CHAPITRE XXXII
0u livre Intliiilé t De* MMurgie» firanfalsefli em géaéi^ e< ée kl Htori^e nowwmttmée eu partleuller*
L'auteur du livre : Des Liturgies françaises en générai et de la liturgie normande en partieulier, avait pour bot principal de réfuter la Dissertation publiée par M. M... en 1830, plus une Lettre assez courte sortie aussi probablement de la plume dun normand. Il parait que ces opuscules nuisaient tant soit peu au succès de la réforme liturgique dans la Normandie, où aucun diocèse n'avait encore pris part au mouvement romain. Un autre écrit pouvait contribuer aussi à cette hésitation fâcheuse, celui de La Question liturgique réduite à sa plus simple expression; c'est pourquoi l'auteur du beau livre dont nous parlons id crut devoir le réfuter dans un assez long Appendice annexé à son ouvrage. Comme nous nous sommes déjà suffisamment expliqué sur La Question réduite en son temps (1854), nous ne reviendrons pas ici sur ce qui la concerne.
D'après l'auteur Des Liturgies fra/nçaises et normande, l'ancien bréviaire de Rouen offrait, comme tous les bréviaires appelés romains-français, certûioes particularités qu'on s'est plu à envisager, nous ne savons pourquoi, comme des restes du rit gallican. Ainsi, on y trouvait un répons après le capitule à plusieurs premières Vêpres; un neuvième répons à Matines toujours; un verset sacerdotal avant laudes; la récitation d'un seul nocturne de trois psaumes et de trois leçons tout le temps pascal ; des hymnes propres à Compiles pendant le carême, le temps pascal, et aux jours de fêtes dans tout le cours de l'année; l'absence de petit répons après le capitule de Compiles, comme aussi de leçon brève et de confession au commencement; le chant ou la lecture de la généalogie à Noël avant le Te Deum, etc.
Ces particularités n*em pèchent pas, et avec raison, Fauteur que nous éludions d'aflirmer que la liturgie de Rouen, avant sa refonte par Robinet sous Mgr. de Tressan au XVIIP siècle, était substantiellement romaine; et il en était de même, ajoute-l-il, des autres liturgies normandes, comme le prouvent les monuments qui nous en restent. Cela étant, et la province de Rouen se trouvant dans le cas indiqué par saint Pie V relatif aux Eglises où roFGce divin avait coutume d'être récité selon le rit de TEglise romaine, il y avait pour elle obligation d'accepter le bré« vi^ire et le missel réformés par ce Poniire. Aussi le concile de Rouen de 1581 ne permit-il de conserver les usages de chaque diocèse qu'autant que cela pouvait se faire sans blesser les constitutions de saint Pic V, Libros emendatos, quoad fieri potest servato tisu diœcesum, juxtà tamen eonstitutiones scmctœ memoriœ Pii V super Breinario romano et Missali, ex décréta saerosancti concilii Tri* dentini restituto et édita, practtrent imprimi. On ne pouvait donc pas conserver les rites arbitrairement introduits depuis moins de deux cents ans; on ne pouvait pas même, selon notre auteur, maintenir les formules et usages antérieurs, qui ont été signalés plus haut comme des restes du rit gallican. Saint Pie V n'accordait de privilège qu'aux Eglises qui possédaient certainement, depuis deux siècles au moins, des bréviaires autres que le romain; or, les particularités ci-dessus ne suffisaient pas pour constituer un bréviaire autre que le romain; ceux donc qui ne différaient du romain que par de semblables particularités n'avaient pas droit au privilège, et les diocèses qui en étaient là devaient prendre le bréviaire de saint Pie V tel quel.
