TIBULLE. W
Verse encore, noyons dans le vin de nouvelles douleurs, qqe mes yeux fatigués cèdent enfin au sommeil. — Lisez celle pièce ravis*santé, ces reproches adressés à la porte jalouse qu'un gardien inflexible tient fermée, cette séparation cruelle contre laquelle il proteste, ces conseils qu'il donne à la jeune fille captive, afin de tromper la vigilance de Tennemi. Il y a ici quelques vers que j^ note en passant, parce qu'ils se rapportent à un point intéressant, fart de faire des signes, art aussi vieux que le monde et dont il est bon de constater les antiques origines. TibuUe dit à Délie :
..... Fortes adjuvat ipsa Venus !
nia viro coram nutus conferre loquaces, Blandaque compositis addere verba notis.
Yénus est favorable à ceux qui sont courageux; c'est elle qui enseigne à faire, en présence d'un époux, des gestes qui parlent et à cacher de douces paroles sous des signes convenus. — L'abbé de lÉpée avait trouvé, dans son immense charité, une source plus féconde d'inspirations heureuses. Tibulle entend fort bieu les appels de sa maîtresse :
Et vocet ad digiti me tacituma sonum.
Quand, silencieuse, elle m'appelle par le cliquetis de ses doigts. — Joli langage qui jouait un rôle important dans les relations habituelles de la société romaine, que les Romains avaient emprunté aux Étrusques, et dont on retrouve des traces évidentes sur ces vases précieux qui font l'ornement des musées souverains et de quelques collections particulières. Je renvoie pour plus amples éclaircissements, à l'ouvrage érudit du chanoine Andréa de Jorio, intitulé : La mimica degli antichi investigata nel gestire napoletano. In-8% Napoli, 1832.
Les amoureux sont crédules, ils ont recours aux enchantements, à toutes ces folies qui flattent leur passion, et Tibulle a pleine confiance en une magicienne des plus honnêtes, mihi verax pollicila est magico saga ministerio. Belle garantie, vraiment! mais enfin il s'en contente, il raconte les prouesses de cette sorcière, et c'est à faire frémir : sepulcris elicit maries^ et tepido devocat ossa rogOj les mânes sortent de leurs tombes et les ossements encore chauds descendent du bûcher :
Sola tenere malas Medeœ dicitur herbas !
Seule, dit-on, elle connaît les herbes malfaisantes de Médée. —
La saga est toute -puissante, si elle donne Famour eUe peut rôter :
Eadem se dixit amores
Cantibus aut herbis solvere posse meos.
Voilà une botanique dont nous connaissons à peu près les équivalents, car en ce genre de drogues les succédanées n'ont jamais manqué ; mais tâchons de sortir de ces domaines fantastiques et voyons si nous ne trouverons rien^ dans Toeuvre de Tibulle, qui tienne à la réalité.
L'homme est enclin au merveilleux, il aime à croire aux influences surnaturelles, à la protection de ses divinités tutélaires, et rhomme souffrant voit s'accroître ces dispositions de toute la faiblesse qui résulte du mal auquel il est eu proie. L'intervention céleste dans la guérison de ses infirmités est une idée qui chatouille son amour-propre; il se flatte d'être digne de ces faveurs suprêmes, et sa reconnaissance se manifeste par mille preuves éclatantes. Les ex-voto, si communs dans les églises, surtout en Italie et en Espagne, sont une coutume antique, et Tibulle nous en donne la preuve en disant, dans la troisième élégie du livre premier : Vénus, tu peux me guérir, passes mederi,
Plcta docet templis multa tabeUa tuis.
