DE L’ANCIENNE ROME
Les Bains publics de Rome et les Eaux minérales
anciennes.
Les bains constituaient une des jouissances les plus recherchées des Romains qui leur attribuaient une influence très marquée sur la santé, comme le témoigne le distique suivant de Pétrone :
Balnea, vina, Venus, corrumpunt corpora nostra,
Et vilain faciunt balnea, vina, Venus.
« Les bains, le vin, l’amour détruisent notre corps ; les bains, le vin, l’amour entretiennent la vie. »
Nous reviendrons plus loin sur la valeur de cet aphorisme, quand nous aurons indiqué l’extension qu’avait prise l’usage des bains, et les pratiques nombreuses qui se rattachaient à ce genre de plaisirs.
Ce fut surtout au commencement du règne des
LES BAINS PUBLICS DE BOME
empereurs ([lie les établissements de bains devinrent communs à Ttome. Agrippa, gendre d’Auguste, ([ui fut édile pendant l’année l'l\ de la fondation de Home (32 ans avant J. -C.), en fit bâtir cent soixante et dix (1): son exemple fut suivi par ceux qui le remplacèrent comme édile ; les empereurs qui succédèrent à Auguste en firent bâtir un grand nombre, et bientôt on compta jusqu’à huit cents bains, d’après P. Victor (2); les énumérations données par S. Rufus concordent avec le chilfre précédent (3) : Pline ajoute que leur nombre était infini (â).
Les bains ou thermes des Romains formaient des édifices extrêmement vastes, renfermant un grand nombre de salles et de cours ; nous avons trouvé des détails importants sur ce sujet, dans un ouvrage de l’architecte Palladio sur les thermes des Romains (5) ; c’est une collection de dessins représentant sept des anciensbainspublicsdeRome;ce sont ceux d’ Agrippa, de Néron, de Vespasien, de Titus, de Caracalla, de Dioclétien et de Constantin (6).
(1) Pline, Histoire nat. y XXXVI, 24. ‘ .
(2) Publias Victor, De regionibus urbis Romæ.
(3) Sextus Rufus, De regionibus urbis Romœ.
(4) Pline, XXXVI, 24.
(5) Les Thermes des Romains, d’André Palladio, d’après l’édition de Londres, faite en 1730 par le comte de Burlington, sur les dessins originaux de l’auteur, publiés sous la direction deM. Achille Lefèvre. Paris, 1 vol. gr. in-foL, Firinin Didot, 1838.
(6) A une épo(pie plus reculée, des bains avaient déjà été con-
Un (les anciens bains, celui d’Agrippa, présentait une largeur de 200 mètres, et autant en longueur ; le plus vaste de ces établissements, les thermes de Caracalla, mesurait /lOO mètres sur 350 de loni^ueur.
Avant d’indiquer leur disposition intérieure, il est bon de connaître les diverses salles qu’on y rencontrait, etc., et d’abord celles qui étaient destinées au service des bains : V apodyteriiim, où l’on se déshabillait, puis les salles nommées frigidarium^ caldarium^ tepidarium^ sudatorium, laconicum.
Le frigidarium^ ou salle du bain froid, contenait un vaste bassin capable de recevoir des baigneurs qui pouvaient y nager. Tout autour de ce bassin régnait une galerie nommée scola qui servait de promenade aux simples spectateurs ou aux baigneurs qui attendaient.
Le tepidarium était une salle légèrement chautîée, où les baigneurs se rendaient pour éviter le passage subit du froid au chaud ou réciproquement; elle ne servait guère (jue de lieu de passage ou de transition; cependant il y avait également des baignoires dans cette salle, mais elles étaient peu fréquentées.
Les trois autres genres de bains, caldarium, sudatorium et laconicum ont été souvent confondus ensemble et regardés comme une seule et même chose ; cependant je crois que l’on (,loit les distinguer en leur
struits par des particuliers, à leurs frais ; tels étaient les bains de Paul-Emile, de .Iules-César, de Mécène, et celui de Livie.
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LES BAINS PUBLICS DE ROME
(loniiaiit la signification suivante : le caldariuin était le bain cfeaii chaude; \g siidatorium, le bain de vapeur; cette salle était arrondie et voûtée, afin, dit Vitrnve, que la chaleur se répandît plus également dans toutes ses parties ; dans un coin se trouvait une cuve laissant échapper la vapeur par une ouverture que l’on pouvait agrandir ou diminuer au moyen d’une sorte de soupape formée par un bouclier rond que l’on élevait ou abaissait à volonté avec une chaîne.
Le laconicum, ou étuve sèche, était ainsi nommé parce que les Lacédémoniens l’avaient inventé (i); c’était une salle à double plancher en briques; sur le plancher inférieur se trouvaient une multitude de petits piliers en briques qui supportaient le plancher supérieur ; dans l’intervalle circulait la chaleur produite par un fourneau placé au-dessous que l’on nommait hypocaustim (*2).
Ce mot hypocaustum, qui désigne le fourneau, est quelquefois employé comme synonyme de laconicum (étuve sèche) et même de caldarium et de tepida^
(<) Dion Cassius, Histoire romaine, LUI, 27.
(2) Vilru've, De architeclura, liv. V, 10. — Cette salle était nommée dans le principe concamerala sudatio^ et alors le mot laconicum désignait le fourneau et la chaudière à vapeur. Plus tard on nomma cette salle laconicum, et exceptionnellement hypocaustum; la première dénomination disparut presque complètement.
rium, car c’était ce même fourneau qui chauffait la chambre et les deux bassins, à eau chaude et à eau tiède.
Yitruve donne une description des chaudières, assez difficile à comprendre : trois de ces chaudières placées l’une à côté de l’autre étaient disposées de telle sorte que l’une d’elles recevait la plus grande partie de la chaleur; elle fournissait l’eau chaude: une autre, un peu plus éloignée, contenait l’eau tiède, enfin la troisième contenait l’eau froide; ces trois bassins communiquaient entre eux de telle sorte que l’eau froide passait dans la chaudière à eau tiède, et l’eau tiède de celle-ci dans l’eau chaude. 11 est difficile de se rendre compte de cette disposition qu’ont inutilement cherché à expliquer plusieurs architectes et notamment Claude Perrault, l’auteur de la colonnade du Louvre, Galiani, etc.
