‹ Études médicales sur l'ancienne RomeChapitre 6 sur 21 · PLINE · texte numérisé non relu

PLINE

Je pense qu’il ne sera pas inutile de donner ici quelques détails sur les auteurs dont le nom est le plus souvent cité dans ces notices dont ils font les plus grands frais : afin de ne pas fatiguer l’attention, je disséminerai ces notes biographiques à la suite de plusieurs chapitres.

Les citations de Pline qui précèdent donnent une assez faible idée de ses connaissances en médecine, et à cause de cela même, l’ensemble de son Histoire naturelle a été assez mal jugé par les médecins. Cet ouvrage, en somme, est très remarquable : il forme un vaste Compendium^ où l’on trouve des renseignements extrêmement précieux sur l’astronomie, la météorologie, la géographie, l’agriculture, sur tout ce qui a rapport aux sciences, aux beaux-arts, à l’industrie. La partie la plus faible est la matière médicale, dans laquelle Pline a consigné toutes les fables relatives à la médecine, toutes les superstitions qui avaient cours de son temps; mais il indique lui*même qu’il n’y ajoute pas une grande confiance. Son seul tort, à mon sens, est de prendre prétexte de toutes ces niaiseries pour attaquer la médecine et les médecins; c’est du reste un travers qui existe de nos

5Zl PLINE.

jours où l’on voit tous les ignorants attaiiuer la nié-

clecine, sans avoir le moindre soupçon de ce que peut

être cette science; c’est pour eux une occasion trop

favorable de faire un peu d’esprit à bon marché,

Molière les défrayant complètement.

' J’avoue, pour ma part, que je trouve assez bizarres des recettes données par Pline, mais je n’ai guère l’idée d’en rire, lorsque je vois eu plein xix^ siècle s’étaler et prospérer l’iiomœopatliie, le charlatanisme, les annonces, toutes les turpitudes enfin qui spéculent sur la crédulité et sur la bêtise humaines.

~ Pline l’ancien [C. Plinius Secundus) naquit à Vérone, 23 ans après J. -C.; il mourut l’an 79, lors de la fameuse éruption du Vésuve ; il fut englouti sous les cendres, asphyxié par la fumée ; tout le monde connaît la lettre dans laquelle son neveu et fils adoptif, Pline le jeune, rend compte de ces événements.

Pline avait écrit plusieurs autres ouvrages, parmi

lesquels une Histoire de Borne, qui sont perdus; travailleur infatigable, il consacrait tous ses inslants à la science, ne perdant aucun moment, se faisant faire des lectures pendant ses repas, lorsqu’il était au bain ou en voyage.

Il remplit plusieurs emplois publics, et fut honoré de l’amitié des empereurs Vespasien et Titus, qui eurent plus d’une fois recours à ses lumières dans des circonstances difficiles.

OVIDE

OVIDE

Ovide (Publius Ovidius Naso) naquit à Sulmone (aujourd’hui Solmona), l’an /i5 avant J.-C., et mourut à l’àge de 60 ans à peu près.

Les ouvrages les plus connus d’Ovide sont, après les Métamorphoses^ le recueil d’élégies nommé les Amours (3 livres), et l’^r^ d'aimer (3 livres) : ces deux derniers ouvrages ont été composés dans sa jeunesse ; il les écrivait

En donnant de sou art les charmantes leçons ;

il indique qu’il les dédiait surtout à ses compagnons de plaisir et aux courtisanes (1). Toutes ces poésies obtenaient le plus grand succès; on en faisait de nombreuses copies, circonstance heureuse à laquelle on doit la conservation des Métamorphoses ^ car il avait lui -même détruit le manuscrit qu’il possédait, tl vivait heureux à Rome ; son existence était alors riante, comme il le dit lui-même ('2); mais tout à coup il fut exilé de Rome, et envoyé dans des contrées lointaines. On ne connaît pas exactement la cause de cette punition qui lui fut infligée par l’em-

(1) Les Pontiques, liv. III, lil, v. 51, et Les Tristes, liv. II, élégie unique, v. 47.

(2) Les Tristes, liv. 1, el. i.

OVIDE

pereur Auguste qui l’honorait d’une bienveillance toute particulière. Plusieurs hypothèses ont été faites à ce sujet : ainsi on a dit qu’il avait été exilé — parce qu’il avait été l’amant de Julie, fdle d’Auguste ; parce qu’il avait vu Livie, femme d’Auguste, sortant du bain; parce qu’il avait surpris Auguste avec Julie, sa fille; parce qu’il avait été l’amant d’une autre Julie, petite-fille d’Auguste (ce serait elle alors qu’il aurait célébrée sous le nom de Corinne) ; enfin, parce qu’il aurait été témoin involontaire des amours de cette dernière Julie.

On peut déjà écarter de cette énumération tout ce qui est relatif à Julie, fille d’Auguste, qui était déjà exilée bien avant l’exil d’Ovide lui-même, et de plus, on peut encore circonscrire le champ des hypothèses, en rejetant toute participation directe d’Ovide au fait incriminé; sa seule faute fut d’avoir surpris involontairement un détail des mœurs du palais impérial.

Curaliquid vidi? Cur noxia lumina feci?

Car imprudenli cognila culpa mihi?

Inscius Actæon vidit sine veste Dianam,

Præda fuit canibus non minus ille suis (I).

«Ah! pourquoi mes regards furent-il indiscrets? pourquoi mes yeux furent-ils coupables? pourquoi n’ai-je senti ma faute qu’après mon inconséquence ? Ce fut sans le savoir qu’Actéon aperçut Diane dé-

fi) Les Tristes, liv. II, élégie unique, v. 103.

OVIDE

pouillée de ses vêtements; il n’en fut pas moins la proie de sa meute acharnée. » Ce sont les deux derniers vers qui ont fait croire qu’il avait pu voir Livie au bain; mais il n’y a là qu’une simple comparaison poétique.

Le prétexte de son exil fut la licence de ses premières poésies; mais c’eût été attendre bien longtemps avant de sévir : le poète avait cinquante ans au moment de sa disgrâce ; en outre, Auguste accueillait fort bien ces mêmes poésies, et récompensait l’auteur: Ovide rappelle qu’ Auguste lui donna alors un beau cheval (1); ce n’était donc (pi’un prétexte, et Ovide indique lui-même qu’il y a une autre cause, mais il ne la fait pas connaître.

Perdiderint cum me duo crimina el en or,

Alterius facti culpa silenda mihi (2).

Nous adopterions plutôt la dernière hypothèse, c’est-à-dire, qu’ayant surpris la jeune Julie avec un amant, il en aurait plaisanté; et ses domestiques auraient divulgué le fait qui ne resta pas inconnu, ainsi ([ue le dit encore Ovide :

Causa meæ cunctis nimium quoque nota ruinæ Indicio non est testificanda meo.

Ouid referam comilumque nefas, l'amulosque nocentes (3).

(1) Les Tristes, liv. II, élégie unique.

(2) Ibid.

(3) Les Tristes, liv. IV, el. x, v. 99.

OVIDE

« I.a cause de ma perte, trop connue de tout le monde, ne doit point être signalée par mon témoignage. Rappellerai-je la trahison de mes amis, la perfidie de mes gens? »

Ovide fut relégué aux dernières limites de l’empire romain, à Tomes; il dut partir précipitamment, et (juitta Rome pendant la nuit. Il parle de son départ dans une élégie fort touchante {Tristes, liv. T, él. ni).

