PHILTRES APHRODISIAQUES
Les philtres aphrodisiaques sont souvent cités par nos poètes, qui, généralement, se défendent d’y avoir jamais recours. Une des substances les plus renommées pour ces usages est Y hippomane, c’est-à-dire le liquide qui s’écoule des parties génitales d’une jument qui vient d’être fécondée, ou, selon quelques autres, une petite tumeur que l’on trouve au moment de la naissance sur le front des poulains. Virgile nous décrit les cavales au moment où elles fournissent
cette précieuse liqueur : « A peine leurs veines brû-
lantes se sont-elles enflammées des feux qu’y allume
(1) Pline, Hisl. nat., llv. XXV.
LES MAGICIENNES, LES PHILTRES, ETC
le printemps, elles volent sur quelque rocher élevé, et là, tournées vers le zépliir, elles recueillent ses douces haleines, et souvent, ô prodige! fécondées par son souffle seul, elles se précipitent à travers les rochers, les torrents et les vallées "profondes. C’est alors qu’elles distillent en courant cette fameuse liqueur que les bergers ont justement nommée hippomane (1). »
Ovide exprime la même pensée dans le distique suivant :
In furias agitantur equæ spatioque remota
Per loca divuluos amne sequuntur equos (2).
« La cavale, en proie aux fureurs de l’amour, franchit, pour rejoindre le cheval, Fespace et les neuves mêmes qui l’en séparent. »
Le même auteur parle à plusieurs reprises de Fhippomane et admet les deux opinions sur l’origine et la nature de ce singulier aphrodisiatpie :
Fallitur llæmonias si quis recurritad artes Datque quod a teneri fronte revellet equi :
Non faciunt ut vivat amor Medeides lierbæ Mixtaque cum magicis nænia Marsa sonis.
Il s’abuse, celui qui de la Tliessalie
Invoque en ses amours la puissante magie ;
(1) Virgile, Géorgiques. liv. III, v. 280.
(2) Ovide, Art d' aimera liv. IL
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[1 s’abuse, celui dont les crédules mains Sur le front d’un coursier vont cueillir des venins :
L’amour n’obéit pas aux herbes de Médée;
Des chants du Marse en vain son oreille est frappée (1).
Dans un autre poëme sur l’amour, Ovide donne encore des conseils très judicieux et invite à s’abstenir des aphrodisiaques : « Pour nous embraser des feux de l’amour, la parure est un plus sûr moyen que l’art redoutable des sorcières et les herbes magiques cueillies parleurs mains. Ne vous fiez pas aux plantes ni aux philtres composés avec leurs sucs mélangés, et gardez-vous d’avoir recours à l’hippomane d’une cavale en chaleur. »
Sic potius nos uret amor quam fortibus herbis Quas maga terribili subsecat arte manus,
Nec vos graminibus, nec mixto crédité succo,
Nec tentate nocens virus amantis equæ (2).
On trouve encore dans Ovide la mention d’autres aphrodisiaques; il semblait avoir étudié tout ce qui peut disposer à ramour, quidquid veneri corpora nostra parat (3).
(1) Ovide, /Irt d’amer, liv. II, v. 100. — Traduction de M. Verninac (fragments d’Ovide).
(2) Ovide, Les Cosmétiques. — Il est encore question de l’hippomane dans Virgile {Enéide., liv. IV, v. 515); dans Properce (liv. IV, el. v) ; dansJuvénal (sat. vi, v. 133) ; dans Tibulle (liv. II, el. v); dans Ovide (Les Amours., el. viii) ; dans Pline [Uist. nat., liv. XXVIII), etc.
(3) Ovide, Remède d\imour, y. S0‘\ .
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Sunt qui præcipiant herbas, satureia, nocentes Sumere ; judiciis ista venena meis ;
Aut piper urticæ mordacis semine rniscent Tritaque in aniioso Ilava pyrethra mero (1 ).