Les premiers bains qui furent construits ne recevaient pas de lumière, et les baigneurs se trouvaient plongés dans l’obscurité ; mais peu à peu on ouvrit des fenêtres destinées à les éclairer, et en dernier lieu, ils étaient largement ouverts à leur partie supérieure; les ouvertures latérales ne fournissaient pas assez de lumière, parce que celle-ci était interceptée par les promeneurs des galeries qui entouraient les bassins ' des baigneurs. « Maintenant on nomme les bains des trous, des caves, s’ils ne sont pas largement
LES JîAlNS PUJJLICS DE HOME - -
ouverts de manière à recevoir toute la lumière du jour^(l). »
H y avait en outre dans les bains d’autres salles destinées à divers usages, Vunctorium ou chambre où l’on se parfumait; d’autres où l’on se livrait à des exercices gymnastiques, où l’on se réunissait pour causer; dans celles-ci les philosophes, les rhéteurs, discutaient ensemble, les poètes lisaient leurs productions les plus récentes,
in medio qui
Scripta foro recitent sunt multi, qui jue lavantes Suave locus voci resonat conclusus (2).
« Il y en a qui déclament leurs vers en plein forum ou aux bains, lieu renfermé qui fait bien résonner la voix. »
On y affichait le programme des jeux du Cirque, des annonces de vente, etc. Quelques-uns de ces bains étaient décorés avec beaucoup de luxe et renfermaient des galeries de tableaux et de scidptures : le groupe de Laocoon a été trouvé dans les ruines des thermes de Titus; dans les bains de Caracalla, on a découvert l’Hercule Farnèse, leTorse antique, le taureau Farnèse. la Flore, les deux Gladiateurs.
11 existait en outre dans quelques bains, des cours.
(1) Sénèque, lettre 86.
(2) Horace, Satires, liv. I, sat. iv, v. 74. — Pétrone fait aussi allusion à cet usage dans le Salyricon (xGi et XCii).
ET LES EAUX MINIÎKALIÎS ANCIliNNES.
des jardins où l’on se promenait avant on après lel)ain. Il y avait encore des gymnases et des salles spéciales dans lesquels on allait se livrer aux exercices du corps avant de se rendre aux salles de bains. Quelques-uns de ces établissements étaient très vastes, aussi grands que des provinces entières, dit Ammien Marcellin. Les thermes de Caracalla pouvaient recevoir jusqu’à trois mille baigneurs.
Les bains étaient ouverts depuis midi jusqu’au soir, surtout au moment où l’on commença à les établir à Rome; plus tard l’empereur Adrien défendit qu’ils fussent ouverts avant deux heures après-midi, sauf pour les malades; mais cette restriction devait amener de nomln enses exceptions qui finirent par devenir la règle ; aussi pouvait-on se baigner de])uis le lever jusqu’au coucher du soleil. Et môme Alexandre Sévère permit que les hains fussent ouverts pendant la nuit, à cause de la trop grande chaleur qui régnait à certaines époipies.
Le prix des bains était peu élevé : un quadrans (1), ce qui fait vingt centimes de notre monnaie ou trente et un centimes suivant d’autres. Néanmoins cette
(1) Voy. Martial, liv. lll, epigr. 30; et Horace, SaL, liv. I, ni, V. 137.
LES BAINS PUBLICS DE ROME
somaie était encore assez importante, puisque l’entrée gratuite dans les bains, lors de certaines fêtes, était une chose fort désirée par le peuple. Les enfants audessous de quatre ans étaient admis gratis ; c’est à cet usage que Juvénal fait allusion dans le vers suivant :
Nec pueri credunt nisi qui nonduin œre lavantur (1).
Nul n’y croit : les enfants s’en raillent les premiers.
Hors ceux que baigne encore, et sans frais, leur nourrice (2).
Le service des bains tels qu’ils étaient établis à Rome, nécessitait la présence d’un grand nombre d’employés ; le prœfectas balnei semble désigner celui qui était chargé de la surveillance générale des bains. Il y avait en outre les capsarii, qui gardaient les vêtements déposés dans Vapodyterium, les fornacatores ou chauffeurs des fourneaux ; les baîneatores, qui faisaient le service des salles de bain ; les ungiæntarii, marchands de parfums; les unctores, qui faisaient des onctions parfumées; les tonsores ou barbiers; les aliptæ, chargés de faire des frictions, de pratiquer l’épilation au moyen de pâtes spéciales (3). Quelque-
(1) Juvénal, sat. il, v. ISI.
(2) Trad. en vers de Juvénal, par M. A. Constant Dubos, médecin.
(3) H semble que ces frictions simples ou épilatoires étaient prescrites ou même faites quelquefois par des médecins désignés
sous le nom
fois celle dernière opération était faite avec de petites pinces nommées volsellœ ou avec la pierre ponce. Venaient enfin les fricatores, les tractatores, qui faisaient des frictions plus fortes et pratiquaient le massage des articulations.
La manière de prendre les bains à Rome nous montre les premières traces de T hydrothérapie. Ce fut Auguste qui le premier fut traité par cette méthode (1). Le premier empereur romain était affecté de la gravelle ; il ressentait, en outre, fréquemment des douleurs rhumatismales, pour le traitement desquelles il se rendait aux eaux d’Alhula, qui, au dire de Pline, étaient très bonnes pour les blessés (2); ces eaux étaient sulfureuses, ainsi que le témoigne ce vers de Martial :
Canaque sulphureis Albula fumât aquis (3).
Là Auguste s’asseyait sur une poutre et plongeait alternativement ses mains et ses pieds dans l’eau (à).