La situation de Tomes n’a pas été déterminée exactement; il dit cependant très catégorirpiement que cette ville était placée à l’embouchure du Danube :

Latus ubi æquoreis additur Ister aquis (1);

On peut donc admettre que cette ville était placée au sud du Danube (2), à quelque distance du bord du Pont-Euxin (mer Noire), comme le dit Ovide. La ville qui porte aujourd’hui sou nom, Ovidiopolis, sur le Dniester, à cinq lieues de la mer, ne peut donc en aucune façon avoir été le lieu de son exil, comme pourrait le faire supposer cet hommage rendu à la mémoire du poète exilé.

Tomes devait son nom à un crime atroce :

(1) Ibid., liv. V, él. vii, v. 2.

(2) Ovide dit que lorsque le Danube est gelé, les Gètes le traversent pour venir piller Tomes ; les Gètes habitaient au nord du Danube.

OVIDE

Inde Tomis dictus locus hic, quia fertur in illo Membra soror fralris consecuisse sui (1).

« Ce lieu fut nomme Tomes, parce qu’une sœur y coupa les membres de son frère. »

C’était un pays sauvage, froid, habité par des barbares, souvent pillé par les peuples voisins, ne produisant rien, sans arbres :

Ergo tam late puteat quum maximus orbis

Hæc est in pænam terra reperta meam (2).

Ira Dei mitis non me misisset in istam

Si satis hæc illi nola luisset, humum (3).

« Et voilà, dans toute l’étendue de l’immense univers, le lieu choisi pour mon exil... La colère d’un Dieu clément ne m’aurait pas envoyé dans ces contrées, s’il les eût connues. »

Les deux ouvrages que nous avons déjà cités plusieurs fois, \esTrisles^ les [^antiques, sont des recueils d’élégies qu’Ovide écrivait au milieu de ces peuplades barbares; il supportait avec peine son exil et écrivait à ses amis, leur demandant souvent d’intercéder auprès d’Auguste pour qu’on lui donnât une résidence moins triste, moins sauvage.

Sa seule consolation était de recevoir des lettres de

(1) Les Tristes, liv. III, él. ix, derniers vers.

(2) Les Tristes, liv. III, él. x, v. 77.

(3) Les Pontiques, liv. I, lelt. ii, v. 69.

OVIDE

ses amis; de là il applaudissait à leurs succès, à leurs victoires, mais là aussi il apprit la mort de quekjuesuns d’entre eux, et particulièrement celle de Celse, auxquels l’élégance de son style et ses connaissances en médecine avaient valu les deux surnoms de Medicus Cicero, Latinus Hippocrates.

Dans une élégie (1), il pleure la mort de cet ami qui l’avait consolé dans son malheur : « La lettre que j’ai reçue de toi,Maximus, sur la mort de Celse, a été aussitôt mouillée de mes larmes... Son image s’attache à mes regards comme s’il était devant moi ; tout mort qu’il est, ma tendresse se le représente vivant; souvent je me rappelle son abandon dans des délassements, souvent, sa probité si pure dans les affaires sérieuses. Cependant aucune époque ne me revient plus souvent à l’esprit que ces jours qui auraient dû être les derniers de ma vie, où ma maison, ébranlée tout à coup, s’écroula et tomba sur la tête de son maître. Il vint à moi lorsque la plupart m’avbandon lièrent, Maximus, et il ne suivit pas la fortune. Je l’ai vu pleurer ma mort, comme s’il eût eu un père à mettre sur le bûcher. Il me tint embrassé, me consola dans mon abattement et ne cessa de mêler ses larmes aux miennes

« Souvent, il me jurait qu’il viendrait ici, pourvu

(1) Les Pontiques, liv. I, lett. IX.

OVIDE

que tu lui permisses ce long voyage, car ta demeure était sacrée pour lui ; il l’honorait avec ce respect que tu portes toi-même aux dieux maîtres du monde. Crois-moi, tu as bien des amis, et tu le mérites : dans le nombre, il n’en est aucun qui l’emportât sur lui, si toutefois ce ne sont ni les richesses, ni le nom d’illustres aïeux, mais la vertu et l’intelligence .qui distinguent les hommes.

» C’est donc avec raison que je pleure la mort de Çelse, comme, il me pleura vivant au moment de mon départ; c’est avec raison que je lui consacre des vers qui rendent témoignage à ses qualités si rares. 11 faut, Celse, que la postérité y lise ton nom. C’est tout ce que je puis t’envoyer des bords gétiques ; c’est la seule chose ici qu’on ne puisse me contester. »

C’est dans ces contrées sauvages qu’Ovide passa dix années loin de sa famille, de sa femme, et de sa fille Périlla, qui était en Afrique au moment de son départ de Rome; dans les deux recueils de lettres que nous avons cités, il parle de ses souffrances sur la terre d’exil : il commençait même à oublier la lanofue

latine !

« Dans toute la population, il n’est pas un homme capable d’exprimer en latin les idées les plus simples et les plus communes. Moi-même, poëte latin, Muses, daignez me le pardonner! je suis souvent forcé de -

OVIDE

parler sarmate. Oui, je rougis de cet aveu, par retï'ei d’une longue désuétude, à peine puis-je trouver les mots latins. »

Quantum mutatus ab illo! Est-ce bien le poète qui pouvait avec tant de raison dire :

Quidquid tentabam scribere versus erat ,

ce poète, à qui son admirable facilité aurait permis de mettre en vers élégants un formulaire médical; je n’exagère pas, vous en verrez la preuve plus loin.

Enfin la mort vint terminer cette torture morale :

Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre Et sa gloire aux Romains !

f^Oh! non, Ovide ne léguait pas ses cendres aux Sarmates : souvent il exprime le souhait de revoir Rome, même mort! Il ne craint plus que de voir son corps rester sur ces rives désolées !

Nec mea Sarmaticum contegat ossa solum (1) !

« Et que la terre des Sarmates ne recouvre pas mes os ! »

Hélas! son souhait ne fut pas exaucé, comme le prouve cette épitaphe que l’on attribue à tort à un Gète auquel il avait appris un peu de latin :

(1) Les Pontiques^ liv. I, lett. il, v. 60.

OVIDE

Hoc silus est vates queiii divi Cæsaris ira Augusti patria cedere jiissit liumo.

Sæpe miser volait patriis accumbere terris,

Sed frustra ; hune illi fala dedere locum.

Ovide avait chanté les femmes et ramour. Quinze siècles plus tard, deux femmes illustres devaient pieusement honorer sa mémoire; telle paraît être, du moins, l’idée qui inspira les deux légendes suivantes :

« Ciofanus raconte qu’Isabelle, reine de Hongrie, fît voir à Bargeus une plume d’or sur laquelle était écrit : Ovidii Nasonis calamus, et qu’elle estimait aussi précieuse qu’une relique. Ce fut à Taurinium, ville de la basse Hongrie, en l’année 15/i0, que Bargeus vit ce souvenir, dont la conservation ne peut s’expliquer que par le respect des peuples pour un génie brillant et malheureux (1). »

« Un jour, comme elle se promenait à travers les splendeurs futures de son empire illimité, la grande impératrice Catherine découvrit parmi des ruines une tombe abandonnée; et, rêveuse, elle voulut savoir qui donc reposait sous les broussailles? On lui répondit que c’était un poète, un Romain, dont le nom était oublié. Mais elle était femme, elle était l’amie et le disciple de Voltaire; elle savait l’iiistoire de son empire, et, sur cette pierre usée par le temps,

(1) E. Greslou, dans VOvide de la collection Panckouke, t. X, Introduction.