« Il en est qui te conseilleraient de prendre pour stimulants des plantes malfaisantes, la sarriette, le poivre môle à 'la graine mordante de l’ortie, ou le pyrèthre fauve écrasé dans du vin vieux. »
Martial en parle également dans une épigramme adressée à un vieux débauché :
Sed nihil erucæ faciunt, bulbique salaces Improbanec prosunt jaui satureia tibi
c( Mais les roquettes, les ognons aphrodisiaques et l’excitante sarriette ne te sont plus d’aucune utilité.»
Pline parle aussi d’une plante extrêmement curieuse pour faire naître rarnoiir; c’est l’éryngion blanc {Eryngion campestre) : « On raconte des choses prodigieuses de cette yilante; la racine a, dit-on, la figure des parties naturelles de l’homme ou de la femme , elle est rare : si un homme trouve celle qui représente les parties males, cela le fait aimer. Telle fut la cause de la passion de Sapho pour Phaon, de Lesbos (5).
(1) Ovide, Arl d’aimer, liv. II.
(2) Martial, liv. III, ep. 75, in Lupercuin. — Excitai ad venerem tardas eruca maritos (Columelle).
(3) Pline, Hist. nat.; liv. XXII.
llO LES MAGICIENNES, LES PUILTKES, ETC.
Les sorcières ne se bornaient pas à ces sortilèges à peu près insignifiants ; elles ne craignaient pas de sacrifier des enfants pour pouvoir composer leurs infâmes drogues. Horace trace un tableau très poétique de ces infamies ; il parle d’une de ses anciennes maîtresses, Gratidie, une parfumeuse, qu’il invective à plusieurs reprises sous le nom de Canidie :
« Après s’être plaint d’une voix tremblante, l’enfant fut dépouillé de ses riches ornements. Son corps délicat eût touché le cœur d’un Thrace.
» Canidie, entrelaçant de courtes vipères à ses cheveux en désordre, ordonne d’arracher sur les tombes le figuier sauvage et le cyprès funèbre, pour brûler des plumes et des œufs de la chouette nocturne, trempés dans du sang de crapaud, des herbes qu’envoient lolcos et ribérie, fertile en poisons, et des os arrachés à la gueule d’une chienne à jeun. Sagana, la
robe retroussée, asperge toute la maison d’eau de l’Averne ; ses cheveux se dressent comme les dards du hérisson de mer ou comme les soies du sanglier poursuivi. Yéia, que n’arrête aucun remords, gémit sur le hoyau dont elle fouille la terre à grand effort, pour y enterrer l’enfant jusqu’au menton comme un nageur dont la tête reste sur l’eau, et là le faire mourir d’envie à la vue des mets changés sous ses yeux deux ou trois fois dans une éternelle journée ; sa moelle desséchée et son foie brûlé par la faim serviront à un
LES MAGICIENNES, LES PHILTRES, ETC. Ü 1
philtre d’arnour, quand ses pupilles se seront éteintes, fixées sur les mets interdits.
» La libidineuse et masculine Folia d’Ariminium était là; ainsi le croient l’oisive Partliénope et les bourgs environnants; Folia, dont la voixthessalienne fait descendre du ciel la lune et les étoiles ensorcelées.
» Alors la terrible Canidie, rongeant d’une dent livide son ongle difforme, que dit-elle ou que ne ditelle pas? « Témoins fidèles de mes œuvres. Nuit, et » toi, Diane, qui règnes sur le silence pendant mes » mystères sacrés, voici l’heure, le moment où il faut » m’aider; c’est maintenant qu’il faut tourner contre » la maison d’un ennemi toute votre colère, toute » votre puissance. Pendant que les bêtes se cachent » dans les forêts formidables, cédant à la langueur du » sommeil, faites que les chiens de la voie Suburra aboient après le vieillard, qu’il devienne un vieux » débauché ; qu’il soit la risée de la ville celui que je » frotte de cette essence, la plus exquise qu’aient en- » core préparée mes mains. Que vois-je? Pourquoi » mes puissantes drogues ont-elles moins de force que » celles de Médée, que ces herbes, qui dans sa fuite )) la vengèrent de son orgueilleuse rivale, la fille du » grand Créon, quand une robe, présent empoisonné, » brûla vivante la jeune épouse. Pourtant ni herbe ni » racine ne m’a échappé dans ces lieux sauvages. 11
/l'i LES MAGICIENNES, LES l’JlILTRES, ETC.
