S — CHAPITRE XXI
Mgr. Fayct, dans son écrit contre D. Guéranger, n'avait pas seulement rabaissé la liturgie au point d'obliger son adversaire à en relever la dignité et la valeur tant dogmatique que disciplinaire, il s'était encore attaché h rapetisser la personne du R. Père, soit en se moquant de sa prétendue hérésie anti-litui'gique, soit en essayant de lui enlever, comme disait Mgr. d'Aslros, toute l'autorité qu'il poumit iiçoir comme écrivain.
D. Guéranger devait donc à son honneur de répondre aussi sur ces deux griefs; et, en elTct, il entrait dans son premier plan de défense de traiter de ce double objet dans deux lettres nouvelles qui devaient faire suite aux précédentes. Mais, l'Evéque d'Orléans étant mort sur ces entrefaites, le R. Père avait renoncé à son projet. Seulement, quand l'époque fut venue de publier le troisième volume de ses Institutions en 1851, il profita de l'occasion pour y coudre une longue préface dans laquelle il terminait, d'une part, son affaire avec Mgr. Fayet, et réglait, de l'autre, son compte avec d'autres adversaires.
Mgr. Fayet l'accusait donc d'avoir qualifié d'hérésie tous les changements opérés dans la liturgie par cela seul qu'ils étaient des changements. Le R. Père répond à cela qu'il n'avait qualifié d'hérétique que le système anti-liturgique lui-même, ennemi des formes du service divin. Or, ce système déjà ancien, et pratiqué par les calvinistes, avait été aussi celui des jansénistes; seulement D. Guéi*anger, tout en se plaignant qu'on eût malheureusement employé des jansénistes à la rédaction de quelques liturgies nouvelles, n'avait jamais dit qu'on leur eût laissé réaliser ce système en tout et partout; il n'avait donc pas signalé
comme hérétiques toutes les réformes liturgiques du siècle dernier.
En ce qui regardait le bréviaire d'Orléans lui-même, D. Guéranger ne s*clait pas trompé en Taltribuant à Lebruu-DesmareUcs , mort appelant en 1731; il s'élait trompé seulement, en attribuant à cet auteur l'édition faite en 1731 sous Mgr. Fleuriau d'Armenon ville; mais cette édition n'était que la reproduction, dans la proportion des dix-neuf vingtièmes, de celle qui avait été publiée en 1693 sous Mgr. de Coislin, assez condescendant pour le jansénisme, comme chacun sait, et dès lors assez disposé à se servir de Lebrun-Desmarettes pour la composition de son bréviaire, qui du reste lui est généralement attribué par les auteurs.
La seconde chose, dont l'abbé de Solesmes avait è se plaindre, était une masse d'imputations lancées coutre lui sur le ton de la légèreté et d'une plaisanterie plus ou moins fine, dans le but avoué de le faire passer pour un homme Ignorant les premiers principes de toutes choses, mais |irinetpalement les éléments de la grammaire. Le R. Père ne* regrettait pas assurément' d'à vcnr manqué l'occasion de renvoyer à son spirituel adversaire tous ces traite qu'il lui avait décochés de si bonne grâce. Il croyait cependant devorr répondre à une malice de ce genre à cause de l'importanee de la chose. Il s'agissait d'un texte de Valafrid Stfabon» écrivain du IX* siècle. Cet auteur avait dit : Nam et Getoêiuê Papa ità tàm à se quàm ab aliis cémpositas preces éicitur ordinàsse, et Galliarum Ecdesioe suis wratianibus utebantur, quœ et adhùc à miUtis habentur. D. Guéranger avait trouvé dons ce texte qu'on s'était servi dans les Gaules du sacrantentaire gélasien avant Charkmagae, et que» même après lui, c'est^-dire après l'inUroduction du sacrameataire frégcrien biite par ses soins, plusieurs Eglises coQtÎDuaîeat ù s'en servir encore. (Le R. Père n'aurait-il pas dû se contenter de dire qu'elles le possédaieni encore, peut-être à titre de simple monument?)
Or, R^r. Fayot, faisant appel au bonhomme Lhonond,
▼oulait qu'on tradoisil âulrement, savoir, queded Eglises des Gaules se servaient encore, du temps de Valafrid Strabon, de leurs prières à elles, suis, ou du sacramenlnire ^aZJicon. C'est ce que le R. Père n*admet pas, malgré le pronom suis et les règles du bonhomme Lhomond , par la raison que Lhomond n*avait pas enseigné sa grammaire à Valafrid Strabon, et que d'ailleurs l'explication du texte de ce dernier, d'après les règles de cette grammaire, contredirait évidemment un fait historique certain, celui de la disparition du sacramentaire gallican au temps de Charles-le- Chauve. Ni Strabon, ni la Vulgate n*ont suivi la règle de Lhomond sur l'usage des pronoms. D'ailleurs la phrase de Valafrid Strabon se trouve tellement combinée que le pro^ nom suis doit se rapporter aux oraisons de saint Gélase, par suite de la conjonction qui les unit; c'est en effet la particule copulative et, non l'adversative sed.