6ll OVIDE.

elle devina le nom d’Ovide. Alors, au milieu de ce triomphe à travers les déserts, on vit une larme mouiller les yeux de cette femme qui ne pleurait guère! O louange suprême! larme éloquente et doublement glorieuse (1). »

Les ouvrages d’Ovide sont très nombreux, et la diversité des sujets qui y sont traités témoigne de la facilité et de la flexibilité de son talent. A ceux que nous avons cités il faut ajouter les suivants : le Remède d'amour'^ les Cosmétiques, dont nous parlons plus loin ; la Pêche [halieuticon)\ Ylhis, poème de six cents vers, longue et énergique imprécation contre un de ses anciens amis qui répandait des calomnies sur lui et sur sa femme; les Héroïdes, son premier ouvrage, lettres écrites par des héros antiques; les Fastes, histoire des cérémonies religieuses et de certains usages de Rome; une tragédie intitulée dont deux vers

seulement sont connus, et plus de dix autres ouvrages moins importants.

Youlez-vous une appréciation sur le caractère de ces œuvres si différentes : ici je cède la plume à un plus compétent que moi, M. J. -P. Charpentier : « Ses ouvrages peuvent intéresser l’homme du monde et le poète, le savant et le philosophe, le sage comme le jeune homme : à tous, ils offrent des plaisirs et des

(1) Jules Janin, dans les OEuvres choisies d’Ovide, édit. F. Lemaistre. Paris, 1858, in-8.

TIBULLE

instruclioiis. Ovide doit être surtout le poëte de la France. Son esprit vif et animé, son imagination souple et légère, sa malice spirituelle, son bon sens ingénieux, ont avec le génie français de merveilleuses ressemblances (1). »

TIBULLE

Tibulle [Albius Tibullus) était né en 43 avant Jésus-Christ, la môme année (pi’Ovide, son ami. Quelques auteurs disent encore que la date de sa naissance est inconnue, "d’autres le font naître plus de soixante ans avant Jésus-Christ. Mais la première date est indiquée d’une manière précise par Tibulle lui-mème :

Natalem primo nostrum videre parentQS,

Cum cecidil fato consul ulerque pari (2).

c( Mes parents me virent naître le jour où deux consuls de Rome moururent ensemble j)ar un sort commun. » C’est à la bataille de Modène, quarantetrois ans avant Jésus-Christ, que les consuls Ilirtius et Pansa furent tués le même jour.

(1) J. P. Charpentier, Notice liltèr aire sur Ovide ^ placée en lôte de la traduction des œuvres complètes d’Ovide, dans la collection Panckoucke, 1834.

(2) Tibulle, liv. III, él. v, v. 17.

TlliULLE.

ïibulle était chevalier romain, d’une famille noble et riche, très avantageusement doué par la nature, comme l’apprend le passage suivant d’une lettre adressée à ïibulle par Horace :

Di tibi formam,

Di tibi divitias dederant, artemque fruendi (1).

« Les dieux t’ont donné la beauté, la richesse, et l’art de te servir de ces avantaofes. »

Mais plus tard, il perdit sa fortune on ne sait trop par quelles circonstances ; il se plaint lui-même de son changement de position (liv. lY, él. i, v. 185); il en parle encore souvent à d’autres occasions. Comme Ovide et Properce, il fréquentait beaucoup les courtisanes et les femmes galantes; celle dont il parle le plus dans ses élégies. Délie, était, paraît-il, une affranchie nommée Plania, dont le mari tolérait les liaisons, pourvu qu’il en tirât du profit. MalheureusementTibulle n’était plus dans des conditions favorables sous ce rapport, et il eût été vite évincé sans la protection que lui accordait la mère de Délie-Plania. Malgré cela cependant, il ne put éviter cette disgrâce, dont il se plaignait amèrement (liv. 1, él. v) :

At libi, qui venerem docuisti vendere primus Quisquis es, infelix urgeat ossa lapis (2).

(1) Horace, liv. I, ép. 4, v. 6.

(2) Liv. I, él. 4.

TIBULLE

« 0 toi, qui, le premier, enseignas à vendre l’amonr, qui que tu sois, puisse la pierre funéraire peser sur tes os. »

Ovide et Properce se plaignent souvent aussi de voir les femmes qu’ils fréquentent accorder leurs faveurs à de plus riches qu’eux.

Quæ Venus ex æquo ventura et grata duobus Altéra cur illam vendit, et alter émit (1)?

c( Quand l’amour doit avoir le même charme pour tous deux, quelle raison pour ruii de l’acheter, pour l’autre de le vendre. »

Et ailleurs encore :

Ingenium quondam fuerat pretiosius auro

At nunc barbaries grandis, habere nihil (2).

Qui dabit, ille tibi magno sit major Homero ;

Crede mihi, res est ingeniosa dare (3).

« Le génie était autrefois plus précieux que l’or; c’est être plus ([ue barbare aujourd’hui de n’avoir

rien Celui qui aura de l’or à te donner sera à

tes yeux plus grand que le grand Homère. Croismoi, on a de l’esprit quand on donne {h). »

(1) Ovide, Les Amours, liv. I, él. x.

(2) Ibid., liv. III, él. Vlll.

(3) Ibid., liv. I, él. vill.

(4) Voy. Properce, liv. III, el. xi, et liv. IV, él. v.

Tl BULLE.

lïél as! les défauts (|u’ils reprochent à (Corinne Délie, à Cyiitliie, sont de tous les temps, et ce su a déjà défrayé souvent les poètes :

Gratis est mort : plus d’amour sans payer :

En beaux louis se comptent les fleurettes.

Je l’ai jà dit, rien n’y font les soupirs ;

Celui-là parle une langue barbare

Qui, l’or en main, n’explique ses désirs (1).

Tibulle, trompé, chercha à se consoler en employant un assez bon moyen qui cependant ne lui réussit pas :

Sæpe aliam tenui : sed jam cum gaudia adirem, Admonuit dominæ, deseruitque Venus.

Tum me discedens devotum fæmina dixit(2).

«Souvent je fus voir d’autres femmes ; mais même auprès de celles-ci je pensais à elle, et Vénus m’abandonnait ; la femme s’éloignait alors en disant que j’étais ensorcelé. »

Il chercha à parer à ce nouvel inconvénient au moyen de philtres amoureux, poculiim clesiderii; nous avons vu qu’il était bien au courant de tous les sorti-

lèges et qu’il avait obtenu la confiance d'une magicienne véridique. Peut-être ces préparations aphrodi-

siaques, peut-être aussi les excès qui l’avaient forcé à

(1) La Fontaine, A femme avare

(2) Tibulle, liv. 1, él. V.

TIHULLE.

y recourir abrégèrent-ils sa vie, car il mourut encore jeune.

Ovide a composé une élégie sur la mort de son ami (1). Il dit qu’il mourut près de sa mère et de sa sœur, et qu’il reçut également les adieux de Délie et de Némésis, ses maîtresses. C’était un de ses souhaits : il l’avait exprimé à Délie ;

Te specteni, suprema niihi quum venerit liera Et leneam moriens déficiente manu (2).

Je veux dans mes derniers adieux,

Disait Tibulle à son amante,

Attacher mes yeux sur tes yeux.