Il est vrai que l'on n'entendit pas ainsi la chose, généralement parlant; néanmoins, le diocèse de Rouen, tout en conservant son bréviaire particulier, le rendit tellement conforme à celui de saint Pie V que, dans l'édition de 1662, sauf le Propre du diocèse, il différait à peine du romain dans la proportion d'un vingtième. Mais en 1728 la liturgie nouvelle de Robinet vint faire disparaître rancienne, et.
tandis qu'auparavant on s'était rapproché du romain au point de n'en différer que par un vingtième de formules ou usages antiques, on s'en écarta alors })ar dix-neuf vingtièmes de formules nouvelles et arbitraires. Indépendamment en effet de la distribution du Psautier faite selon un mode nouveau, on supprima beaucoup de saints de l'ancien Calendrier pour les remplacer par d'autres; on opéra un grand nombre de translations; saint Thomas d'Aquin, par exemple, fut renvoyé du 7 mars au 15 juillet; saint Grégoire-le-Grand, du 12 mars au 3 septembre; saint Joseph, du 19 mars au 12 décembre; saint Benoit, du 21 mars au 11 juillet, pour ne pas parler de saint Ambroise transféré du k avril au 7 décembre, conformément à l'usage romain. Quant aux formules de l'office, en matière d'antiennes, de répons et d'hymnes, il y eut une refonte générale ; enfin les anciennes légendes, si pieuses et si ièdifiantes par les faits merveilleux dont elles étaient tissucs, furent étrangement mutilées. Notre auteur signale en particulier celles des saints évéques de Rouen, Nigaise, Mellon, Yved, Romain, Ouen, Ansbert et Léon. Il ne dit rien des autres évéques, que l'on trouve comme tous les précédents, à l'exception de saint Léon, au Martyrologe pomain, savoir, Victrice, Gildard, Prétextât et Hugues.
Nous ne pousserons pas plus loin celle série de détails; nous les avons choisis, de préférence aux principes et aux raisonnements dont l'ouvrage que nous analysons est abon* damment fourni, par la raison que maintenant la thèse du droit liturgique ne peut plus être mise en discussion. Néanmoins, nous ne pouvons résister à la tentation de rapporter ici la réponse de notre auteur à deux objections particulières.
L'une est tirée de l'Encyclique même de Pie IX du 21 mars 1853. Le Saint-Père y manifestait sa Joie extraordinaire de voir la liturgie romaine déjà rétablie selon ses désirs dans beaucoup de nos diocèses, où jusqu'alors, disait-il, des circonstances particulières n'y avaient pas mis obstacle, iM hactenùs pecuUaria rerum a4functa minime
obstiterunt Donc, concluait-on, il y a des diocèses où les circonstances s'opposent au rétablissement du romain, et le Saint-Père entend que l'on respecte ces obstacles. Hélas! le Saint-Père entend qu'on les tasse disparaître au plus tôt, pour ne pas dire qu'on les fronde. De bonne foi, y a-t-11 pins d'obstacles réels, dans les diocèses qui n'ont pas encore effectué la réforme, que dans la plupart de ceux qui l'ont réalisée depuis longtemps? qui oserait le dire? Y a-t-il surtout des obstacles réels dans certains diocèses où plus de la moitié des prêtres ont pris l'initiative du romain, malgré de très-grands embarras que l'on a entassés le long de leur chemin? Il y avait des obstacles dans les diocèses qui ont repris le romain ; le Saint-Père le déclare lui-même, en remarquant que ces circonstances n'ont nullement empêché le retour; on pourrait donc traduire : dans beaucoup de diocèses où l'on n'a fait aucun cas des difficultés que l'on a rencontrées. Pourquoi en ferait-on plus de cas ailleurs?
Une autre objection pulvérisée par notre auteur dès son début, c*est le reproche qu'on pouvait lui faire de troubler la paix par son écrit. « La paix, répondait-il, elle a pour conditions essentielles la vérité, l'ordre et le droit; et, par conséquent, nous croyons qu'elle n'est pas en tout et partout dans les choses que protègent les partisans du statu que. Elle n'est pas dans toutes ces défenses des liturgies modernes où la hardiesse des assertions compense la faiblesse des arguments. Elle n'est pas dans ce système qui nous représente l'innovation liturgique du XVIIl* siècle comme approuvée du Saint-Siège, et l'usage du Bréviaire romain, dans les diocèses où l'innovation s'est introduite, comme la matière d'un péché grave rendant indigne de Tabsolution...
» Noos voyons bien quelle paix désireraient certains modérés. S'ils voyaient leurs brochures, même anonymes ou celles de leur choix, accueillies partout avec docilité, leurs systèmes applaudis, leurs maximes triomphantes , leurs accusations subies sans réplique, leurs contradicteurs prwés de tautcaneours, c'est-à-dire, comme quelques-uns renten*
~ «90 — dent, privés d'une légitime liberté, réduits au silence, m^ quiétés et tracassés dans leurs actes les plus eonseiencteux, tenus pour suspects, etc., alors ces esprits paciOques pro* clameraient Tbeureux règne de la paix... que le Saint-Siège et les conciles leur refusent.