» dort sur son lit, tout trempé de mes ])hiltres et » oublie les amours! Ah! ali ! c’est qu’une magi- » cienne plus puissante a rompu ses fers. O Yarus, » ta tête est vouée à mille maux, des philtres inouïs » vont te rappeler à moi ; et tous les charmes des » Marses ne rappelleront pas ta raison. Je te prépa- » rerai, je te verserai une coupe plus puissante que » tes dédains. Le ciel s’étendra au-dessous de la mer, » et la terre se renvei'sera par dessus, ou tu brûleras » pour moi, comme le bitume dans ces flammes » noires. »
» L’enfant ne cherche plus k attendrir ces femmes impies; mais ne sachant comment rompre le silence, il leur lance ces imprécations dignes de ïhyeste :
«Les plus puissantes drogues licites ou illicites ne » peuvent rien changer à la justice vengeresse. Je » vais vous vouer aux Furies; nulle victime ne pourra » expier ma fatale malédiction.
» Lorsque, par vos ordres, j’aurai rendu le dernier » soupir, je reviendrai : Furie nocturne, mon ombre » attaquera vos faces de ses ongles crochus; vous sau- » rez ce que peuvent les dieux Mânes. Je m’accrou- » pirai sur vos poitrines haletantes et la peur chassera » le sommeil. De rue en rue, la populace vous pour- » suivra à coufis de pierre, vous assommera comme » de vieilles infâmes. Vos membres sans sépulture » seront dispersés par les loups et les corbeaux de
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» l’Esquilin, et mes parents désolés, hélas! de me » survivre, jouiront bientôt de ce spectacle (I). »
Plus tard, Horace demande grâce à Canidie, et la supplie de cesser les enchantements dont il est victime : « Enfin, je cède à la puissance de ton art. Grâce, je t’en supplie, par le royaume de Proserpine, par la majesté de l’implacable Diane, par les livres dont les vers peuvent détacher du ciel les astres éternels ! cesse, ô Canidie ! .cesse tes imprécations; oh! fais tourner en sens inverse ce cercle magique (2). »
Ce cercle magique était souvent employé dans les enchantements; en le faisant tourner rapidement dans un sens on inspirait de rariiour à une autre personne; en le tournant en sens contraire, on produisait l’effet inverse (3).
Dans la satire viii du livre I, Horace parle encore de ces sorcières; une statue de Priape raconte comment elle a interrompu les enchantements de Canidie et de Sagana : « Raconterai-je comment les ombres répondant à Sagana psalmodiaient sur un ton aigu et lugubre ; comment les sorcières enterrèrent furtive-
(1) Horace, Epocles, V, trad. Lerd. Collet.
(2) Horace, Epodes, XVH.
(3) Il est assez souvent question de ce cercle magique. (Ovide, Les Lasles^ liv. II, v. 575. — Proj)erce, liv. H, el. xxviii, v. 35, etliv. HI, el. \i, v. 25.) ~ Martial, liv. XH, ép. 57, et liv. IX, ép. 30.
