par sa manière propre de poser et de résoudre les questions; il y donnait d'ailleurs des détails assez étendus sur un ancien bréviaire de Besançon, pour qu'on ne pût pas prendre le change sur sa véritable origine. Néanmoins, puisqu'il a plu à ce très^habile contre versiste de se couvrir du voile de l'anonyme, nous respecterons avec le plus grand soin son incognito. Au reste, nous ne prétendons pas nous arrêter longtemps sur son écrit, quoique |JeiQ d'érudition et surtout de raison; il nous suffira, ponr donner un exemple de son genre de dialectique, de citer le passage suivant.
Parlant de l'opinion d'un respectable Prélat, qui était chaud partisan des bréviaires français, mais qui aurait voulu que leur orthodoxie fût au moins garantie pa/r tous les Evéques d'une même prw^nce ecolésia4tiqu/e (Tolède et Toulouse se confondent), il le réfute de la manière suivante :
« Cette opinioa du vénérable Archevêque a cela de remarquable, T qu'il reconnaît ouvertement Tinsuffisanee de la garantie (d'orthodoxie) pour tout bréviaire qui ne serait que diocésain; T que, pour remédier à cette insuffisance, il désirerait l'unité liturgique au moins dans chaque province ecclésiastique, ce qui n'ir^t à rien nseioa, mi dit
en passant, qu'à confisquer au profit du Métropolitain le droit (de chaque Evéque); 3* qu'il regarde conomc suffisante la garantie ofTerte par l'approbation de tous les Evéques d'une province, quoiqu'il ne puisse pas la considérer comme complète et absolue. Sur quoi je lui adresse avec respect cette question : Puisque vous désirez une garantie d'orthodoxie plus grande que celle qui résulterait de l'autorité d'un seul Evéque; puisque vous émettez le VŒU d'y substituer l'approbation des Evéques comprovinciaux, tout en avouant que cette autorité n'est pas encore infaillible, ne serait-il pas infiniment plus à propos de désirer et de demander l'approbation du Saint-Siège? Ce serait beaucoup plus conséquent et plus sûr... DCvquel droit pouvez-vous prononcer que la plus haute garantie n'est pas nécessaire quand elle est possible, et que, s'il n'y en a pas assez dans un seul Evéque, il y en a assez dans le concile provincial. »
Nous pourrions faire beaucoup d'autres extraits du même genre, et nous y trouverions avantage et plaisir ; mais il faut nous borner. Du reste, que l'on nous permette de le dire, quelque force de logique que l'on rencontre à chaque page de cet excellent opuscule, il n'a peut-être pas fait faire à la question liturgique pratique tout le progrès qu'il était appelé par sa nature même à produire, attendu la réserve très-grande que son respectable auteur avait cru devoir mettre dans ses dernières conclusions. Ses conclusions, en effet, allaient beaucoup moins loin que ses principes; or la plupart des hommes sont ainsi faits , qu'ils abusent trop souvent de la modestie açec laquelle ils exigent qu'on les traite, et qu'ils perdent aisément de vue les prémisses qui les écrasent, si on s'abstient de formuler nettement contre enx les conséquences qui en découlent. C'est aussi là, si nous avons bonne mémoire, ce que regrettait avant nous l'écrivain qui rendit compte de cet ouvrage dans Y Univers, au moment où il parut. On s'explique, de cette sorte, comment un livre qui faisait si bien ressortir, par la puissance de son argumentation, l'illégitimité de nos liturgies modernes,
— iSk — a cependant laissé, même les compatriotes de son antear les mieux disposés à Tccouter, dans leur apathie liturgique; la dernière page, toute seule, leur paraissait suffire pour se tranquilliser entièrement et regarder comme non avenues les quatre-vingts précédentes. Nous remarquons , au reste, avec plai^r, que Y Ami de la Religion, qui avait gardé depuis longtemps le plus profond silence sur les brochures favorables à la réforme liturgique romaine, sur celle de Mgr. Parisis en particulier l'an de grâce i846, s'était épris d'un beau zèle pour louer celle dont nous parlons; il avait bien raison, assurément, mais nous ne faisons cette observation que pour montrer quelle suite d'idées a régné dans ce journal depuis son origine si respectable jusqu'à sa si lamentable fin. Nous espérons bien que ses rédacteurs actuels ne nous tracasseront pas pour les appréciations de diverse nature que nous nous sommes permises à l'égard de leurs dtvers prédécesseurs.