(1) J’avais d’abord laisse de côté les détails qui suivent relativement à riiydrolbérapie, parce que je les croyais suffisamment connus ; aussi ai-je été surpris de voir récemment, dans un feuilleton de VUnion médicale (n" du 24 février 1859), une notice sur V hydrothérapie sous Auguste et Néron, par M. le docteur Constantin James, où ces détails sont incomplets. Je crois donc utile de rappeler ici ces anciennes mentions d’une méthode thérapeutique qui a acquis de nos jours une importance méritée.
(2) Pline, Histoire nat., liv. XXXI.
(3) Martial, liv. I, ep. 13.
(4) Suétone, Vie d' Auguste, 80 et 82.
K) LES IJAINS l'UHLlCS DE ROME
Il tut atteint à deux reprises (années 7*29 et 731 de la fondation de Rome) d’une maladie du foie qui mit ses jours en danger; il fut guéri, à la suite de la deuxième attaque, par le médecin Antonius Musa, auquel on éleva, par souscription, une statue d’airain qui fut placée à côté de celle d’Esculape (1). Le traitement auquel il recourut fut l’eau froide à l’intérieur et à l’extérieur (2). Peu de temps après la guérison d’Auguste, A. Musa, appelé à donner ses soins à Marcellus, eut recours au même mode de traitement, mais sans succès, et la mort du jeune prince causa un grand tort à la méthode et au médecin.
Les baigneurs pénétraient d’abord dans le sudatorium^ bain de vapeur, ou dans le laconicum, étuve sèche, ou simplement dans le caldarium, bain chaud, et après y être restés quelque temps, ils allaient se plonger dans le frigidarium ou bain froid. Les pas^ sages suivants de Martial et de Pétrone indiquent clairement cette habitude :
Ritus si placeant tibi Laconum Contentus potes arido vapore Cruda Virgine Marciave mergi (3).
(1) Suétone, /6î’d., 80 et 59.
(2) Dion Cassius, LUI, 30. Il donne quelques détails sur ce sujet, moins étendus que ceux qui se trouvent dans Suétone ; c’est également Dion (pii parle de la mort de Marcellus.
(3) Martial, liv. Vil, ep. 42.
ET lÆS EAUX MlNÉRALliS ANCIENNES. Il
« Si les habitudes des Lacédénioiiieos te conviennent, tu peux te contenter des vapeurs sèches et te plonger dans l’eau froide de la Vierge ou de Marcia (i), »
Itaque balneum intravimus et sudore calefacti, momento temporis ad frigidam eximus (2).
« Nous sommes allés an bain , et lorsque nous fûmes bien en sueur, nous nous rendîmes au bassin d’eau froide. »
Ces deux passages de Martial et de Pétrone prouvent que de leur temps cette manière de se baigner était devenue vulgaire ; mais au temps d’Horace il n’en était pas ainsi (o), ce qui semble prouver que cette habitude commença à se répandre seulement après la guérison d’Auguste par l’hydrothérapie :
Nam milii Baias
Musa supervacuas Antonius, ettamen illis
(1) Ces deux eaux étaient très froides, niveas virginis undas, dit Martial (liv. VII, ep. 32); elles étaient amenées de fort loin par des aqueducs construits très anciennement, et (jui fournissent encore aujourd’hui une eau très belle et très abondajite. Pline donne (jiielques détails sur ces deux eaux {Hisl. nal., liv. XXXI, 24 et 25).
(2) Pétrone, Satyricon, 28.
(3) Je crois devoir rappeler ici, pour ceux de mes lecteurs qui l’auraient oublié, que Pétrone vivait du temps de Néron, Martial sous Domitien. — J’indique également ici la date de l’avénement des empereurs cités dans ce travail : Auguste, 31 ans av. J.-C.; Tibère, I 4 ans ap. J.-C.; Caligula, 37 ; Néron, 54 ; Domitien, 81 ; Commode, 180; Iléliogabale, 218; Alexandre Sévère, 222.
l'2 LES BAINS PUBLICS DE ROME
Me facit invisum, gelida quum perluor unda Per medium frigus (1).
« Antonius Musa dit que les eaux de Baïes me sont inutiles, et les habitants sont irrités de me voir prendre des bains froids en plein hiver. »
iVprès le bain on se faisait frotter avec une espèce de brosse nommée pour bien nettoyer la peau, puis venaient les onctions avec des huiles parfumées, l’épilation, puis le massage; cette dernière opération excitait particulièrement la colère de Sénèque : « Eh quoi! s’écrie-t-il, est-il donc nécessaire que je fasse assouplir mes articulations par ces efféminés? Faut-il que je fasse étendre mes doigts par quelque femmelette ou quelque homme changé en femme? (2) »
Le strigil dont il vient d’être question était une espèce de brosse ou plutôt d’étrille en corne, en ivoire, en bois ou en métal, avec laquelle on frottait assez énergiquement la peau. — L’empereur Adrien, qui allait quelquefois se baigner avec le peuple dans les bains publics, aperçut un jour un vieux soldat qui, privé de cet instrument, se frottait économiquement la peau contre un mur; l’empereur le frictionna lui-même avec son strigil et lui accorda des secours. Lorsqu’ Adrien retourna au bain ensuite, il aperçut bon nombre d’individus qui, dans l’espoir
(1) Horace, Satires, liv. I, xv, v. 2.
(2) Sénèque, lettre 108.
d’une même aubaine, usaient du procédé de frictions imaginé par le soldat ; mais l’empereur se contenta, cette fois, de leur faire distribuer des strigiles, et les engagea à se frotter réciproquement. (Spartien.)
Les Romains avaient l’habitude de prendre plusieurs bains par jour; quelques-uns en prenaient jusqu’à sept ou huit, notamment l’empereur Commode. Martial reproche également cet abus à un nommé Sélius :
Nam thermis iierum cunctis itenimque lavatur (1).