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ment une barbe de loup avec des dents de couleuvre aux couleurs variées; comment l’image de cire alla 'alimenter et accroître la flamme, et comment je me vengeai de l’horreur que m’avaient] inspirée les paroles et les actions de ces deux Furies? C’est que ma fesse de bois de figuier venant à se fendre, j’ai pété comme une vessie qui crève. Et mes femmes de se sauver par la ville ! Canidie en perdit ses fausses dents, etSagana, sa perruque, ses drogues et ses rubans enchantés. »
Revenons aux préparations aphrodisiaques. Celles que fabriquaient les sagœ contenaient une foule d’ingrédients bizarres, et jusqu’à du sang menstruel. Mais ces femmes tenaient secrète la manière de préparer ces philtres ; nous connaissons cependant , d’après Pline, un certain nombre de plantes qui pouvaient y entrer; en effet, il indique comme aphrodisiaques un assez grand nombre d’herbes : l’asperge ordinaire, l’asperge sauvage, la carotte, le raifort, le poireau, l’ail, le cresson, les graines de basilic et d’héliotrope, le safran, l’asphodèle, l’aurone (1). Le règne animal fournissait aussi son contingent; mais c’étaient plutôt des talismans, des amulettes, comme on peut en juger par l’exemple suivant : « L’anus de l’hyène attaché au bras gauche d’un homme est un philtre si puissant.
(1) Pline, Ilist. naL, passini.
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(jii’il suffit que celui qui le porte regarde une femme pour être suivi par elle aussitôt (1). »
Une sage-femme [obstetrix) a laissé aussi une formule assez bizarre : « Salpé ordonne de tremper sept fois les parties génitales d’un âne dans de riuiile bouillante et de frotter avec cette huile les parties génitales (2). »
Ajoutons encore le fiel de sanglier, la moelle de porc, les testicules de chevaux séchés et juilvérisés, — toujours d’après Pline, qui parle aussi de l’hippomane : « Quant à l’iiippomane, il a une telle force que, jeté dans la fonte d’une figure d’airain qui représente une jument d’Olympie, il excite le rut le plus furieux chez les étalons qui en approchent (3).»
Les plantes que nous avons indiquées plus haut servaient à faire des potions, mais on les employait aussi en applications externes, comme le prouve un passage de Pétrone, qui nous signale en môme temps une pratique qui a acquis plus lard une certaine célébrité, V'urticalion ;
Nasturlii succum cim abrotono miscet, perfusisque inguinibus mcis^ viridis iirticœ fascem comprehenditj omniaquc infra uînbiliciim cœpü Icnla manu cœdere (A).
(1) Ibid., liv. XXVIII.
(2) Ibid., liv. XXVIII.
(3) Pline, Hüt. nat., liv. XXVIIl.
(4) Pétrone, Satyricon, cxxxviii.
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« Elle mélange le suc du cresson avec celui de l’au rone, et après in’en avoir arrosé, elle saisit un paijuet d’orties vertes, avec lequel elle frappe doucement les parties situées au-dessous du nombril (1). »
Euün, d’après le môme auteur, nous voyons qu’on appliquait quelquefois les substances excitantes en suppositoires, au moyen de certains appareils, images honteuses des signes de la virilité :
Profert Enothea scorteum fascinum, guod, iit oleo, et minuto pipere atque urticœ trito circumdedit semine^ paulalim cæpitimerere aiio meo. Hoc crudelissima anus spargit subinde humore femina mea (2).
(1) Apulée parle aussi d’un instrument de ce genre, destiné au même usage : c’était un fouet composé de plusieurs cordes en laine garnies de nœuds, et munies à leur extrémité d’un petit os de mouton {Métamorphose, liv. VIII). — Voir, pour l’iiistoire de la flagellation, J. H. Meibomius, De flagrorum usu in re venerea (1 643), et J, Boileau, Historia (lagellantium (1700). — Les dames romaines se soumettaient également à la flagellation, afin de devenir fécondes. Aux fêtes de Pan, les Luperques, prêtres de ce dieu, parcouraient les rues et frappaient avec des lanières de cuir les mains et le ventre des femmes qui croyaient devoir recourir à ce moyen. (Juvénal, sat. ii, v. 142 : Necprodest agili palmas præbere Luperco). — Voir Ovide, Les Fastes, liv. II, v. 143, sur Vorigine des Lupercales.
(2) Pétrone, Satyricon, cxxxviii.
LES MAGICIENNES, LES PHILTRES, ETC
ni.
LE NŒUD DE l’AIGUILLETTE.
Ami lecteur, vous avez quelquefois Ouï conter qiTon nouait l’aiguillette ;
C’est une étrange et terrible recette.