Te presser de ma main mourante (3).

(t) Ovide, Les Amours^ liv. III, él. LV.

(2) Tibulle, liv. I, él. i.

(3) Voltaire, Epilre à madame

Ill.j

L’Avortemeut chez les Romains.

L’avortement, d’abord pratiqué clandestinement à Rome, finit par devenir un usage tellement répandu et admis, que l’exemple était donné jusque dans le palais des empereurs ; il en était question au théâtre comme d’une chose toute simple, toute naturelle.

Les femmes avaient recours à l’avortement pour plusieurs raisons : pour faire disparaître le résultat de relations illégitimes ; afin de pouvoir se livrer sans interruption à la débauche. Mais il est une autre raison que l’on voit intervenir souvent : c’était pour éviter les modifications que la grossesse et l’accouchement imprimeraient au corps. Chez les Romains, une femme était vieille à vingt-cinq ans ou trente ans, aussi devait-elle éviter tout ce qui pouvait diminuer quelques-uns de ses charmes; elle devait éviter la faticfue de l’enfantement et les soins de la maternité.

CJ

Ovide indique clairement ce but, et dit que les femmes se faisaient avorter, ut careat rugarum cri-

l’avortement cm Z les romains. 71 mine venter^ pour éviter qu’il se forme des rides, des vergetures sur la paroi abdominale (1).

Aulu-Gelle, dans les Nuits altiques, nous indique également ce but de ravortemcnt : « Penses-tu que la nature ait donné les mainellcs aux femmes comme de gracieuses protubérances destinées à orner la poitrine et non à nourrir les enfants? D’après cette idée, la plupart de nos merveilleuses s’efforcent de dessécher et de tarir cette fontaine sacrée où le genre humain puise la vie, et risquent de corrompre et de détourner leur lait, comme s’il gâtait ces attributs de la beauté. C’est la même folie qui les porte à se faire avorter à l’aide de diverses drogues malfaisantes, afin que la surface polie de leur ventre ne se ride pas et ne soit pas déformée par la grossesse et le travail de l’enfantement (2). »

C’est Ovide qui nous fournit le plus de renseignements sur ce sujet; il parle à plusieurs reprises des dangers de l’avortement. Une de ses maîtresses, celle qu’il a le plus célébrée, et (pi’il désigne sous le nom de Corinne, n’avait pas craint d’employer ces manœuvres criminelles :

Dum labefactat onus gravidi temeraria ventris In diibio vitæ lassa Gorinna jacet (3).

(1) Ovide, Les Amours^ liv. II, él. xiii.

(2) Aulu-Gelle, Nuits altiques, liv. XII, ch. 1.

(3) Ovide, Les Amours^ liv. II, él. xiii.

7*2 l’avortement chez les romains.

« L’impnidente Corinne, en cherchant à se débarrasser du fardeau qu’elle portait dans son sein, s’est exposée elle-même à perdre la vie. »

Sed tamen aut ex me conceperat, aut ego credo :

Est mihi pro facto sæpe quod esse potest.

«Pourtant c’est par moi qu’elle était devenue grosse, du moins je le crois ; car souvent je prends pour un fait certain ce qui n’est que possible. «Ovide se montre très philosophe à l’endroit de sa paternité, et se console par une maxime dont nous trouvons trop souvent l’application dans les sciences médicales. Plus loin, Ovide revient encore sur le danger de l’avortement:

At teneræ faciunt, sed non impune, puellæ.

Sæpe suos utero quæ necat ipsa périt :

Ipsa périt, ferturque toro resoluta capillos ;

Et clamant : « Merito », qui modo cumque vident (t).

« De jeunes filles y ont recours, mais non impunément ; car celle qui essaie de tuer son enfant dans son sein est souvent victime de ces tentatives; elle périt et on l’emporte toute échevelée sur son lit de douleur, et tous s’écrient en la voyant : Elle l’a bien mérité !

Quæ prima instituit teneros convellere fœtus Militia fuerat digna perire sua (2).

(1) Ovide, Les Amours^ liv. II, él. xiv.

(2) Ihid.

l’avortement chez les romains.

« Celle qui la preiuièro établit l’usage d’expulser ainsi les enfants avant terme, méritait elle-même de périr victime de ces artifices. »

C’étaient les sagæ qui avaient la spécialité des avortements; mais il paraît que quelquefois les nourrices leur faisaient concurrence ; celles-ci restaient pendant fort longtemps auprès des jeunes filles dont les premières années avaient été confiées à leurs soins ; elles devenaient les confidentes de ces jeunes femmes, et les assistaient lorsqu’elles avaient recours à l’avortement pour une raison quelcon([ue. Le passage suivant d’Ovide témoigne de leur intervention

en pareille occasion; l’incestueuse Canacée, fille d’Éole, adresse à son frère Macarée une lettre sur sa grossesse :

« Déjà le fardeau arrondissait mes flancs incestueux et mes membres étaient appesantis par le poids ([ue je dissimulais. Que d’herbages, que de médicaments ma nourrice [nutrix] ne m’apporta-t-elle pas ! Combien ne m’en fit-elle pas prendre d’une main criminelle, afln de détacher complètement de mes entrailles ce fardeau qui augmentait! Ah! trop vivace l’enfant résista à ces artifices, et fut en sûreté contre un ennemi qui n’avait rien à craindre de lui (1). »

(1) Ovide, Héroïdes, XI, Canacée à Macarée.

llï L’AVORThMElNT CHEZ LES HOMALXS.

Dans une pièce de Piaule, il est question d’avortement d’une manière très catégorique :

Celabat (graviditatem) metuebatque te ut ne sibi persuaderes Ut aborlioni operam daret, puerumque ut enecaret (1).

« Elle te cachait sa grossesse, craignant que tu ne la forçasses à recourir à un avortement, et à tuer l’enfant qu’elle portait dans son sein. »

On ne peut se défendre d’un mouvement de surprise, en trouvant dans les œuvres dramatiques des passages où cette pratique criminelle est énoncée d’une façon aussi simple et comme s’il s’agissait d’un acte tout naturel ; mais il faut se rappeler que chez les Romains,' le père disposait à peu près librement de l’enfant nouveau-né, et si l’infanticide était permis, à plus forte raison l’avortement devait être considéré comme un droit mieux acquis, mieux établi. Cependant la pratique de l’avortement criminel était loin d’avoir acquis alors le développement qu’elle prit plus tard sous la domination des empereurs.

Il existait cependant des lois sur l’avortement; mais, comme beaucoup d’autres lois, elles étaient tombées en désuétude ; les peines mentionnées étaient très sévères : «Qui abortionis poculum dant, et si dolo non faciant, tamen quia mali exempli res est, humi-

(1) Plaute, Truculentus, l, ii, 99.

l’avortement chez les romains. 75

liores ad metallum, honesliores iii insulam, amissa parte bonorum, relegantur. Quod si eo (poculo) mulier aut homo perierit, summo supplicio afïiciuntur (1). »

« Quiconque aura fait prendre une potion abortive, même sans intention criminelle, comme le fait est d’un mauvais exemple, sera envoyé aux mines, s’il est pauvre; et s’il est riche sera relégué dans une île, une partie de ses biens élant confisquée. Si la mère ou l’enfant a succombé par l’effet de ce breuvage, les coupables seront punis du dernier supplice. »

Du reste, l’application de la loi devenait fort difcile, puisque l’exemple de l’avortement était donné jusque dans le palais de l’empereur, comme nous l’avons dit plus haut. .luvénal, qui nous fait connaître ce détail, s’exprime avec l’énergie qui lui est habituelle :

Guin tôt abortivis fecundam Julia vulvani Solveret, et patruo similes etîunderet olfas (2).