Mgr. d'Orléans prétendait, pour mieux appuyer sa glose, qu'il fallait renvoyer à la ligne cette partie du texte Et GdUUarumEeclesiœ; sur quoi D. Guéranger lui répond que sa prétention ne repose sur rien, et qu'il ne peut citer aucune édition à l'appui de son idée.
Veut-on avoir une notion plus complète de ce qu'a dit V. Strabon sur la matière? il n'y a qu'à recourir à son écrit pour l'étudier à fond. C'est dans son chapitre XXII qu'il s'occupe de l'ordre de la messe : a Plusieurs, dit-il, tant chez les Grecs que chez les Latins, ont réglé l'ordre de la Messe, comme ils l'ont jugé à propos. Pour ce qui regarde les Romains, tout en recevant leur usage et leurs observances du B. Pierre, le Prince des Apôtres, ils y ont ajouté, chacun en son temps, ce qu'ils ont jugé convenable. Et leur manière de célébrer les saints mystères est suivie par un si grand nombre de nations, parce que, d'une part, elles ont tiré leur origine (chrétienne) de ce chef apostolique, et que« de l'autre, nulle Eglise de l'univers n'est demeurée pure, à l'égal de la romaine, de toute lie d'hérésies dans tous les siècles antérieurs. De son côté, saint Ambroise de Milan a réglé l'ordre tant de la Messe que des
— iSS — autres offices pour sou Eglise et les Eglises de la Ligurie , et on Ta observé jusqu'à ce jour dans l'Eglise de Hilan. Expliquons donc le mieux que nous pourrons l'ordre de la Messe romaine. » Alors Valafrid Strabon développe, dans tout le reste de son chapitre XXII, les diverses parties de la Messe selon le rit romain. C'était bien le cas pour lui de parler du rit gallican, s'il avait encore existé de son temps; eh bien ! non; après n'avoir signalé d'abord dans l'Eglise latine que le rit romain et l'ambrosien, il s'occupe exclusivement du premier, et s'expliquant, à propos des oraisons sans doute, sur les variations qui s'étaient introduites dans le rit romain, il rappelle d'abord ce qu'avait fait saint Gélase à cet égard, puis il arrive tout de suite à saint Grégoire en passant par les Gaules de la manière suivante : « On dit que saint Gélase mit en ordre les prières, composées par lui et par d'autres , et les Eglises des Gaules se servaient de ses oraisons, que beaucoup possèdent encore maintenant. Mais parce qu'on y avait inséré beaucoup de choses d'auteurs incertains et dont le sens n'était pas intact, saint Grégoire prit soin de coordonner tout ce qui s'y trouvait de raisonnable, et il composa son sacramentaire, etc. » Il sufGt évidemment de lire ce passage pour n'être pas tenté de trouver le rit gallican dans la phrase où Mgr. Fayet l'a vu. Au reste, V. Strabon a parlé ailleurs du rit gallican, savoir dans son chapitre XXV consacré, non plus à la Messe, mais à l'office, a L'Eglise gallicane , dit-il en cet endroit, avait dans ses saints offices des compositions non méprisables, dont quelques-unes, dit-on, ont été mêlées dans les offices des Romains, où la plupart déclarent pouvoir les discerner des autres pièces de chant par le style et par le chant luimême (i). Mais à cause de la prééminence de l'Eglise ro-
(1) Nous traduisons ainsi le texte de Strabon : Habebat sacrorum officiorum instrumenta non minima, et ex eis aliqua Romanorum officiis immixta dicuntur, quœ plerique et terhis et sono se à cœteris cantibus discerner e posse fateantur. Avons-nous bien compris cet auteur?... L^his^orien de V Eglise gallicane avait traduit : L'office gallican avait plusieurs belles parties, etc. 11 nous semble qu'il ne s'agissait pas de parties d'office, mais de pièces de composition ecclésiastique.
maine et de la sagesse avec laquelle elle a disposé son office, il est arrivé que ses usages ont prévalu dans presque toutes les Eglises latines, parce qu'en effet, soit dans les règles de la foi, soit dans les observances de la discipline, il n'y;i point d'autres traditions qu'il faille suivre comnie celle de cette Eglise. » Comment donc s*appuyer sur V. Strabon pour dire que le sacramentaire gallican était encore suivi de son temps? La seule différence que cet auteur remar. que entre Rome et les Gaules dans Toffice divin, c*est que Rome avait conservé rancienne version des psaumes, tandis qu'on suivait en France et dans une partie de l'Allemagne la correction qui en avait été faite par saint Jérôme. On s'était donc conformé pour tout le reste aux usages li* tui^iques de la sainte Eglise romaine.
