CXLIV
M. Jouve, chanoine de Valence, dans son opuscule Du mouvement liturgiquej page 38, « les éditions magistrales de Paris, Vitray et Cramoisy, 1631 et suiv., Robert Ballard, 1649 etsuiv. , Nivers- Ballard, 4697-1723-1734; de Lyon, Pierre Va Ifray, 1691-1730; de Gi^noble, Pierre Faure, 1735, et d'Avignon, Niel, 1788. > Nous pouvons ajouter à cette liste : Besançon, Jean Millet, 1681 et suiv. ; encore n'aurons-nous pas tout dit; mais ces indications suffisent à notre but.
a De ces diverses éditions, continue M. Jouve, calquées sur celles des Ballard, ou exécutées dans les mêmes conditions de brièveté et de simplicité, et qui offrent entre elles une ressemblance frappante, comme on peut aisément le vérifier, il résulta pour toute la France un chant unique et réunissant la plupart des qualités qui pouvaient en rendre Texécution facile et populaire. • M. Jouve remarque plus loin, page 50 , que ce chant vient d*étre reproduit par des éditions comme celles de Digne, de Rennes, de Dijon , qui n'offrent que certaines variantes de peu d'importance. Ceux qui , ajoute-t-il , dans des vues évidemment intéressées , signalent ces diverses éditions comme représentant autant de systèmes de chant différents, ne les ont point examinées sérieusement, ou, s'ils l'ont fait, leur langage n'est pas sincère. » On voit que M. Jouve réduit déjà à une seule trois des écoles dont on nous a parlé à Besançon. Le tour des autres viendra plus tard.
Remarquons auparavant que l'édition de Dijon a été la première par ordre de date. C'est peut-être la reprise du romain à Langres, en 1839, qui a occasionné cette édition, appelée tout naturellement à un grand succès dans le temps où elle a pafli. Il était biea. nécessaire, en effet, que les premiers évêques qui faisaient retour:] à la liturgie romaine, non-seulement adoptassent le chant romain avec les paroles auxquelles on l'avait adapté, mais encore prissent ce chant dans Pétat où ou Tavait laissé au XVIir siècle, ou dans celui qui lui avait été conservé par les diocèses restés romains. Or, c'est le chant imprimé à Dijon qui peut être considéré comme le représentant de cette école romaine-française du XVIU* siècle. Il n'est donc pas étonnant que le chant de Dijon se soit beaucoup répandu en France de 1840 à 1850, puisqu'il était alors le seul connu et le seul accessible. Il a été tout naturellement intronisé à Langres, àTroyes, à Périgueux, etc.
Mais une découverte précieuse, faite en 1847, devait ouvrir au chant romain ou plutôt grégorien des horizons nouveaux. Nous voulons parler du fameux manuscrit trouvé à Montpellier par M. Danjou. Ce précieux manuscrit renferme une double notation, en neumes et en lettres, les unes étant la traduction des autres e(
en ^ttinant rexplication Gdèle. Chacun savait à quelles notes de récnelle diatonique correspondaient les lettres de i*a]phabet, mais on avait perdu Tintelligence des signes neumatiques qui servaient de notation aux plus anciens manuscrits. Avec le manuscrit de Montpellier^ on allait retrouver cette intelligence et déchiffrer ces précieux hiéroglyphes. On pourrait étudier dès lors le chant de saint Grégoire dans les temps les plus anciens, car il y a tout lieu de croire, d'après M. Jules Bonhomme, que saint Grégoire se ser* vit de la notation neumatique de préférence à la notation boëtienne ou alphabétique.
A peine donc eut-on connaissance de la découverte de Montpellier, que deux de nos plus illustres Prélats résolurent d*en profiter pour rétablir le chant grégorien dans son état ancien d'intégrité et de perfection. Nous voulons parler des Archevêques de Reims et de Cambrai, Mgr. Gousset et le Cardinal Giraud. D'après les conseils du Souverain-Pontife, ils s'entendirent entre eux, en 4849, pour nommer une commission chargée de travailler à cette restauration. On peut voir, dans le Mémoire où cette commission a rendu compte de son travail, Mémoire imprimé par M. Lecoffre en 4852, comment elle a procédé en celte affaire. Son but était de ramener les chants de TEglise à leur antique beauté et à leur pureté primitive, en reproéhiisant de la manière la plus fidèle possible les plus anciens manuscrits. Que d'efforts ne lui a-t-il pas fallu faire pour retrouver Tancien chant de saint Grégoire, au milieu de toutes les altérations qu'il avait subies et sous les formes qui eu rendaient Tintelligence si difficile? néanmoins, avec la clef fournie par le manuscrit de Montpellier, elle a pu déchiffrer les signes neumatiques et confronter les manuscrits les plus antiques. Cette confrontation Va convaincue de la fidélité des anciens à conserver intactes les mélodies de saint Grégoire. Les manuscrits se ressemblent tous, et surtout Ton trouve, dans tous, les neumes des Graduels, des Traits et des Alléluia. Le^ neume» sont donc un des caractères distinctiTs du chant grégorien ; Mgr. d'Arras les a représentés comnte étant peut-être la partie la plus religieuse et la plus émouvante du chant catholique; nul doute qu'il faille les conserver; seulement, il s'agit de les bien diviser, de manière à ne pas séparer les notes qu'un même signe neumatique avait autrefois unies. Un autre caractère de ce chant, c'est le rhythme particulier qu'il avait et qu'on doit lui laisser. Et d'abord , il y avait variété dans la valeur des notes , puis , variété dans les repos qui distinguaient les différentes phrases ou membres de phrases du chaut. « Le prototype du rhythme grégorien, selon Mgr. Parisis, se trouve dans la psalmodie, où le chant roule presque constamment
sur une note brève que Ton rehausse çà et là par une lo^|ue, arec des repos plus ou moins fréquents qui partagent cette série de sons en phrases et en périodes, d Eu d'autres termes, le rhythme du chant grégorien est libre de mesure, mais varié cependant au moyen de notes de durées diflfôrentes et de repos gradués.