11 est à peu près impossible de donner dans notre langue une traduction satisfaisante à tous égards de ces deux vers. Un de nos confrères, M. Constant Dubos, traduit ainsi la pensée du satirique romain :

(1) Julius Paulus, Recerpt. senlent., xxxviii, § 7. — Paulus vivait sous Caracalla et Al. Sévère.

(2) Juvénal, sat. 11, v. 32.

70 l’avortement chez les romains.

Quand de ses lianes brisés par tant d’avortements

Julia rejetait le fruit de ses débauches,

Images de son oncle, effroyables ébauches.

Cette Julia, fille de Titus, nièce deDomitien, devint la concubine de ce dernier; elle succomba aux suites dTin de ces avortements (1).

Ovide nous apprend à quelle occasion les dames romaines se firent avorter pour la première fois.

Nam prius Ausonias maires carpenta vehebant Hæc quoque ab Evandri dicta parente reor.

Mox honor eripitur, matronaque destinât omnis Ingrates nulla proie novare vires;

Neve daret partus, ictu temeraria cæco Visceribus crescens excutiebat onus (2).

« Autrefois les dames romaines se faisaient porter sur des chars appelés carpenta, du nom, je crois, de la mère d’Évandre.On enleva bientôt cette distinction à leur vanité; mais un complot se forme : les dames veulent priver leurs ingrats maris du bonheur d’être pères. On vit plus d’une mère cruelle, pour rester fidèle à la vengeance, faire sortir d’une main téméraire avant l’âge marqué le tendre fruit de son sein. »

Les Romaines avaient formé un complot comme celui dont il est question dans la Lysistrata d’Aristophane, c’est-à-dire qu’elles firent entre elles le ser-

(!') Suétone, Domitien, xxii. — Pline, lettres iv, 11.

(2) Ovide, Les Fastes, liv.l, v. 619.

l’avortement chez les romains.

ment de n’avoir plus de relations avec leurs maris ; et elles se tirent avorter pour taire disparaître les enfants déjà conçus à ce moment ; ou peut-être se trouva-t-il ipielque fausse sœur (]ui manqua à son serment, et qui voulut faire disparaître, au moyen des abortifs, la preuve de son parjure.

Les citations qui précèdent nous apprennent que c’est au moyen de breuvage qu’on déterminait l’avortement : nulle part il n’est fait mention d’opérations manuelles. Pline cite quelques abortifs, mais ce ne sont que des sortilèges et des euchantemeuts ; il n’insiste pas sur ce point, craignant de divulguer des moyens dont on pourrait tirer profit dans un but coupable.

Si nous comparons ces mœurs d’un autre âge à celles de nos jours, nous trouverons, pour le sujet qui vient de nous occuper, des différences assez notables. Autrefois l’avortement était tellement passé dans les habitudes, chez les Romains du moins, qu’il pouvait en éti’c ([uestion dans les poésies comme celles que nous avons citées; au théâtre môme, on en parlait comme d’une chose toute naturelle.

Aujourd’hui des répressions sévères existent contre ces pratiques criminelles; aussi ne peuvent-elles plus être mises à exécution que clandestinement et dans

78 l’avortement chez les romains.

l’ombre; néanmoins les faits de ce genre sont encore extrêmement nombreux, comme le prouve le dépouillement des annales judiciaires; et encore ces répressions n’atteignent qu’un petit nombre d’individus, ainsi qu’on peut en juger par le compte rendu môme des atïaires d’avortement ; dans un grand nombre de celles-ci, on voit souvent les prévenus parler d’un certain nombre d’autres cas ayant échappé aux investigations de la justice.

De nos jours, ce sont encore les sagæ , les sagesfemmes qui pratiquent le plus grand nombre d’avortements; à Paris, où toutes les misères, toutes les ignominies passent inaperçues avec plus de facilité, à cause du grand nombre d’habitants qui s’y trouvent, l’avortement tend à se multiplier; il existe des maisons, soi-disant d’accouchements, où ces crimes sont extrêmement nombreux ; ce sont des asiles ouverts à la prostitution, et surtout à l’avortement. Il y a, pour ainsi dire, une sorte d’administration pour le recrutement des fenimes que leurs conditions spéciales d’existence désignent d’avance à celles qui se livrent à ce honteux trafic; nous trouvons là un reflet des mœurs de l’ancienne Rome; ainsi il existe des femmes à professions mal définies, plutôt entremetteuses cependant, intermédiaires habiles, qui se chargent de rechercher des pratiques pour les maisons dont nous venons de parler.

l’avortement chez les romains.

Voici, en général, coniment se font ces manœuvres : Des femmes exerçant ostensiblement la

profession de marchandes à la toilette, ou quelque chose d’approchant, se présentent chez des femmes entretenues surtout, et sous prétexte de leur offrir des dentelles et d’autres objets de toilette, s’informent de leur santé, etc., et, dans le cas où une grossesse intempestive vient entraver leur genre 'de vie, leur proposent les moyens d’en abréger *la durée, d’en prévenir les conséquences; si la femme ellemême n’en a pas besoin, elle est priée d’en faire part à celles de ses amies qui peuvent s’y intéresser. Lors-

qu’alors directement ou indirectement, l’entremetteuse a découvert quelque malheureuse qui consente à adopter le moyen qui lui est proposé, on entre en arrangements, et moyennant un prix variable, fixé et généralement payé d’avance, la sage-femme fournit la drogue qui doit procurer l’avortement ; il en faut généralement un litre ou une bouteille; on peut soupçonner quelles sont les substances qui entrent dans cette préparation ; je ne les indiquerai pas ici pour une première raison^ à défaut de laquelle j’en aurais une seconde.

Si je signale ici ces faits, c’est que je n’en ai pas encore entendu parler, et que je crois qu’il peut être utile de les connaître pour en établir plus facilement la répression, et surtout pour diriger les investiga-

80 l’avortement chez les romains.

lions nécessitées par les poursuites judiciaires. — l^our indiquer jusqu’à quel iioint les choses sont poussées, je répéterai, d’après un auteur bien autorisé, en médecine légale surtout, qu’il existe à Paris des maisons d’avortement tellement établies, tellement connues, que l’on y vient même de l’étranger !

11 y a lieu de se demander pourquoi ces maisons étant tellement connues, on n’arrive pas à réprimer ces pratiques criminelles; c’est que souvent l’action de la justice, dont rattention est cependant portée de

ce côté, se trouve entravée par le défaut de preuves physiques, lors même qu’il existe une certitude morale presque complète. Nous nous arrêtqns, car ce n’est pas ici le lieu de nous étendre plus longuement sur ce sujet; nous avons cependant cm utile de signaler ces faits, en comparant ces coutumes de l’ancienne Rome à nos mœurs contemporaines.

'Dc« Euauqucs.

Parmi les monstruosités que nous- dévoile l’étude des mœurs romaines, il n’en est peut-être pas de plus atroce que celle dont nous allons nous occuper; sous l’empire, il existait à Rome un nombre très considérable d’eunuques destinés à la satisfaction des plus honteuses passions. Outre les malheureux qui furent ainsi privés des attributs de la virilité, combien d’autres succombèrent aux suites des opérations employées pour cette infâme pratique ! On comprend alors cette malédiction prononcée par Ovide ;

Qui primus pueris genitalia membra recidit, Vulnera, quæ fecil, debuit ipse pati (1)!