Dans les premiers temps, les hommes et les femmes avaient des bains complètement séparés, et la pudeur était tellement ménagée dans ces établissements, que le père ne s’y baignait jamais avec ses fils pubères, et que le gendre n’y venait pas en môme tenq)s que son beau-père. Mais bientôt les choses changèrent; les hommes et les femmes purent se rencontrer dans les bains, qui devinrent alors des lieux de rendezvous assez commodes, où l’on trompait la surveillance des gardiens imposés par une jalousie fort légitime :
Quum custode foris lunlcas servante puellæ Celent furtivos balnea tuta viros (2).
(1) Martial, liv. II, ep. I 4.
(2) Ovide, d’aimer, liv, III.
Ml LES BAINS PUBLICS DE ROME
«Quand le pauvre surveillant garde les habits de sa jeune maîtresse à la porte de ces bains où se cachent sans crainte des amants inaperçus. »
Bientôt les bains devinrent des lieux de débauches comparables aux jilus infâmes lupanars de Borne; les prostituées, les courtisanes venaient y chercher fortune et exercer leur métier. Voici un passage d’Ammien Marcellin qui est singulièrement expressif; il parle des jeunes débauchés de la cour de Domitien : « Ils envahissent les bains en criant : Où sont-elles? où sont-elles? Et s’ils rencontrent alors quelque vieille prostituée fatiguée par la plèbe des faubourgs, quelque louve d’un lupanar en vogue, ils se précipitent sur elle en lui prodiguant les plus sales caresses, et la traitent comme firent les Parthes avec Séniiramis (1). »
Martial parle d’un certain Blattara qui a intérêt à éviter tous les lieux consacrés à la débauche, parce qu’il serait impuissant à donner des preuves qu’on lui demanderait certainement : le spirituel poète place les bains en première ligne parmi ces endroits mal famés :
Omnia femineis quare dilecta catervis Balnea devitat Blattara? — Ne futuat.
(O Ammien Marcellin, liv. XXVlll.
Cur sic feminei gerieris contagia vite!
Cur lingit cunnum Blatlara ? — Ne futuat (1 ).
Ce fut en vain que les empereurs Adrien et Marc- Aurèle ordonnèrent que les bains fussent séparés pour chaque sexe ; ces ordonnances ne purent refréner la corruption toujours croissante des mœurs romaines; d’ailleurs Héliogabale devait plus tard donner dans ces établissements l’exemple de la débauche, en y réunissant les prostituées de certains quartiers de Rome.
Autrefois, quand les bains étaient séparés, il y avait des esclaves chargés du service des bains d’hommes; des femmes remplissaient des emplois semblables dans les bains de femmes; c’étaient les tonstrices, les tractatrices , etc. Mais lorsque les bains furent deveniui communs aux deux sexes, les femmes ne craignirent pas de se confier aux soins des hommes, ce que Juvénal exprime avec son énergie ordinaire :
Magno gaudel sudare tumidtu ;
Cum lassata gravi jain cecidere brachia massa,
Gallidus et cristæ digitos impressit aliptes Ac summum dominæ fémur exclamare coegit (2).
Pour suer, quel fracas! Dès (pi’elle tombe lasse D’agiter en ses bras une pesante masse,
(1) Martial, liv. XI, ep. 47.
(2) Juvénal, sal. VI, v. 420.
i6 LES BAINS PUBLICS DE ROME
Vient un baigneur expert, dont le doigt effronté La chatouille au point môme où naît la volupté,
Et ne s’arrête pas en ce honteux office,
Qu’en bruyants soubresauts son ventre ne bondisse (1).
D’un autre côté, Martial nous apprend que les hommes n’éprouvaient non plus aucune répugnance à confier leurs membres aux tractatrices :
Percurrit agili corpus arte tractatrix 'Manumque doctam spargit omnibus membris (2).
« Une femme exercée frictionne avec agilité le corps de cet efféminé et promène une main habile sur tous ses membres. »
Cette épigramme est adressée à un certain Zoïle, dont le nom revient souvent dans le livre de Martial; il est vrai que Zoïle et sa masseuse ne se trouvaient pas alors au bain, mais ce passage indique clairement que les femmes remplissaient ces fonctions auprès des hommes.
Nous avons dit précédemment que l’empereur Alexandre Sévère permit que les bains fussent ouverts pendant la nuit; mais déjà un siècle et demi auparavant, sous Domitien, ces établissements recevaient clandestinement pendant la nuit de vieux débauchés
(1) Trad. de Juvénal, par A. Constant Dubos, médecin, 1 vol. in-8. Paris, 1 852.
(2) Martial, liv. 111, ep. 82.
qui Yenaieiit y chercher des jeunes filles amenées par (fignobles entremetteuses.
Cum te lucerna balneator extincta
Admittat inter bustuarias mæclias.
c( Le baigneur, après avoir éteint la lanterne, te reçoit parmi les prostituées qui errent habituellement autour des monuments funéraires (1). »
C’est là également que se rendaient les adeptes des principes de la Lesbienne Sapho,
Quæ frictum crissantis adorant (2).
Ce ne fut que sous le règne de l’empereur Tacite, vers fan 280, que les bains publics furent fermés déliniti veinent pendant la nuit. (Yopiscus.)
En outre, les établissements de bains furent disposés de manière que l’on pût y donner des festins, àQ?>comessaiiones ^ qui duraient pendant la moitié de la journée et se prolongeaient quehiuefois tort avant dans la nuit.
Néron recherchait beaucoup ces sortes de plaisirs ; à plusieurs reprises, il quittait la table pour prendre des bains, chauds en hiver, rafraîchis avec de la neige en été (3).
(1) Martial, bv. III, ep. 93.
(2) Juvénal, sat. VI.
(3) Suétone, Néron^ xxvii.
lÆS HA INS HlîHLICS DE HOME
Oti comprend (ju’avec de tels accessoires, on peut ne pas admettre rintluence fâcheuse attrilmée aux bains par le premier vers du distique que nous avons cité :
Balnea, vina, Venus, corrumpunt corpora nostra.
11 serait beaucoup plus juste, je croisé d’attribuer aux vina, et surtout à Venus, une influence plus réelle sur la manifestation des maladies.