Mais en voilà assez sur les démêlés de D. Guéranger avec Mgr. Fayet. Un autre adversaire avec lequel l'abbé de Solesmes avait un compte à régler était M. Bernier, vicairegénéral d'Angers, dont nous avons déjà parlé à la fin de notre chapitre XIII, à propos de sa malheureuse circulaire nofirofficielle contre le journalisme religieux. Nous avons vu que D. Guéranger, dans sa Troisième Lettre à Mgr. Fayet, avait reproché à ce dignitaire de ne pas connaître les véritables principes de la hiérarchie catholique. M. Bernier avait donc cru devoir se justifier, et il avait publié en iSkl un écrit intitulé : Humble Remontrante à l'abbé de Solesmes. Malheureusement, il y avait dans cet ouvrage des principes qui tendaient à faire de l'Eglise une vaste aristocratie, au sein de laquelle Tautorité du Monarque ne paraitrait que pour faire des lois dont l'efficacité et l'obligation dépendraient totalement de la volonté de ceux qui lui sont subordonnés; aussi V Humble Remontrance fut-elle mise à V index par décret du 27 juin 1850.
D. Guéranger, examinant donc cet écrit, se contente d'y relever deux ou trois assertions qu'on nous saura peut-être gré de signaler ici.
Premièrement, M. Bernier doutait que l'on pût citer une seule Bulle dont l'exécution eût été nécessaire ou très-salu-
taire en France ei qui eût été rejelée. Hélas ! lui répon^hit le R. Père, vous oubliez Yindex que la France se sérail bien trouvée de suivre au siècle dernier. L'alltisioa était plus que piquante.
Secondement, M. Bernier disait de la eonslitulioii civile du clergé qu'elle n'était opposée à la foi que d'une manière indirecte, et qu'il s'y agissait de discipline. Mais, répliquait son critique, n'est-ce pas un point de foi que l'incompétence de la puissance séculière à donner la mis* sion et l'institution aux pasteurs? Eh bien! la constitution civile donnait et retirait la mission; elle ne professait donc pas seulement l'hérésie, mais la pratiquait, ce qui est bien pire.
M. Bernier avait aussi reproché à Tabbé de Solesmes d'appeler les évéques les vicaires du Pape. D. Guéranger se défend d'avoir fait cette erreur; c'est vicaires de Pierre qu'il les avait appelés, et cela de concert avec toute la Ira* dilion et avec Bossuet lui-même. Il coutinuera donc à leur donner ce titre qui les honore, et il ne voudrait pas les nommer, au moins d'une manière absolue, les vicaires dQ Jésus-Christ, ce titre lui semblant devoir être réservé au Souverain-Pontife seul, à qui le concile de Florenoe l'a salennellement décerné.
Lç R. Père proclame encore à cette occasion, toujours avec Bossuet, que, même en ce qiii concerne b dignité du Siège apostolique, il s'en tiendra à la tradition et à la doctrine des Pontifes romains, qui ont reçu res{>rit de Dieu, peut-on dire aveô saint Paul, pour savoir ce qu'il leur a accorde en fait de prérogatives (/ Corinth., 11, i%).