« Celui qui le premier retrancha aux enfants les. organes génitaux, méritait lui-même de subir cette opération ! » Malheureusement la peine du talion ne

(1) Ovide, Les Amours^ liv. II, él. lil, v. 3.

82 DES EUNUQUES

lui 'était pas applicable, car ce fut Séiniramis, au dire

de Claudien et d’Amniien Marcellin :

Semiramis quœ teneros mares castravit omnium

prùna (i).

« Ce fut Séniirarnis qui la première établit l’usage de castrer les jeunes enfants. Les historiens rapportent que c’est l’expédient dont elle se servit lorsqu’elle voulut monter sur le trône après la mort de Ninus, son mari, afin que ceux qui devaient l’approcher n’eussent dans leur voix et leur extérieur rien qui pût déceler cette usurpation. » Ce passage n’est pas clair, et en outre il y a là une idée assez singulière, qui est de prêter à Sémiramis une connaissance anticipée des effets de la castration. La même idée est exprimée par Claudien, mais avec la même obscurité :

Prima Semiramis astu Assyriis mentita virum, ne vocis acutæ Mollities, lævesque genæ se prodere possent Hos sibi conjunxit similes (2).

Mais si Sémiramis ne put être punie comme le souhaitait Ovide, elle le fut plussévèrement ; car elle fut assassinée précisément par un de ses eunuques qu’arma contre elle son fils Ninias.

D’après Cicéron, la castration aurait une origine beaucoup plus ancienne :

(1) Ammien Marcellin, liv. XIV.

(2) Claudien, contre Enlrope, I, v. 339.

DES EUNUQUES. 83

Fétus hœc opinio Grœciam opplevit, eœsectum (^œlum a filio Salurno (1)

« La Grèce a été longtemps imbue de cette vieille croyance que Célus [ou le Ciel) a été châtré par son fils Saturne. »

Avant d’aller plus loin, il est bon, je crois, d’indiquer les diverses opérations qui étaient pratiquées pour faire des eunuques, et ceux-ci étaient alors désignés par des noms différents : les castrati étaient ceux auxquels tous les organes extérieurs de la génération avaient été enlevés; les spadones (de cTraw, extraho) étaient privés des testicules; enfin les tlilibiœ{de ÔXiêoj, premo) conservaient les organes virils, mais les testi cules étaient écrasés, et rendus impropres à remplir les fonctions auxquelles ils sont destinés. (On désigne quelquefois ces derniers sous le nom de thlasiœ, de 6);aa), frango). — Les premiers étaient beaucoup plus recherchés, et coûtaient fort cher; encore aujourd’hui, en Orient, où cet ignoble usage a persisté, leur prix est sextuple de celui des eunuques ordinaires.

L’opération pratiquée pour obtenir les tJdihiæ rappelle celle qui est usitée en médecine vétérinaire et connue sous le nom de bistournage. Hippocrate décrit la manœuvre que l’on faisait pour obtenir ce troisième

(1) Cicéron, Dénatura deorum, liv. II, xxiv.

DES EUNUQUES

genre creuniiqnes : « L'enfant étant placé dans un bain, on lui froisse peu à peu les testicules entre les doigts, assez de temps pour en meurtrir la substance et en détruire enfin l’organisation ; ou bien l’on contourne le cordon des vaisseaux spermatiques au point d’intercepter le cours des liquides destinés à la nutrition des parties, et le testicule ne tarde pas à dégénérer en squirrhe ou sarcocèle (1). » On se servait aussi pour- arriver au même résultat d’un procédé moins barbare : on couvrait le scrotum du suc épaissi de ciguë, qui à la longue produisait le même effet (2).

Un grand nombre d’eunuques venaient de la Perse- :

Persarum ritu, male piibescentibus annis Subripuere vires, exsectaque viscera ferre

In venerem fregere

Ouærit se natura nec invenit (3).

« Suivant la coutume des Perses, ils enlevèrent aux jeunes gens les attributs de la virilité, et les rendirent

(1) Hippecrate, Degenilura,

(2) Marcellus Empiricus, De medicamentis empiricis.

(3) Pétrone, Satyricon, 119. — Voir egalement Claudien, in Eiilropitinif lib. I, v. 342 et v. 47.

DES EUNUQUES. 85

impropres aux travaux de Vénus. Alors la nature se cherche, et ne se trouve pas. »

On pratiquait également cette opération dans Tile de Délos, où existait une sorte d’entrepôt d’eunuques:

Molles, veteres, Deliacimanu recisi (1).

Hérodote parle aussi du trafic des esclaves qui se faisait dans l’île de Chios : o Hermotime ayant été fait prisonnier par des ennemis fut vendu àPanionius de fîle de Chios. Cet homme vivait d’un tralic infâme : il achetait des jeunes garçons bien faits, les faisait eunuques et les menait à Éphèse où il les vendait très cher... Panionius, qui vivait de ce trafic, fît eunuques un grand nombre de jeunes garçons et entre aulres Hermotime! » Ce fut cet Hermotime qui acquit ensuite une si grande faveur auprès de Xerxès : il profita de sa position pour se venger cruellement de Panionius : il le fît venir auprès de lui, avec ses quatre enfants, le força à faire sur ceux-ci la môme opération, et fît châtrer ensuite Panionius lui-môme par ses propres enfants (2).

Le même auteur raconte le fait suivant: Périandre, tyran de Corinthe, avait envoyé à Sardes trois cents enfants des meilleures maisons de Corcyre pour en faire des eunuques; mais ceux qui les conduisaient

(1) Pétrone, Satyricon, 23.

(2) Hérodote, liv. VIII, cv et cvi.

DES EUNUQUES

furent obligés d’aborder à Samos, et les Sauiiens les sauvèrent en les faisant pénétrer dans un temple, asile inviolable où ils échappèrent au triste sort qui les menaçait (1 ).

Enfin nous trouvons encore un autre passage d’Hérodote qui indique jusqu’à quel point était poussé l’usage de faire des eunuques : « De Babylone et du reste de l’Assyrie, la Perse recevait mille talents d’argent et cinq cents jeunes eunuques (2). »

Claudien parle également du commerce des eunuques en Assyrie; il dit qu’Eutrope, après avoir été opéré, fut vendu dans un des marchés de ce pays :

Inde per Assyriæ trahitur commercia ripæ (3).

Pour compléter ce qui est relatif à ce sujet, ajoutons que les Troglodytes faisaient châtrer les enfants qui étaient difformes (à) ; — que chez les Juifs il était défendu de châtrer les hommes et même les animaux (5).

(1) Hérodote, liv. III, XLViii.

(2) Ibid., liv. III, xcil.

(3) Claudien, in Eutropium, liv. I, v. 58.

(4) Diodore de Sicile, liv. III.

(5) Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, IV, vill, 40.

DES EUNUQUES

ni.

La castration était pratiquée par des barbiers, tonsores, ou même par ceux qui faisaient particulièrement le commerce des eunuques, les mangones. Martial glisse dans une de ses épigrammes une insinuation qui pourrait faire croire que quelquefois les médecins châtraient des sujets chez lesquels cette opération n’était pas nécessaire :

Curandum penem commisit Baccara Græcus Rivali medico; Baccara Gallus érit (1),

« Le grec Baccara a confié son organe aux soins d’un médecin qui aime la même femme que lui : Baccara sera châtré. » (Il y a là un jeu de mots : « Baccara le grec deviendra gaulois» , Gallus^ ou bien : (( sera châtré comme un prêtre de Gyhèle » , Gallus.)