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D’un pauvre amant le feu se tourne en glace ; Vif et perclus, sans rien faire il se lasse Dans ses efforts, étonné de languir,
Et consumé sur le bord du plaisir.
VOLTAIHE.
Les sagœ possédaient aussi des enchantements pour rendre impropre au service de Vénus, ad militiam \eneream, et nous voyons les poètes témoigner leurs appréhensions au sujet de ces maléfices qui devaient se vulgariser plus tard sous le nom de nœud de r aiguillette. (diez les Romains, deux expressions servaient à désigner ces jongleries; on disait lorsqu’il s’agissait d’empécher les premières relations entre deux amants, et nodum religare, loi‘sque fenchantement avait pour hut d’interrompre des relations déjà en bonne voie.
Tibulle, après avoir parlé du pouvoir de la magicienne qu’il avait été consulter, ajoute avec moins d’assurance et de satisfaction :
l\S LES MAGICIENNES, LES PHILTRES, ETC.
Quid credam? Nempe hæc eadern se dlxit arnores Canlibus aut lierbis solvere posse rneos(l).
« Que dois-je croire? Elle m’a dit (ju’elle pouvait paralyser mon amour par ses eiicliantemenls et par des philtres. »
Ovide, s’étant trouvé en défaut auprès de sa maîtresse Corinne, nous raconte sa mésaventure dans une de ses gracieuses élégies miiUûées les À rn ours ; il expose avec une certaine complaisance que cela est tout à fait en dehors de ses habitudes :
Al nuper bis fîava Chie, ter candida Pitlio,
Ter Libas officio continuata meo ;
Exigere a nobis angusta nocjle Corinnam Me memini numéros sustinusse novem.
Enfin, pour expliquer un phénomène aussi insolite pour lui, il se demande si fart if est pas intervenu :
Num mea Thessalico tanguent devola veneno
Corpora? Num misero carmen et herba nocent?
Saorave Pœnicea defixit nomina cera,
Et medium tenues in jecur egit acus (2) ?
(( Est-ce la vertu magique d’un poison thessalien qui engourdit aujourd’hui mes membres? Est-ce un enchantement, une herbe vénéneuse, qui me réduit à un si triste état, ou une sorcière aurait-elle gravé
(1) Tibulle, liv. I, et. il.
(2) Ovide, Les Amours, liv. III, et. VU.
LÊS MAGICIENNES, LES EllILTRES, ETC. A 9
mon nom sur de la cire rouge, et m’aurait-elle enfoncé des aiguilles minces dans le foie?»
Tibulle se charge de répondre à son ami et de lui indiquer la cause, plus naturelle, de son échec :
Non te carminibus, non te pollentibus berbis Devovit tacito tempore noctis anus.
Sed corpiJS tetigisse nocet, sed longa dedisse Oscula, sed femori conseruisse fémur (1).
c( Ce n’est pas un enchantement, ce ne sont pas des herbes malfaisantes qui t’ont ensorcelé pendant la nuit. La véritable cause de ton malheur, c’est d’avoir trop souvent touché le corps de ta maîtresse, de l’avoir tenu dans des embrassements trop prolongés, de t’être plu à son contact. » *
Nous devons dire que la cause invoquée par Tibulle nous semble très logique, surtout après les énumérations que donne Ovide, à propos de Libas, de la blonde Chié, de la blanche Pitho et de la belle Corinne elle-même.
Nous trouvons dans le passage d’Ovide que nous venons de citer une des premières mentions de l’acupuncture, tenues injecur egit acus; dix-huit siècles plus tard, on devait tenter d’introduire cette pratique dans la thérapeutique, en lui attribuant des propriétés
(1) Tibulle, liv. I, el. viil (ouel. IX de certaines éditions).
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à peu près aussi chimériques que celle dont parle Je poète de V Art d' aimer . — C’était, du reste, de l’acupuncture en effigie que l’on pratiquait autrefois ; le sujet soumis à l’expérience n’était autre que la petite statuette en cire rouge, pœnicea cera, sur laquelle on écrivait le nom de celui qu’elle était censée représenter.