» Pour nous, nous n'espérons pas autrement la paix que par le triomphe de la vérité sur Terreur, du droit sur l'abus, et par la parfaite union avec le Saint-Siège.
» (Or), la vérité se présenle-t-elle toujours d'elie-niéme à ceux qui la fuient, et se fait-elle toujours assez sentir sans qu'on la provoque ou qu'on la cherche? (non;) inçemtur ab hi$ qui qucerunt illam. C'est du choc de la discussion qu'a coutume de jaillir la lumière qui, favorisant un sérienx examen, conduit Tâme à une entière conviction, d
Ne croirait-on pas, en parcourant ces lignes, qu'elles ont été écrites pour nous et de nos jours? On lit, en effet, dans certaines Obserçations anonymes, publiées à Besançon en brochure et eu article de journal le i2 septembre 1861, « que ce fut comme une tradition constante, perpétuée pendant près de deux siècles, que ceux qui avaient des bré* viaires particuliers pouvaient les retoucher, » ce qui amena « le changement plus considérable fait vei*s le milieu et la On du siècle dernier dans une vue de plus grande amélioration. » L'anonyme n'ose pas dire, il est vrai, « qu'on aii eu raison de faire tout cela, ni qu'il en soit résulté un droit véritable et absolu. x> H sait très-bien que cette conclusion serait coutraire aux décisions formelles du Saint-Siège; mais, s'il s'abstient de tirer une conséquence aussi nette des pré* misses qu'il a posées, il en conclut au moins que « cette constance dans les proches de plc^ieurs Eglises notables pendant des siècles, alors qu'elles étaient toujours en communion avec le Saint-Siège et n'étaient pas réprimandées par lui, justiGe la souveraine retenue avec laquelle le Saint- Siège lui-même parle de ce qui concerne la liturgie, Grégoire XVI disant dans son Bref à l'Archevêque de Reims que c'est une matière dans laqudle il faut aller avec les plus grandes précautions, et Pie IX ajoutant^ dans son En-
— «91 — eyciiqne où il exhorte à TuDité liturgique» qu'il peut y avoir des circonstances qui ajournent et excusent. » Quelqu'un qui aurait bien lu Itsdeux actes pontificaux cités ici y aurait clairement découvert que les procédés de plusieurs Eglises notables pendant des siècles étaient une violation patente des constitutions de saint Pie V, car les deux actes en question le déclarent formellement; et, par conséquent, il n'aurait pas craint, quelle que fût sa retenue souveraine ou non, d'affirmer que Ton n'avait pas le droit de faire ce que l'on a fait, et que ce que l'on a fait n'a créé aucun droit ni véritable ni absolu pour continuer à agir de la même ma^ nière. Ce n'est pas, en effet, sur les principes du droit liturgique qu'a porté la soiweraine retenue de Grégoire XVI et de Pie IX, mais sur la pratique de ce droit. Au reste, Grégoire XVI n'a nullement dit qu't7 fallait aller avec les plw grandes précautions dans l'oeuvre de la réforme liturgique; il s'est abstenu seulement, par crainte de rencontrer de grandes résistances, de presser par trop l'exécution de la loi» et cela pour le temps^où il parlait seulement, lorsqu'il n'y avait encore qu'un seul diocèse où l'on y eût 8on^* Est-ce le cas dès lors de se prévaloir de sa retenue près de vingt ans après, lorsque soixante diocèses ont marché? d'ailleurs, Grégoire XVI lui-même a-t-il fait preuve, de la souveraine retenue qu'on lui attribue, vis-à-vis de Blois, et cela dès 18fô? Quant à Pic IX, nous avons vu tout à l'heure le sens dans lequel il fallait prendre ses paroles. On croirait, en vérité, à la manière dont notre anonyme le fait parler, que Pie IX a eu peur de voir les évéques de France arriver trop vite à l'unité à laquelle il les exhortait, et qn'alors il s'est proposé pour but principal de les arrêter, en leur représentant qu'il peut y ai>oir des circonstances qui ajournent et excusent, tandis qu'au contraire il ne parle d'obstacles que dans une phrase inddente, et que son dessein est de féliciter les Prélats généreux qui n'ont pas hésité k les franchir. Mais c'est ainsi que le blanc devient noir aux yeax des gens préoccupés. Si notre anonyme avait voulu y réfléchir, il se serait rappelé que le Souverain*"
Pontife, au lieu de retenir ceux qui se pressent trop, harcèle les paresseux par ses désirs très-ardents, et fait quelquefois répondre qu*t7 ne reste plus rien à faire que de se hâter pour arriver le plus tôt possible, et que, plus on y mettra de promptitude, plus on sera agréable à ses yeux.