Il existait également dans les maisons particulières des salles de bains qui étaient disposées avec beaucoup de soin. Pline décrit les bains de sa maison de campagne de Laurentum (aujourd’hui Torre di paterno, à six lieues de Rome) : « On entre dans la salle des bains où est un réservoir d’eau froide ; l’emplacement est grand et spacieux; des deux murs opposés sortent en rond deux baignoires si profondes et si larges que l’on pourrait au besoin y nager à son aise. Près de là est un cabinet pour se parfumer [unctorium), une étuve, et ensuite le fourneau nécessaire au service du bain. De plain-pied vous trouvez encore deux salles dont les meubles sont plus élégants que magnifiques, et à côté le bain d’eau chaude, d’où l’on aperçoit la mer en se baignant (1). »
(1) Pline, Leliren, liv. II, lett. 17.
RT LES EAUX MIXÉRAI.ES ANUIEXNES. 1 V)
Horace avait ésralenient des salles de bains à sa maison de campagne de Tibnr (Tivoli), qui était arrosée par de nombreux ruisseaux, mobilibus rivis; il recherchait beaucoup ce séjour et aimait k aller
Respirer la poussière humide Des cascades de Tivoli (1).
Scipion, dans sa maison de campagne, àLiterrie; Cicéron, à ïusculum, possédaient également des bains très agréables.
Les dames romaines ne consentaient à se baigner que dans des bassins faits avec les matières les plus précieuses : Fæminæ lavantur, et nisi argentea, solia fastidiunt;... videret hæc Fabricius et stratas argento mulierum balineas ita ut vestigio locus non sit, cum viris lavantium... Heu mores! Fabricii nos pudet! (2).
« Les femmes vont au bain et dédaignent les bassins qui ne sont pas d’argent. Que dirait Fabricius s’il voyait ce luxe, des baignoires de femmes pavées d’argent, où le pied ne laisse aucune trace, où elles se baignent avec les hommes. O mœurs! nous rougissons de Fabricius !
Dans une lettre que nous avons déjà citée Sé-
(1) Bertin, Les Amours; souvenirs de l’ancienne Rome.
(2) Pline, Hist.nat., liv. XXXlll, 54.
(3) Sénèque le philosophe, Lettres à Lucilius, LXXXVl.
LES BAINS PUBLICS DE ROME
iièquo dccrit les bains de la maison de Scipion, à
Literne, et les comparant à ceux des Romains de son temps, il se plaint du luxe déployé dans la construction de ces derniers : «On se regarde comme pauvre et misérable quand les murs ne brillent pas de belles pièces de marqueterie achetées à grands frais, et taillées par le ciseau ; si au marbre d’Alexandrie ne se mêlent pas des incrustations de marbre de Numidie; si alentour ne règne pas un cordon de mosaïque dont les couleurs à grand’peine assemblées imitent la peinture; si le plafond n’est lambrissé de verre; si la pierre de Thasos, ornement jadis rare dans les temples, ne garnit les piscines où nous étendons nos corps épuisés par une excessive transpiration; enfin, si l’eau ne s’échappe pas de robinets d’argent. Et je ne parle encore que de bains du peuple; que sera-ce si je viens à décrire ceux des affranchis! »
Les empereurs romains firent également construire des bains, des thermes très nombreux : Aéron avait fait construire, près du mont Palatin, un palais magnifique, le palais d’or^ où se trouvaient des bains alimentés par la mer et les eaux d’Albula(l). Il existe encore à Baia des ruines des thermes de Aéron, en partie snbmergées par la mer. Le même empereur
(1) Suélone, Vie de Néron, xxxi.
lit, en outre, construire à Rome des bains qui furent plus tard nommés bains Alexandrins, du nom de Fempereur Al. Sévère (1).
Titus, Domitien, Aurélien, Gordien, etc., firent également bâtir des thermes. Lampridius raconte qiFHéliogabale fit construire des bains en divers endroits, qu’il s’y baignait une fois et les faisait démolir (2).
Enfin, il existe encore à Paris des ruines très curieuses connues sous le nom de Thermes de Julien, ruines encore assez complètes pour qu’on puisse comprendre quelle était la disposition de ces établissements : les parties les mieux conservées sont le frigidarium, le tepidarium hypocaustum (3).
Suétone et les écrivains de l’histoire d’Auguste ont noté de singulières fantaisies des empereurs romains au sujet des bains :
Tibère, retiré tà Caprées, se baignait avec de jeunes enfants qui nageaient et plongeaient dans sa baignoire ; il les nommait ses petits poissons, « quos pisciculos vocabat, ut natanti sibi inter femina versaren-
(1) Suétone, Vie de Néron, xii.
(2) Lampridius, Vie d' JJéliogabale, xxix.
(3) On trouvera en tête du catalogue du musée des Thermes et de l’hôtel de Cluny une notice historique bien faite sur ces ruines qui constituent un des plus curieux] et le plus ancien des monuments de Paris.
IJ’S hAINS PUBLICS DK ROME
iur, ac luderent, lingua inorsucjue sensini appctentes (I). »
Lampridius raconte qu’Héliogabalo ne se baignait jamais qii’après avoir fait jeter dans les réservoirs les parfums les plus rares ou de l’essence de safran (2). ■ --
« Il attachait ses parasites à une roue qui, plongeant en partie dans l’eau, les faisait tour à tour monter et descendre ; il les appelait ses chers læions, Ixionios amicos (3). » C’était une sorte de bain intermittent qui réjouissait beaucoup l’empereur.
« La conversation s’étant un jour engagée sur le nombre de ceux qui, dans Rome, étaient atteints de hernies, Héliogabale en fît dresser une liste exacte, les fit venir à ses bains, et se baigna avec eux (k). » Singulière fantaisie ! C’eût été une belle occasion de dresser un tableau stîitistique pour fhistoire des hernies, travail qui ne fut fait cependant que seize siècles après; mais nous devons dire que son auteur ne recourut pas au même mode de convocation.