11 résulte de là que tout chant romain qui ne possédera plus intégralement les neumes antiques, et qui aura pour rhythme, soit la mesure mathématique de la musique moderne, soit des notes d'une égalité absolue, ne sera plus grégorien.
Telles étaient les conclusions auxquelles avait abouti M. Jules Bonhomme dans son livre intitulé : Principes d'une véritable restauration du chant grégorien, imprimé en 4857. Il ajoutait que le chant grégorien était déjà sûrement retrouvé pour le texte, mais qu'il y avait encore quelque chose à faire pour arriver à en comprendre l'exécution; seulement, on était en marche et sur une voie très-probable pour y parvenir. Nous dirons tout à l'heure ce qui a été fait en ce genre par MM. Raillard et Gontier. Avant d'aller plus loin, nous devons parler d'un travail qui a été fait parallèlement à celui de Reims, celui du P. Lambillotte. ^ '^
Ce vénérable religieux avait, de son côté, étudié les mannscrits, et, en particulier, il en avait déterré un ti*8-précieux de Tancienne abbaye de Saint-Gall, dont il publia le fac-similé en 4851 . Pie IX l'encouragea, par un Bref du T' mai 1852, à continuer ses travaux; il les continua, en effet, mais après être parvenu, parla confrontation des manuscrits , à composer un Graduel presque en tout semblable à celui de Reims, dont il confirmait' par conséquent l'exactitude, il crut devoir laisser cet ouvrage à Tétai de monument, et rédigea pour Tusage public un Graduel et un Ântiphonaire tout différents, où il avait tronqué les neumes, altéré le rhythme, faussé la quantité et Taccentuation. Tel est, du moins, l'état dans lequel ces livres de chant ont paru après sa mort par les soins du P. Dufour, qui les a imprimés chez Adrien Leclère eu 4857. On peut dire qu'ils ne reproduisent le chant grégorien ni pour le fond ni pour la forme; qu'ils diffèrent de tous les livres de chant passés et présents, et qu'ils sont l'œuvre du goût particulier d'un musicien. En d'autres termes, le P. Lambillotte a recommencé au XIX** siècle le travail d'abréviation fait par d'autres au XVIP, par J. Millet en particulier. Le P. Dufour atteste, en effet, dans la préface mise en tète des livres-Lambillotte , que le R. Père a cru devoir étriquer les neumes, en y retranchant d'une main prudente celte inutile surabondance de notes : InutUem istam notarum luxuriem prudenii falce resecandam ceiisuit P.
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Lamhillotte. N*esi-ce pas la contrefaçon exacte de rœarre de J. Millet, qui avait supprimé aussi, quoique jttdiciev sèment , les notes de confusion et de répétition des manuscrits bisontins? Lo P. Dufour, il est vrai, essaie de justifier son confrère en disant que toute l'Eglise a travaillé depuis trois siècles à raccourcir le chanl in contraKendo cantu, et qu'ainsi il faudrait Taccuser elle-même d'avoir c(»)spiré avec les malheureux destructeurs des mélodies, cum misent melodiarum occisoribus conspirasse credendum est! Mais, quand il serait vrai que toute TEglise aurait approuvé TespriC et Tœuvre du XVII* siècle, faudrait-il donc conclure que tout musicien pourra, quand il lui plaira, mettre la faux dans le cbant traditionnel pour le façonner à sa manière sous prétexte de Taméliorer?
Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de certain en ceci, c'est que toutes les éditions de chant romain , sauf celle de Reims, se sont plus ou moins écartées du chant grégorien-, tel qu'il se trouve dans les plus anciens manuscrits; elles présentent toutes ce chant plus ou moins abrégé; étant l'application du même principe, elles se rattachent donc au même système; et, quoique exécutées par différents maîtres, tels que Giovanelli, Ballard, Nivers, Jean Millet, Lambillotle, elles appartiennent à la même école.
M. Jouve a donc raison de dire, page 45 de son opuscule déjà cité, qu'il n'y a « à opter qu'entre deux catégories , mais bien tranchées, de livres de chant : celle qui offre la reproduction plus ou moins exacte des manuscrits du moyen-ège, antérieurs à la 'f^rande réforme opérée par l'Eglise sur les manuscrits (lisez : dans I*Eglise sur quelques manuscrits relativement modernes), et celle qui, sous divers noms d'éditeurs, ne nous présente au fond que le plain-chant ainsi réformé et popularisé en France (pourquoi pas ailleurs?) dans la première moitié du XVII* siècle (ou même au XIX"). »
Nous avons cru devoir ajouter à la phrase de M. Jouve les incidents qui s'y trouvent pour la rendre plus*complète; car, si M. Jouve veut qu'on préfère le chant retouché depuis le XVII^ siècle au chant des anciens manuscrits reproduit par l'édition de Reims, pourquoi ne permettrait-il pas de choisir l'œuvre récente du P. Lambillotte, ou celle plus ancienne de J. Millet, ou mên>e' celle de Giovanelli? Bien plus, il nous semble que, d'après ses principes, il aurait dû se rattacher absolument à la dernière. Dans sa brochure, en efifôt, il fait la profession de foi suivante : a Le chant liturgique a été réformé, il y a deux cents ans, conirae venait de l'être le bréviaire, par l'autorité de Rome... Ce que saint Grégoire avait pu établir, d'autres Papes ont pu le défaire ou le modifier.
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Ce qu'ils ont fait doit donc être notre règle, jusqu'à ce qu'il plaise à d'autres Pontifes de le défaire ou de le modifier à leur tour. • Ainsi, d'après M. Jouve, Paul Y aurait rendu son chant réfonrmé aussi obligatoire que saint Pie Y son bréviaire? pourquoi donc ne pas adopter le chant de Paul Y? — Ce n'est qu'à défaut du chant romain de Paul Y, nous répondra M. Jouve page 49, qu'il faut adopter celui qui, en France, a' été composé dans les mêmes conditions de brièveté et de simplicitér — Mais , Monsieur Jouve , ignorezvous donc que l'on peut se procurer le chant de Paul Y, puisqu'il a été reproduit par Hanicq à Malines? Yous parlez vous-même, page 44, de l'unité de chant établie en Belgique, grâce à son Eminence le Cardinal-Archevêque de Malines et à l'admirable entente de tous les Evèques belges avec leur métropolitain; nous ignorons si réellement le chant de Malines a été adopté par tous les autres diocèses belges; nous ne le croyons même pas; mais, enfin, puisque vous parlez de Malines, n'avez-vous donc pas lu le litre même du Graduel-Hanicq , portant qu'on y trouve le chant de Paul V? On lit aussi dan^ la préface de ce Graduel, écrite par l'abbé de Yoght, un de ceux qui ont travaillé à Tédition de 4848 : a Nous avons tiré ce Graduel de Tédition que Giovanelli a publiée, d'après les ordres de Paul Y, en 461 4*4 5, après y avoir consacré sept ans de travail ; édition très-estimée dont nous n'avons fait que corriger 1^ fautes d'après les manuscrits consultés à Rome par M. Duval ; seulement, pour ce qui regarde l'Ordinaire de la Messe (c'est-à-dir(B les Kyrie, Ghria, etc.), nous l'avons emprunté an Graduel romain d'Anvers, Plantin, 459t9. » Le Cardinal Stercks lui-même, dans son Mandement du 4 octobre 4854 pour approuver et recommander ce Graduel, en attribue le chant à Paul Y; il ajoute seulement que M. Duval, pour préparer son travail, avait mis presque un^n à visitejr les bibliothèques de Rome, y parcourant les imprimés et les manuscrits, notant les variantes, et achetant même les meilleures éditions de ces livres de chant. Pourquoi donc M. Jouve ne laisse-t-il pas là Dijon, Rennes et même Digne pour adopter Malines, comme on l'a fait à Cahors?
Mais M. Jouve n'est pas le seul avocat en France du chant du XYIP siècle, au préjudice du chant antérieur. Nous pourrions signaler ici la première commission de Digne qui disait, dans son rapport à Mgr. Meirieu , que les mélodies grégoriennes ne se retrouveraient jamais, parce qu'on les avait altérées dans les manuscrits, notamment en y ajoutant les neumes vers le milieu du XlïP siècle, pour imiter le chant oriental dont le goût avait été rapporté en Europe par les croisés; otais, comme celte commission était excusable de tenir ce langage , parce que le travail de