Une autre chose que Tanonyme aurait pu remarquer, c'est que les maumis procédés de plusieurs Eglises notables pendant des siècles ne les avaient pas empêchées de rester en communion avec le Sainl-Siége, sans réprimande de sa part; donc l'absence de réprimande de la part du Saint- Si^e, et même les rapports de communion que Ton conserve ostensiblement avec lui, ne justifient en aucune manière la violation que Ton fait de ses lois.
Mais il faut laisser là les réminiscences d'un vieux droit coutumier qui n'est plus de mise aujourd'hui pour les vrais catholiques. Ces défenses des liturgies modernes où la har^ diesse des assertions compense la faiblesse des arguments ne veulent pas nous rendre la paix ; car la paix a pour con^ ditions essentielles la vérité, l'ordre et le droit; et, tant qu'on ne se décidera pas à les faire revivre, on aura beau chercher et même réussir à pris^er ses contradicteurs de tout concours, en leur ôtant une légitime liberté, en les mettant au rang des suspects, en les inquiétant et les tracassant dans leurs actes les plus consciencieux, etc., la guerre subsistera toujours, et la paix ne viendra qu'avec le triomphe de la vérité sur l'erreur, du droit sur l'abus et la parfaite union avec le Saint-Siège.
L'auteur à qui nous empruntons ces paroles eut le bonheur de voir les premières lueurs de la paix apparaître dans le diocèse de Rouen presque en même temps que son livre. Nous ignorons si son ouvrage contribua pour quelque chose à la détermination que prit alors Mgr. de Bailleul ; toujours est-il que ce vénérable Prélat annonça à ses prêtres, dans une circulaire du 10 juillet 1856, qu'il était décidé à introduire dans son diocèse la liturgie romaine.
Déjà, sur la fin de l'année 18SS, il avait adressé au Pape un Mémoire relatif à cet objet, et le Saint-Père s'en était
remis au zèle et à ]a prudence du Prélat du soin d'opérer le changement désiré. Depuis, Mgr. s'était assuré de l'agrément et de l'assentiment de son Chapitre, dont l'unanimité, sous ce rapport, l'avait comblé de joie; il adoptait donc le romain en principe; quant à la pratique, il se réservait de procéder avec une sage lenteur; néanmoins, pour montrer clairement que ce n'était là de sa part qu'une affaire de temps, il avertissait ses prêtres qu'en ce qui regardait l'usage du Bréviaire et du Missel romains dans les messes privées, chacun pourrait l'adopter librement et suivre en cela son attrait; il ajoutait même qu'il verrait avec plaisir que l'on préludât ainsi à l'inauguration de l'usage public, et qu'il allait introduire cette pratique dans son grand séminaire.
Puisse celle communication, disait-il en unissant, calmer certains empressements et diminuer certaines craintes! Il remarquait ensuite qu'il n'avait pas voulu attendre la retraite ecclésiastique pour y faire cette déclaration ; il aurait craint d'en troubler le recueillement, et de ne pas s'adresser, en procédant ainsi, à tout son clergé; ce qui, dans une affaire de cette importance, n'est point sans quelque inconvénient. Il avait donc préféré coucher cette déclaration par écrit dans une lettre dont chacun pourrait méditer le sens et consulter l'expression.
Nous verrons plus lard comment la réforme liturgique a été opérée à Rouen sous l'épiscopat de Mgr. de Bonnechose ; nous devons auparavant, pour ne pas troubler Tordre des temps, raconter ce qui s'est passé dans un diocèse plus important encore que celui de Rouen ; nous voulons parler de l'Eelise de Paris.