Le même Héliogabale réunissait également dans ses bains toutes les courtisanes d’un quartier de Rome, se baignait avec elles , les épilait, les parfumait et re-
(1) Suétone, Tibère^ XLiv.
(2) Lampridius, Vie cV Héliogabale, xix.
(3) Ibid., xxiii.
(4) Ihid., XXIV.
KT LES EAUX MINIÎRALES AXCIENXES.
cueillait avec soin, pour sou usage particulier, les pâtes cosmétiques qui avaient servi pour ces femmes (1 ). Domitieu aimait également à se baigner avec les courtisanes et à les épiler lui-même (2).
L’empereur Alexandre Sévère se rendait du palais au bain et revenait en costume de bain, ne gardant qu’un petit vêtement couleur de pourpre qui faisait partie de ses insignes impériaux (3). Comme il est dit ailleurs que les Romains se baignaient nus, on peut en conclure que le costume de l’empereur était fort léger en cette occasion.
Les eaux minérales étaient déjà très nombreuses du temps de Pline qui en donne une longue énumération ; mais il est probable (|u’à cette époque, comme encore aujourd'hui, il y en avait au moins quatre cinquièmes qui n’avaient pas la moindre activité.
Les plus fréquentées, les plus recliercbées des Romains étaient celles de Raies, en Campanie, au bord de la mer ; elles étaient fort à la mode : « Il n’esl point d’eau médicinale qui présente plus de ressources, puisqu’elle est ici sulfureuse, ici alumineuse, là saline.
(1) Lampridiiis, Vie cVIiéliogabale^ xxx.
(2) Suétone, Domitien, xxii.
(3) Lampridius, Alexandre Sévère, XLi.
24 LES BAINS PUBLICS DE UOME
plus loin nitreuse ou bitumineuse; ou enfin mêlée de sel ou d’acide. Quelques-unes de ces sources exhalent des vapeurs qui seules sont un remède ; leur température est si haute qu’elles chauffent les bains et font bouillir l’eau froide dans les baignoires; celles-ci sont nommées Posidiennes, du nom d’un affranchi de Claude. On y fait cuire aussi la viande. D’autres (et celles-ci appartiennent à Crassus) bouillonnent au sein même delà mer; ainsi l’on voit sourdre dans les flots des moyens de santé (1). »
Vitruve donne des détails à peu près semblables sur les eaux de Baïes : « Il existe dans les montagnes de Cumes et de Baïes des grottes creusées pour servir d’étuves. Une vapeur chaudC; produite par la violence du feu, s’élève des entrailles de la terre qu’elle pénètre et vient se répandre dans ces lieux ; elle est d’une très grande utilité pour ceux dont elle provoque la sueur (2).
Il paraît que le séjour de Baïes était très agréable ; la campagne était belle et variée :
Nullus in orbe sinus Baiis prælucet amænis (3).
«Il n’est pas dans l’univers une plus riante campagne que celle de Baïes. »
(1) Pline, liv. XXX.
(2) Vitruve, De V architecture^ liv. Il, 6.
(3) Horace, Épitres. liv. I, ep. i, v. 83.
Le monde élégant de Rome se rendait aux eaux deBaïes; mais bientôt ce séjour enchanté devint le rendez-vous des courtisanes et même des prostituées. Ovide et Properce tâchent de détourner leurs maîtresses, Corinne et Cynttiie, de l’idée d’aller à Baïes, craignant qu’elles ne soient exposées à des tentations auxquelles elles ne sont pas habituées à résister (1).
Sénèque parle également de la corruption des mœurs de cette ville : « Je ne te conseille pas non plus d’aller t’établir à Baïes qui est comme le rendezvous de tous les vices : si la débauche a un lieu de prédilection, c’est assurément celui-ci. Il ne suffit pas que l’air y soit pur, et que les bains soient utiles à la -santé, il faut encore que les mœurs soient bonnes (2).
Martial parle très souvent des eaux de Baïes et parle du luxe des constructions qui y existaient :
Principesque Baiæ :
Nusqiiam tam nitiduni micat seremiiii ; Lux ipsa est ibi longior, diesque Nulle tardius a loco recedit.
Illic ïaygeti virent metalla Et certant varie decere saxa Quæ Phryx et Libys altius cecidit; Sicces pinguis enyx anbelat æstus,
Et flamma tenui calent ophitæ (3).
(1) Vey. Ovide, Les Amours, liv. II, el. xi. — Preperce, liv. I, el. XI.
(2) Sénèque, lettre L(.
(3) Martial, liv, VI, ep, 42.
26 LES LA INS PUHLICS DE HOME
« Baies tient le premier rang parmi les eaux thermales; nulle pari le ciel ne brille plus pur et plus serein ; la lumière s’y prolonge plus longtemps, et jamais ailleurs le jour ne quitte plus tard l’horizon. Les marbres du Taygète y déploient leurs vertes couleurs ; on y remarque l’éclat que répandent à l’envi les pierres arrachées aux flancs des monts Phrygiens, aux antres de la Libye ; l’épaisse onyx y aspire une chaleur sèche , et les ophytes s’y pénètrent d’une flamme tempérée. »
Plus loin, Martial exprime encore son enthousiasme pour le même séjour :
Litus beatæ Veneris aureum Baias,
Baias, superbæ blanda dona naturæ,
Ut mille laudem, Flacce, versibus Baias y
Laudabo digne non satis tamen Baias (1).
« Quand je consacrerais mille vers à louer Baies, ce rivage si cher à Vénus, Baies ce don de la nature si fière d’un si bel ouvrage, ce n’en serait pas encore assez pour louer dignement Baies. »
Aujourd’hui la ville de Baies, Baia, est fort petite ; on y remarque encore des ruines assez belles dont une grande partie est recouverte par la mer ; on voit encore les grottes dont parle Vitruve.