L’herbe dont parle Ovide dans ce même passage paraît être la ciguë ; il la nomme plus loin, dans la même élégie :
Tacta tamen veluti gelida mea membra cicuta Segnia propositura destituere suum.
« Mes membres, appesantis comme s’ils avaient été touchés par la froide ciguë, ne purent remplir leur office. »
Martial confirme l’opinion émise par Ovide sur les propriétés que l’on attribuait à la sinistre ombellifère.
11 existait aussi des cérémonies capables de rendre sa vigueur première au malheureux prœligatus; nous en trouvons la description dans Apulée, l’auteur de la Métamorphose (ou VAne d'or) : « Prenez sept tiges de pied de lion séparées de leurs racines, et faites-les bouillir dans de l’eau au déclin de la lune. Lavez le patient avec cette eau, à l’entrée de la nuit, devant le seuil de sa porte, hors de sa maison; et lavez-vous-
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en aussi, vous qui lui rendez cet oiïice. Brûlez ensuite de riierbe d’aristoloche, parfutnez-en riionime et rentrez tous deux à la maison sans regarder derrière vous, et il sera incontinent délié ou délivré (1). » Pétrone raconte également des cérémonies mises en usage pour venir au malheureux vencficio conlactus : « La vieille tire de son sein un réseau tout' bigarré, de fil retors, qu’elle attache autour de mon -cou. Ensuite elle pétrit avec sa salive la poussière qu’elle prend sur le doigt du milieu, et malgré ma répugnance, mon front en est stigmatisé; elle invoque le dieu des jardins et m’ordonne de cracher trois fois, de jeter par trois fois dans mon sein de petits cailloux qu’elle a magiquement préparés et teints de pourpre; puis ses mains interrogent Torgane malade. Celui-ci, plus prompt que la parole, obéit à l’appel et remplit les mains de la vieille. Alors, tressaillant de joie : tu vois, dit-elle, tu vois... mais ce n’est pas pour moi que j’ai fait lever le lièvre (2). »
C’est encore dans Pline que nous trouvons le plus de renseignements sur les substances que leurs propriétés anti-aphrodisiaques, réelles ou supposées, destinaient à entrer dans la préparation de ces philtres.
La plante la plus renommée était le nymphæa, et
(1) Apulée, de Madaure, De herbarum virlutibus hisloria.
(2) Pétrone, Salyricon, cxxxi.
LES MAGICIENNES, LES PHILTRES, ETC
cette réputation s’est continuée jusqu’à nos jours : «Ceux qui prennent du nijmphœa alba pendant douze jours perdent la faculté du coït (liv. XXV, 37). Le nii7nphœa heraclea peut éteindre à jamais les désirs amoureux; mais son action dure quarante jours lorsqu’on n’en prend qu’une seule fois.» (Liv. XXY, 6ü.)
L-e viteæ agnus castus mérite aussi d’être mentionné : « Les Grecs le nomment lygos ou agnos, parce que les femmes d’Athènes, pendant les Thesmophories, temps où elles observent une exacte continence, jonchent leur lit de feuilles de cette plante. Elle réprime les ardeurs vénériennes, et par cette propriété surtout combat les araignées-phalanges, dont la piqûre excite les organes génitaux. » (Lib. XXIV.)
« Les crottes de souris en topique ont pour les hommes une propriété anti-aphrodisiaque. » (Lib. XXVIII, 78.)
Un lézard qu’on a fait mourir dans de l’urine d’homme est anti-aphrodisiaque pour celui qui a rendu l’urine. Ajoutons à cela l’aneth, le pourpier sauvage, la partie droite d’un poumon de vautour, les moineaux ou les œufs de moineaux, la fiente d’escargot, le testicule droit du coq, la poussière dans laquelle une mule s’est vautrée (1).
(1) Pline, Hist. nat., liv. XXX et XX.