‹ Études médicales sur l'ancienne RomeChapitre 9 sur 21 · JUVÉNAL · texte numérisé non relu

JUVÉNAL

Ment écrites pour tous les temps, et c’est un de leurs grands mérites; c’est en vain qu’on objecte que Juvénal attaque des vices dont il ne reste plus qu’un souvenir lointain, confus, une corruption dont la société moderne est exempte. Ces réflexions me semblent naïves au temps où nous vivons, et je partage complètement l’opinion d’un de nos confrères, M. (Ajustant Dubos, qui a donné une traduction en vers de Juvénal, à laquelle nous avons fait quelques emprunts: «Juvénal, dit M. Dubos, semble avoir écrit pour tous les temps : son livre est la satire de la société actuelle autant que de celle où il a vécu. Car 'je ne partage pas l’opinion d’un de ses traducteurs, qui prétend que la morale s’é])ure, que l’ordre social s’améliore et (pie nos vices les plus effrénés auraient à peine été des vices du temps de Tibère et de Néron. Céest, à mon avis, parler en homme étrangement prévenu en faveur de notre âge... Je crois qu’en dépit des spécieuses théories sur la perfectibilité humaine, nous n’avons rien à envier aux descendants de liémus en fait d’excès et de dépravation. Prostituti()ns, adultères, viols, avortements, incestes, empoisonnements, parricides, concussions... aucun crime ne nous manque. Nous avons nos goinfres, nos parasites, nos parvenus insolents, — les affranchis d’autrefois, — nos violateurs de dépôts, nos Irafujuants d’emplois et nos faussaires. Nous avons nos

JUVÉÎVAL.

joueurs furieux, nos hypocrites, nos proxénètes, nos cinédes, nos tribades et nos délateurs... Que d’entre nous s’élève un satiricpie de la vigueur et de'la trempe du poëto d’Aquinum, la matière ne lui faudra pas, j’en réponds. Je lui promets de quoi défrayer largement son génie, une ample et intacte moisson d’abus, de vices et de forfaits. » ‘

L’Infilmlatlon.

L’infibulation! ce mot, ou plutôt la chose qu’il exprime, a toujours eu le privilège d’attirer l’attention, d’éveiller la curiosité ; les détails ([ui se rattachent à cette pratique ne sont pas très connus, même des médecins, quoiqu’un des historiens de notre science fait signalée dans ses ouvrages (Celse) ; nous devons d’abord établir une distinction importante : cette opération était faite sur des sujets de l’un et de l’autre sexe; nous commencerons par l’étudier chez les hommes.

Celse nous indique en ([uoi consistait cette opération et comment on la pratiquait chez les jeunes gens : « Il est des gens qui infibulent les adolescents [adolescentidos)^ pour conserver leur voix ou leur santé. Voici comment on fait cette opération : on attire la peau qui recouvre le gland, et on marque de chaque côté avec de l’encre le point où on percera la peau, puis on laisse revenir les parties sur ellesmêmes. Si les mar(|ues reviennent sur le gland, c’est qu’on a tiré trop de peau, et on doit alors marquer

lo/i

l'infibulation.

plus bas; quand le gland reste placé en arrière, on a trouvé l’endroit convenable pour la fibule. Alors on traverse la peau à l’endroit marqué avec une aiguille munie d’un fil dont on lie les deux bouts, et qu’on laisse en place jusqu’à ce que de petites cicatrices soient formées autour des trous. Lorsqu’il en est ainsi, on enlève les fils, et on les remplace par la fibule, qui est d’autant meilleure qu’elle est plus légère (1). v

La fibule était appliquée dans l’intérêt de la santé de l’adolescent, valetudinis causât dit Celse. C’était surtout pour éviter des rapprochements sexuels prématurés : ad transitum mrilitatis cuslodiiintur argento (2); « la transition à l’âge viril est protégée par un anneau d’ari^ent. »

A un âge un peu plus avancé, la fibule était enlevée, et l’organe captif recouvrait sa liberté.

Occiirrit aliquis inter ista draucus, et .lam pædagogo liberatus, et cujus Refibulavit turgidum faber penem (3).

c( 11 se présente alors un jeune débauché, échappé des mains de son précepteur, et dont le serrurier a

(1) Celse, Traité de médecine, liv. VII, xxv, 3.

(2) Pline, liv. XXXIII, 12.

(3) Martial, liv. IX, ép. 27 (ou 28).

L’lNFIBUL4TfON. 105

délivré le membre viril , prêt à entrer en érection (1). »

Dans le passage déjà cité, Celse indi(pic que Ton infibulait les jeunes gens à cause de leur voix, vocis causa; nous trouvons également la confirmation de ce fait dans Juvénal et dans Martial : les histrions et les chanteurs étaient infîbulés par les soins du préleur qui était chargé do la surveillance des théâtres :

Si gauflet cantu, nullins fibula durât Vocem vendentis prætori (2).

(( Si ton épouse est musicienne, elle aura pour dînants, en dépit de la boucle, tous les chanteurs gagés par le préteur. »

Aussi tous les histrions étaient fort recherchés par

(1) On a donné une autre signification au mot refibalavit; un commentateur de Martial, Tlomitius, pense que ce mot veut dire que l’ouvrier a placé une fibule plus grosse, le pénis prenant de l’accroissement; un autre, Ceorgius, traduit par (ibulam lollere, solvere, enlever, retirer la fibule. Nous adoptons ce dernier sens pour trois raisons : 1" parce que l’enlèvement de la fibule devait se faire au moment où le jeune homme est pœdatjogo libenilus; 2° parce qu’un anneau destiné à cet usage est toujours assez grand pour remplir le but; 3” parce que pour les obscénités aux(|uelles ce jeune homme était destiné, il fallait que le pénis fût libre, les derniers vers de l’épigramme l’indiquent :

Nutu vocalum ducis, et pudet fari Catoniana, Chreste, quod lacis lingua.

(2) Juvénal, sat. VI, v. 379.

106 l’infihülation.

les dames i*omainesqiii supposaient qu’une abstinence prolongée augmentait l'ardeur des infibulés; et ceuxci, spéculant sur cette considération , se faisaient payer très cher :

Solvitur his magno comædi fibula (1).

« Les femmes ne brisent qu’à grands frais la boucle d’un comédien. »

]Martial dit que la fibule des chanteurs n’avait d’autre avantage que de les faire estimer davantage au point de vue dont nous parlons :

Die mihi simpliciter, cotnœdis et cilharædis

Fibula quid præstat? — Carius ut futuant (2).

« Dis-moi donc catégoriquement à quoi sert la fibule des comédiens et des chanteurs ? — A faire acheter plus cher leurs faveurs. »

Dans une autre épigramme (liv. V, àl), Martial se sert du mot fibula, pour indiquer un signe caractéristique de l’histrion.

Les Romaines faisaient aussi infibuler leurs eunuques pour les empêcher de se fatiguer avec d’autres femmes :

Ergo ne videaris invidere Serve, Cœlia, fibulam remitte (3).

(1) Juvénal, sat. VI, v. 73.

(2) Martial, liv. XIV, ép. 215.

(3) Martial, liv. XI, ép. 76. .

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