A côté de Baies se trouvait le lac Lucrin, qui jouis-
(1) Martial, liv. IV, ep. 57.
liT LES EAUX MINÉRALES ANCIENNES.
sait également du privilège d’attirer les riches R(3maios; c’était im endroit fort agréable et qui ne tarda pas non plus à devenir célèbre par les galanteries dont il était témoin.
' Dum nos blanda tenent lascivi stagna Lucrini (1),
dit Martial qui en parle souvent dans sesépigrammes. Ce lac avait d’ailleurs d’autres titres à la considération des Romains ; il communiquait avec la mer et on y parquait des huîtres qui étaient fort estimées ; il fournissait également des dorades {auratæ) fort savoureuses (2).
Nous citerons seulement quelques-unes des eaux minérales énumérées par Pline, qui leur consacre le livre XXXI de son histoire naturelle.
Les eaux de Sinuesse en Campanie font cesser la stérilité des femmes et guérissent la folie des hommes.
Dans le territoire de Thespies est une fontaine (pii rend les femmes fécondes ; l’Élatum en Arcadie a les mêmes propriétés; au contraire, l’Aphrodisium, en Pyrrhée, cause la stérilité. La source de Linus assujettit le fœtus et s’oppose aux avortements.
(1) Martial, liv. XI, ep. 80.
(2) Concha Lucrini delicatior stagni (Martial, liv, V, ep. 37). — Voy. également clans Martial les épigrammes 82 et 90 du livre XIII.
28 LES iîAlNS PUELICS DE HOME
11 y avait en outre des eaux qui changeaient la couleur des cheveux, qui donnaient la mémoire, d’autres l’oubli. On en trouvait qui embellissaient la voix.
A Cyzique est la fontaine de Cupidon qui, selon Mucien, guérit les amants de leurs passions.
A Tongres, ville de la Gaule, est une source dont l’eau pétillante de bulles a une saveur ferrugineuse, sensible seulement lorsqu’on achève delà boire. Cette eau chasse la fièvre tierce et guérit de la pierre. Chauffée, elle devient trouble et rougit (1).
Pline parle aussi de fontaines pétrifiantes; on en trouvait à Perpérène, à Delium en Eubée, à Eurymènes, dans l’île de Scyros, dans les grottes du mont Corycus, etc.; — de fontaines intermittentes; c’était un mauvais présage que d’arriver auprès de la source quand elle ne coulait pas. « On trouve en Judée, dit Pline, un ruisseau qui est à sec chaque sabbat; » suivant Flavius Joséphe, c’est le contraire : « Le liquide coule le jour du sabbat; la fontaine est à sec le reste du temps. »
Nousdevonsmentionneraussi, d’après Pausanias (2), la fontaine Canatbus, auprès de Nauplie ; elle jouissait d’une propriété fort remarquable qui y attirait un grand nombre d’Argiennes :
Cette eau leur refaisait une virginité.
(1 ) Ce sont les eaux de Spa .
(2) Pausanias, Description de la Grèce^ liv. 11, Corinthe, ch. 38.
La fontaine devait cet avantage à ce que Junon venait s’y baigner chaque année, dans le môme but. On a cru expliquer la vogue de ces eaux en disant qu’elles étaient astringentes et produisaient un effet facile à comprendre : on peut admettre plus logiquement ([ue ces eaux n’avaient aucune propriété particulière et que les iVrgiennes y allaient plutôt dans un but tout différent de celui indiqué par Pausanias.
Hérodote parle aussi d’une source assez curieuse qui existait en Éthiopie : « Ceux qui se baignent dans cette fontaine en sortent comme parfumés d’une odeur de violette, et plus luisants que s’ils s’étaient frottés d’huile. L’eau de cette source est si légère que rien ne peut y surnager, pas môme le bois, ni les choses encore moins pesantes que le bois ; tout ce qu’on y jette va au fond. Si cette eau est véritablement telle qu’on le dit, l’usage continuel qu’en font les Éthiopiens est peut-ôtre la cause de leur longévité (cent vingt ans et plus) (1). »
Je pourrais multiplier beaucoup ces citations des eaux minérales d’après Pline, mais ces énumérations ne présentent pas grand intérêt. 11 cite comme avantageuses pour les calculeux les eaux d’Enarie, de Stables, celles du Gallus en Phrygie ; pour les blessures on se rendait aux eaux tièdes d’Albules, aux
(1) Hérodote, liv. 111, xxili.
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eaux de Culilies, elc. Le reste est relatif à des eaux qui rendaient les cheveux blonds (eaux du Oathis); d’autres qui étaient odorantes (eaux de Junou); il parle également de l’emploi thérapeutique de quel- (pies boues de sources minérales.
Claudien consacre à l’éloge des eaux thermales d’Apone une idylle assez élégante (1) :
«Là jaillit une source féconde et brûlante; dans les cavernes où elle se creuse un passage, elle rencontre le feu qui la repousse ; le sol exhale d’humides vapeurs, qui se fraient d’étroites ouvertures. C’est dans cette humide région des flammes, dans ces entrailles embrasées de la terre, sur cette plage sulfureuse que règne le brûlant Vulcain. »
Claudien donne ensuite une description très poétique de la contrée volcanique où se trouvent les sources qu’il nomme.
Publica morborum requies, commune medeiitum Auxilium, præseus numen, inempta salus.
« Elle calme les maux, fournit aux médecins un auxiliaire utile, c’est une divinité favorable, une bienfaitrice désintéressée. »
Le poète indique plus loin les propriétés de ces eaux et les maladies auxquelles elles conviennent surtout
(1) Claudien, Idylles, vi,Apone. — Apone, aujourd’hui Abano, à 8 kilomètres S. 0. de Padoue.
Ouod si forte malus exuberat liumor,
Laiiguida vel nimis viscera felle virent,
Non venas reserant, nec vulnere viilnera sanant ,
Pocula nec tristi gramine mista bibunt ;
Amissum lympliis réparant impune vigorem,
Pacaturque ægro luxuriante dolor.