C’était à un âge fort peu avancé que la castration était faite, comme le disent Martial et Claudien, en employant les mêmes expressions : ah ubere raptus puer (2).

Bapitur castrandus ab ipso

Ubere; suscipiunt matris post viscera pænæ (3).

(1) Martial, liv. XI, ép. 75.

(2) Martial, liv. IX, ép. 9.

(3) Claudien, In Eulropium, lib. I, v. 45. ]

DES EUNUQUES

« Oii l’enlève au sein maternel pour le châtrer; un supplice cruel l’attend au moment de sa naissance. »

Nous verrons plus loin que, par un raffinement ignoble, le sujet destiné à être eunuque était quelquefois choisi parmi des jeunes gens arrivés à la puberté.

Les eunuques étaient fort recherchés par les Romains, mais surtout par les Romaines, ad securas libidinationes, dit saint Jérôme; Martial indique cette raison très clairement : ■

Cur tantum eunuchos habeat tua Gellia quæris,

Pannice. — Vultfutui Gellia, non parère (1).

« Tu demandes, Pannicus, pourquoi Gellia ta femme aime tant les eunuques? — C’est qu’elle veut se livrer aux plaisirs de l’amour sans avoir d’enfants.

Dans une autre épigramme, Martial fait encore allusion à cette qualité des eunuques.

Omnes eunuchos habet Almo, nec arrigit ipse,

Et queritur pariatquod suaPolla nibil (2).

a Almo n’a que des eunuques chez lui ; il est lui-

(1) Martial, liv. VI, ép. 67, ad Pannicum, de Gellia uxorç.

(2) Martial, liv. X, ép. 91.

DES EUNUQUES

même impuissant, et il s’étonne que sa femme ne devienne pas grosse ! »

Juvénal aussi exprime une pensée analogue avec plus d’énergie :

Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper Oscilla delectant, et desperatio barbæ,

Et quod abortivo non est opus. ... (1).

D’autres aiment l’eunuque et ses molles délices,

Ses baisers féminins, sans barbe et toujours lisses,

Qui donnent le plaisir sans la fécondité (2).

Mais tout en évitant les inconvénients qui nécessitaient pour elles l’emploi des abortifs, les dames romaines tenaient à ne perdre aucun avantage, et Juvénal nous indique pourquoi la castration n’était pratiquée dans certains cas que quand les sujets avaient déjà atteint un certain âge, — [ut mentulatiores essent) :

Ilia voluptas

Summa tamen, quodjam calida matura juventa Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro.

Ergo expectatos, ac jussos crescere primum Testicules postquam cœperunt esse bilibres Tonsoris damno tantum rapit lleliodorus.

Conspicuus longe cunctisque notabilis intrat Balnea (3).

(1) Juvénal, sat. VI, v. 366.

(2) Jules Lacroix, Satires de Perse et de Juvénal, traduites en vers français, 1 vol. gr. in-8. Firmin Didot, 1846.

(3) Juvénal, sat. VI, v. 368.

DES EUNUQUES

« Mais afin que la volupté n’y perde rien, elles ne les livrent au fer qu’après que leurs organes, ombragés d’un poil déjà noir, se sont bien développés; alors Héliodorus les opère, au seul, préjudice du barbier; celui que l’on fît ainsi façonner est sur, dès qu’il entre dans les bains, de s’attirer tous les regards. »

Juvénal indique que l’on choisissait les jeunes gens beaux et bien conformés :

Nullus ephebum

Deformem sæva castravit, in arce tyramms,

Nec prætextatum rapuit Nero loripedem, nec Strumosuna atque utero pariler gibboque tumentem (1).

« Ce ne fut jamais l’enfant difforme que le fer cruel d’un tyran priva des sources de la vie : jamais Néron, parmi les jeunes patriciens, n’enleva ni le boiteux, ni le scrofuleux, ni le bossu. »

Les eunuques ne servaient pas seulement pour les femmes, et l’on pouvait dire d’eux avec raison : inter fœminas viri et inter viros fœminœ.

Il est ujuelques eunuques qui ont acquis une certaine célébrité et dont le nom est parvenu jusqu’à nous avec celui de leurs maîtres : Hermotime et Xerxès, Bagoas et Alexandre, Photin et Ptolomée, Ménopliile etMithridate, Narsès et Justinien, Eutrope et Arcadius, etc.

(1) Juvénal, sat. X, v. 306.

DES EUNUQUES

Les eunuques étaient écartés des sacrifices comme des présages de mauvais augure, et surtout ils ne pouvaient être prêtres. « On doit écarter des sacrifices comme étant de mauvais augure les prêtres dont le corps n’est pas intact {non integri corporis). On

tient compte de cette considération pour les victimes,

à plus forte raison doit-on le faire pour les sacrificateurs (1). »

11 faut cependant en excepter les prêtres deCybèle, les Gain qui se châtraient eux-mêmes avec des tessons et non avec le fer :

Mollia qui rupta secuit genitalia testa (2).

Lucien parle cependant de l’emploi des instruments tranchants, en décrivant les cérémonies de l’initiation à ce honteux sacerdoce : « Alors le jeune homme qui doit être initié quitte ses vêtements, et, poussant de grands cris, vient au milieu de la troupe, où il tire une épée et se fait eunuque lui-même. »

Quelques femmes ne craignirent pas de se marier avec des eunuques; Juvénal ne manque pas d’attaquer un tel scandale :

Quum tener uxorem ducat spado

Difficile est satiram non scribere. . . . (3).

(1) Sénèque, Controverses, II, 4.

(2) Juvénal, sat. VI, v. 514.

(3) Juvénal, sat. I, v. 22 et 30.

DES EUNUQUES

«Quand un eunuque efféminé ose se marier... il est bien difficile de se refuser à la satire. »

Martial parle aussi d’une femme qui était mariée avec un eunuque :

Cum sene communem vexât spado Dindymus Eglen Et jacet in medio sicca puella toro.

Viribus hic operi non est, hic utilis annis :

Ergo sine effectu prurit uterque labor.

Supplex ilia rogat pro se miserisque duobus

Iluncjuvenem facias, hune, Cytherea, virum (1).

« L’eunuque Dindymus tourmente son Églé qu’il partage avec un vieillard, mais elle reste à sec entre eux deux : l’un est privé de ses forces, l’autre est trop vieux. Elle te demande pour elle et pour eux, ô Vénus, de rendre à l’un la jeunesse, à l’autre la virilité. »

L’eunuque Eutrope était également marié comme nous l’apprend ce vers de Claudien :

Et more pudicæ

Conjugis eunuchi celebrabat vota mariti (2).

(1) Martial, liv. XI, ép. 82.

(2) Claudien, in Eulropium, liv. I, v. 89.

DES EUNUQUES

L’usage des eunuques se propagea tellement à Rome que Domitien dut défendre la castration : Castrari mares vetuit. Spadonum gui résidai apud mangones erant^ prœlia 7noderatus est (1). « Il défendit que l’on châtrât les hommes, et réduisit le prix des eunuques qui étaient encore chez les marchands. »

Martial parle également à plusieurs reprises de cette prohibition qui fut faite par Domitien :

Non spado jam, nec mœchus erit, te præside quisquam (2).