Un autre écrivain, auquel D. Guéranger crut encore devoir répondre dans la pi:éface que nous analysons, est M. Tabbé Prompsault. Cet abbé avait, selon W R. Père, assez maltraité les Institutions dans quelques articles publiés par la Foix de la vérité en 1850. Mais D. Guéranger s'attache presque uniquement dans sa réponse à un point particulier; il s'agissait de l'addition et Rege nostro N... au Canoi} de la iqessQ. H. Prompsault ça regardait Ia si}p<«
pression comme contraire à la tradition apostolique. D. Guéraoger représente que saint Paul, il est vrai, nous a conjurés de prier pour les rois, mais il ne croit pas qu*il nous ait obligés de le faire en cet endroit du Canon; il eût été par Irop curieux, ajoute-t-il, d*y nommer Néron à côté dcjsaint Pierre, et cependant Néron était roi, et saint Paul très-cerlainement ne l'avait pas rayé de la liste des rois. Au fait, Taddition du Rege nostro au Canon, loin d'être de tradition apostolique, n'est vei>ue qu'après la conversion des princes au christianisme, et encore pas tout de suite; au XIII'' siècle, s'il faut en croire Durand, elle élait encore nouvelle; de plus, elle n'est pas devenue universelle. EnOn, saint Pie V ne l'ayant pas admise dans le Missel de l'Eglise, on ne peut se la permettre que par induit. L'abbé de Solesmes persiste à croire que Philippe II, dont la piété est connue, ne l'a pas maintenue ou fait introduire dans les Missels romains de ses Etals sans quelque permission; il est certain, au contraire, que c'est le parlement de Paris qui a eu l'initiative de cette addition dans les Missels romains de France du temps de Henri III; on la supprima avec raison, après sa mort, tai^t parce qu'elle avait été ordonnée par une putorité incompétente, que parce que Henri IV n'était pas encore catholique. L'assemblée du clergé de 1605-1606 a-t-elle eu le droit de la prescrire? C'est une chose que le R. Père s'abstient d'examiner.
Depuis l'induit accordé à la France |)ar la sacrée Congrégation des Rites le 10 septembre 1857, nous pouvons et nous devons nommer l'Empereur en cet endroit du Canon. On lit d'abord, dans cet induit, que Clément XIII, par un Bref du 5 mai 1761 à l'impératrice Marie-Thérèse, et par une Encyclique du 6 du mémo mois à tous les Evèqucs d'Autriche, avait accordé cette faveur aux Etats-Autrichiens; l'induit ajoute que l'Eglise s'est toujours abstenue d'improuver les coutumes des pays où cela se faisait par un usage très^ancien en faveur de rois en communion avec TEglise romaine; il déclare ensuite que Piç IX 9 daigné cpncéder Iç m/^e privilège à la France sur la
demande de l'Empereur Napoléon III, agissant par son ambassadeur en cour de Rome. De plus, on nous accorde à nous Tusage du Domine salimm déjà stipulé au G)ncordat de 180i, puis de Toraison pour TEmpereur après la postcommunion et le jour du vendredi-saint, enfin de sa nomination tant à VExultet du samedi-saint qu'aux litanies des saints avec verset et oraison en ce dernier endroit. Néanmoins, on ne doit pas insérer ces diverses choses dans le corps du Missel et du Bréviaire romains; il faut les reléguer aux suppléments.
Que Ton nous permette ici une réflexion. Voilà trois Etats dont les chefs orthodoxes jouissent idu privilège d'être désignés dans les prières les plus solennelles de TEglise, la France, TAutriche et l'Espagne; cela ne devrait-il pas leur donner l'idée de fraterniser, et de s'entendre toujours, comme membres de la grande famille catholique, surtout quand il s'agit des plus graves intérêts de la sainte Eglise leur mère? Que Dieu leur inspire enfin ces nobles et pieux sentiments!
Nous finirons ce chapitre en signalant à nos lecteurs un autre écrivain qui n'a pas été plus heureux que M. Bernier dans sa lutte avec D. Guéranger; c'est le fameux abbé Laborde (de Lectoure). Cet auteur fit paraître, en 1848 même, et pendant que toutes les plumes liturgiques se reposaient par suite de la gravité des événements, son pamphlet intitulé Lettres parisiennes. Il n'y attaquait pas seulement les Institutions liturgiques de D. Guéranger, mais en même temps la Théologie morale de Mgr. Gousset. C'était pour nous, dit à ce sujet avec un admirable à-propos le R. Père, un fort grand honneur de subir notre mercuriale en si illustre compagnie. On jugera, au reste, assez sainement du mérite et de l'esprit de cet abbé, par la mise à V index en 1850 de sa Discussion sur l'origine, les progrès et les fondements de la croyam^e à V Immaculée Conception, en réponse à la démonstration de Mgr. Pariais, Eçêque de Langres.
Certaines personnes trouveront peut-être mauvais que
nous expédiions avec ce sans-façon les écrits de quelquesuns de nos adversaires. Quel est donc, nous dira-t-on, le privilège de ce jugement de Vindex romain, qu'il n*y ait plus qu'à se taire et à s'incliner après? Eh bien! non, pour un vrai catholique, il n'y a plus à examiner après Vindex; ce n'esl plus une question pour un catholique, par exemple, de savoir si Bailly s'est trompé, si M. Lequeux s'est trompé, si M. Dupin s'est trompé, et si les auteurs anonymes du Mémoire sur le droit coutumier ont fait un livre détestable.