«Si quelquefois une humeur malfaisante se répand dans les membres, ou si les entrailles sont malades d’une trop grande abondance de la bile, on n’a pas besoin d’ouvrir les veines et de guérir une maladie par une autre maladie, ni de boire des breuvages composés de plantes amères; ces eaux réparent sans danger les forces languissantes, et le malade retrouve en même temps la joie et la santé. »
Les IMagicieimes , les Philtres, etc.
Il existait à Rome une classe de femmes nommées sagœ^ se livrant à une foule de petits commerces, qui, habituellement, ne peuvent être exercés que clandestinement; elles étaient à la fois magiciennes, entremetteuses et parfumeuses; elles s’occupaient aussi des accouchements, mais plus spécialement des avortements. Leur nom saga a tini par désigner les femmes qui se livraient à la pratique des accouchements, les sages-ïemmcs, Tadjectif restant placé avant le substantif pour éviter toute confusion, car, comme dit Sterne, «il ne faut pas être un habile grammairien pour comprendre qu’une sagefemme et une femme sage peuvent très bien ne pas se rencontrer dans la même personne. » L’expérience de tous les jours justifie pleinement cette distinction établie par fauteur de Tristram Shandy,
Ce sont les poètes latins qui nous fournissent le plus de renseignements sur la multiplicité des attri-
LES MAGICIENNES, LES PHILTRES, ETC
butions des sagæ ; tout ce qui avait rapport à l’amour et à la débauche était de leur compétence. Une des branches les plus lucratives de leur industrie si variée était la vente d’une foule de préparations destinées à des usages que l’on n’avoue pas volontiers : pour inspirer de l’amour à quelqu’un, ce sont les philtres proprement dits (9i)vTpa ou aytoyiixa) ; pour envoyer à quelqu’un les songes que l’on veut (ovs'.poroy.rà); pour faire haïr (gic-^Opa); pour faire souffrir quelqu’un (raGoTwoià), saus compter les philtres destinés à faire avorter, à empêcher de concevoir, etc. Les philtres qui avaient la propriété de rendre impropre à l’amour sont souvent cités par les poètes élégiaques, qui témoignent leurs craintes à cet égard.
Nous trouvons dans une des belles élégies de Tibulle un long passage qui nous apprend quelle était l’étendue du pouvoir que l’on attribuait aux sagæ :
-Nec tamen liiiic credet conjux tuus, ut milii verax Pollicila estmagico saga ministerio.
c( D’ailleurs, ton époux refusera de me croire ton amant : ainsi me l’a promis une magicienne véridique après avoir mis eu œuvre les recettes de la magie. Je l’ai vue faire descendre les astres des cieux ; ses enchantements arrêtent le fleuve le plus rapide dans'
(1) Tibulle, liv. I, el. n, v. 41.
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son cours; à sa voix, le sol s’eiilr’ouvre ; les mânes sortent de leurs tombeaux ; les ossements descendent du bûcher encore chaud. Par un sifîlement magique, elle éxoque les cohortes infernales, et avec une aspersion de lait elle les met en fuite. Elle parle, et les nuages (jui assombrissaient le ciel se dissipent ; elle parle, et en été la neige tombe. Seule, dit-on, elle possède les herbes malfaisantes de iMédée ; seule elle sait dompter les chevaux farouches d’Hécate.
» Elle a composé pour moi des chants à l’aide desquels tu pourras tromper; tu n’auras qu’à chanter trois fois, il ne pourra rien croire de ce qu’on lui dirait de nous; il n’en croirait même pas ses yeux s’il me trouvait dans ta couche voluptueuse.
» Mais refuse tes faveurs à d’autres, il verra tout le reste ; je serai le seul au sujet duquel il ne s’apercevra de rien. »
Plus tard, ïibulle fulmine contre la saga et lui reproche de mal conseiller sa chère Délie, à laquelle elle propose des amants plus riches que lui :
At tu quamprimum sagæ præcepta rapacis
Desere, nam donis yincitur omnis ainor (I).
« Mais toi. Délie, rejette vite les conseils d’une
(1) Tibulle, liv. I, el. v, v. 59, — ouel. vi, v. 24 (lav* élégie est divisée en deux dans quelques éditions).
LES MAGICIENNES, LES PHILTRES, ETC
avide entremelteuse ; les présents tuent ranionr le plus tendre. »
Hélas! la mauvaise conseillère remporte, et Tibulle trompé adresse des reproches à sa maîtresse ; il donne môme, en passant, un sage conseil à son successeur : «Et toi, qui as la préférence aujourd’hui, crains mon sort, la fortune tourne sur une roue si légère ! »
Le passage que nous venons de citer un peu plus haut mentionne à peu près tous les enchantements, tous les sortilèges que l’on attribuait aux magiciennes ; il en est très souvent question dans les poésies de Tibulle, de Properce, d’Ovide, les triumvirs de l’amour, comme les nomme un vieux commentateur de leurs écrits.
Un grand noyibre de ces magiciennes venaient de laThessalie; cette contrée avait acquis sous ce rapport une renommée qui devait être détrônée plus tard par celle de la Bohême; ces sorcières sont quelquefois désignées sous le nom de strix, strygis (1); et encore aujourd’hui il existe en Thessalie des sorcières nommées slreglie, mot dont on retrouve facilement l’étymologie dans l’expression latine (2).
(1) Tibulle, liv. I, el. v, v. 52, et Properce, liv. IV, el. v,
(2) Apulée parle longuement des magiciennes de Thessalie dans les premiers livres de son roman intitulé la Métamorphose.
3G LES MAGICIENNES, LES PHILTRES, ETC
Les philtres les plus importants étaient destinés à rendre fort pour les travaux de Vénus, ad palœstram veneream, ou, au contraire, à produire l’ettet inverse. Souvent des plantes vénéneuses entraient dans les breuvages et devenaient la cause d’affections graves, ou même de la mort. C’est ainsi que fut empoisonné un général Romain, L, Lucullus (1), et aussi, dit-on, le poète Lucrèce.
Nous nous occuperons d’abord de la première espèce de préparations.