Non puer avari sectus arte inangonis Virilitatis damna mœret ereptæ (3).

«L’enfant n’est plus châtré par un trafiquant avide, et n’a plus à regretter la perte de sa virilité. »

Cet édit de Domitien fut encore confirmé par une loi de l’empereur Nerva, son successeur (Xiphilin).

Malheureusement ces lois cessèrent rapidement d’être observées, et l’on vit de nouveau les eunuques se multiplier à Rome, surtout sous Héliogabale qui leur accorda des récompenses et leur donna des

(1) Suétone, Vie de Domitien, vit; Ammien Marcellin (liv. XVIII) félicite également Domitien d’avoir pris cette mesure.

(2) Martial, liv. VI, ép. 2.

(3) Martial, liv. IX, ép. 7.

9li DES EUNUQUES.

charges importantes. Alexandre Sévère les ramena au rang des esclaves : « Il chassa d’auprès de lui les eunuques et voulut qu’il servissent sa femme à titre d’esclaves. Tandis qu’Héliogabale avait été esclave des eunuques, Alexandre les réduisit à un certain nombre et borna leur service dans le palais aux bains des femmes. Il leur ôta non-seulement les charges de receveur et d’intendant qu’Héliogabale leur avait données, mais aussi celles qu’ils exerçaient auparavant. Il disait que les eunuques étaient un troisième genre de Thumanité, qu’ils ne méritaient pas d’être employés ni même regardés par des hommes, et qu’ils étaient à peine dignes de servir des femmes de distinction (i).' »

Plus tard encore le nombre des eunuques était devenu tellement considérable qu’Aurélien dut fixer, d’après les revenus déclarés au sénat, le nombre des eunuques que pouvait posséder un citoyen romain; leur prix était alors très élevé (2).

La castration fut aussi dans quelques cas pratiquée comme punition d’un adultère : ce fut le triste sort que subirent Carbo Attienus qui fut surpris en fia-

(I) Lampridius, Vie d’Alexandre Sévère^ xxii.

[%) Fl. Vopiscus, Vie d’Aurélieny XLVlli.

DES EUNUQUES

grant délit par Bibieniis, et Marcus Pontius que surprit également P. Cervius (1).

Martial fait en deux endroits des allusions à cette peine de Fadultère :

Uxorem armati futuis, puer Hyle, tribuni,

Supplicium tantum dum puerile times ;

Væ tibi dum ludis : castrabere. — Jam milii dices :

Non licet hoc. — Quid tu quod facis, Hyle, licet (2) ?

« Tu te débauches avec la femme d’un tribun militaire, jeune Hylus, parce que tu ne crains du mari que la punition qu’on inflige aux petits jeunes gens de ton âge ; mais prends garde à toi, tu seras châtré. — Cela n’est plus permis, dis-tu, — mais ce que tu fais est- il donc permis? »

Quis tibi persuasit nares abscindere mæcho ?

Non bac peccatum est parte, marite, tibi.

Stulte, quid egisti ? Nihil hic tua perdidit uxor (3) .

« Qui donc t’a conseillé de couper le nez à l’amant de ta femme? Ce n’est pas cet organe qui t’a causé du tort. Pauvre sot!... »

Horace parle aussi d’un adultère qui fut puni par une castration très complète :

Accidit ut cuidam testes, caudamque salacem

Demeteret ferrum (4).

(1) Valère Maxime, De diclis factisque memorabiUbus,\ih. VI, 1.

(2) Martial, liv. II, ép. 60.

(3) Martial, liv. III, ép. 85.

(4) Horace, Satires^ liv. I, sat. ii.

DES EUNUQUES

VH.

Nous ne trouvons qu’une indication de l’usage de la castration chez les femmes, mais sans détails sur ce sujet. Un historien grec, Xanthus, dit que cette opération fut pratiquée d’abord en Lydie. Le texte de cet historien était perdu, mais on le connaît par deux citations sur ce sujet empruntées à d’autres auteurs ; les voici :

«Xanthus dit qu’Adramites, roi de Lydie, fît le premier châtrer des femmes, et qu'il s’en servit en place d’eunuques» (cité par Athénée, Deipnosophistes, liv. XII, ch. II).

« Xanthus raconte que Gygès, roi de Lydie, fît le premier châtrer des femmes pour s’en servir en leur conservant plus longtemps la jeunesse et la beauté, ut iis semper œtale et forma florentibus uteretur » (cité par Suidas et Hesychius) (1).

Je me rappelle avoir lu dans un historien ancien, dont le nom m’échappe, l’histoire d’un châtreur d’animaux qui aurait coupé et enlevé la matrice à sa fille qui exerçait le métier de fille publique; — mais les témoignages relatifs à la castration des femmes sont très rares et peu clairs. Il est probable qu’il ne s’agis-

(1) Voy. les Fragmenta kistoricum grœcorum,' édit, de F. Didot, 1841, t. I, p. 39.

MARTIAL

sait ([Lie (le la résection du clitoris trop développé, on des petites lèvres hypertrophiées ; cette dernière opération notaniinent était prati([uée autrefois et Test encore frécjuennnent dans certains pays.

MARTIAL

>ïartial (d/. Falerius Martialis) nacpiit à Bilhilis, en Espagne, ÛO ans après J.-C.; à l’àge de vingttrois ans, il se rendit à Rome, où il ne tarda pas à se faire une grande réputation par ses poésies légères; il était très pauvre et avait beaucoup de peine à vivre. L’empereur Domitien le nomma tribun et lui donna une petite maison sur le mont Quirinal et un petit domaine sur le territoire de Nomente ; il lui avait en outre accordé les avantages que la loi Papia Poppæa concède aux citoyens pères de trois enfants, quoique Martial ne fût pas dans les conditions requises.

Il eut pour amis presque tous les écrivains de son temps, entre autres Quintilien, J u vénal, Valerius Flaccus, Silius Italiens et Pline le Jeune ; il s’était également attiré h's sympathies d’nn certain nombre de personnages importants; un d’eux, Stertinius,

avait placé dans sa bibliothèque la statue de Martial ;

MARTIAL

celui-ci le remercia, dans une de ses épigramrnes, de lui avoir accordé cet honneur, (jui était réservé seulement aux hommes les plus illustres (liv. IX, ep. 1).

Martial passa trente-cinq ans à Rome, sous les empereurs Néron, Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, Titus, Domitien, Nervaet ïrajan ; puis il retourna à Bilbilis, où il acheva ses jours; il mourut âgé de plus de soixante ans.

Il a laissé, outre un livre intitulé De speclaculis, quatorze livres comprenant quinze cent trente-trois épigrammes, sur lesquelles il a porté le jugement suivant, qui a été ratifié par la postérité :

Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt mala plura.

Le style de ces épigrammes est souvent négligé ; mais elles sont écrites avec une grande facilité, et surtout avec un esprit qui justifie le succès qu’elles ont obtenu ; un grand nombre d’entre elles sont assez obscènes et ne peuvent être traduites en français, ou ne peuvent l’être que par des expressions obscènes et triviales : aussi il n’existe aucune traduction qui puisse donner une idée exacte de l’esprit de fauteur ; ce sont des paraphrases et des imitations assez malheureuses.

On a même essavé d’en donner une imitation en vers; on ne peut guère se faire une idée des œuvres

Page 1