Les nombreux tableaux suspendus dans tes temples prouvent ta puissance. — Ainsi, ces cures miraculeuses donnaient lieu i des démonstrations fort analogues à celles qui figurent aux autels des temples chrétiens. J'ai vu par centaines des petits tableaux représentant une foule de maladies guéries par l'intercession de quel-^ ques saints personnages révérés à Rome, à Madrid, à Valence et à Séville. J'ai même fait, à cet égard, une remarque singulière : les eX'Volo se rapportent le plus ordinairement aux affections les plus rebelles à l'art de guérir, de sorte que les curieux qui, comme moi, promènent leurs loisirs dans ces pieux édifices, peuvent puiser dans cette revue les bases d'un jugement sur lei maladies que le peuple de ces contrées regarde comme incurables. Ainsi, par exemple, les ophthalmies et les abcès du sein sont, j'en suis certain, les deux lésions organiques qui font le désespoir de nos confrères de Barcelone, car les yeux et les mamelles en cire, et d'une forme irréprochable, encombrent les pilastres de certains autels privilégiés. Il y aurait à établir une curieuse statistique de
TIBULLE. fit
ces maladies que les médecins ne guérissent pas ,et je recommande aux voyageurs de notre robe la recherche des éléments d*un tn* vail qui ne manquera pas d*intérét. Cela ne demande qu'un peu de patience, et nous leur rappellerons, comme encouragement| ce joli vers de notre poète (élégie iv) :
Longa dies molli saxa peredit aqna.
Avec le temps Teau creuse la pierre. — Hais voyons Tibulle, devenu médecin à son tour, traiter Délie de quelque affection grave. Le poète en effet lui dit (élégie v) :
HU ego, quum trirti morbo defessa jaceres, Te dicor votU eripuisse meis.
Rien n'indique de quel mal elle était atteinte , mais on peut présumer que la chose n'était pas très grave , surtout si Ton a égard à Tapophtegme si connu : Naturam morbomm ostendunl eura^ tiones. Yoici le mode de traitement mis en usage dans cette circonstance délicate :
Ipeeque ter circmu Instrari sulfure pure,
Gannine quum magico prœcinuisset anus.
Ipse procuravi ne possent sœva nocere
Somnia, ter sancta devenerare mola.
Trois fois autour de ta couche le soufre purificateur fut promené par moi-même; après qu'une vieille eut chanté ses vers magiques, f écartai les songes funestes en leur offrant à trois reprises, un pieux tribu de farine et de sel. — Le reste de cette cérémonie est décrit avec soin, mais il appartient de droit à ces jongleries mystiques qui ont, de tout temps, égaré les esprits faibles; à ces incantations dont la trace n'est pas perdue, et qui ne sont plus justiciables aujourd'hui que des tribunaux de police correctionnelle. Pauvre Tibulle ! il fut mal récompensé de ses soins ; la belle, à peine guérie, volait à de nonvelies amours ; et le voilà déplorant son abandon, maudissant la perfide. Il veut se venger, et voyez ce qui lui arrive :
Sœpe aliam tenui ; sed jam, quum gaudia adirem,
Admonuit dominse deseruitque Venus.
Tune me devotum descendens femina dixit,
Et pudet, et narrât scire nefanda mea.
Plus d'une fois, je serrai une autre femme dans mes bras, mais au moment heureux, Yénus me rappelait Délie et trahissait mon
ardeur. Alors cette belle abandonnait ma couche, disant qu'on m'avait jeté un sort, et, j*en rougis, elle racontait ma honteuse aventure. — Toujours des sortilèges, toujours des noueurs d'aiguillettes, et Ton voit qu'à défaut de médecine proprement dite, nous trouvons du moins, dans les vers harmonieux de Tibolle, un vif reflet de ces superstitions qui marquent l'enfance des sociétés et qui, hélas ! ne cèdent presque jamais à ce que nous appelons si orgueilleusement le progrès des lumières.
La huitième élégie contient un bon nombre de passages que nous devons signaler ici, et qui prouvent qu'en fait de coquetterie et de recherche, les Français du xix® siècle ne sont guère plus avancés que les contemporains de Tibulle. Le poète affirme qu'il n'a pas besoin de consulter les entrailles des victimes pour comprendre les secrets des amants, leurs signes, leurs douces paroles.
Non ego celari possim, qnid nutus amantis, Quidve ferant miti lenia verba sono.
Vénus elle-même, par un nœud magique, a dirigé mon bras blessé, déjà bien des fois :
Ipsa Venus magico religatum brachia nodo Perdocuit multis non sine vubieribus.
On croira difficilement combien ces deux vers ont causé de tortures aux traducteurs. M. de Golbéry voit dans cette expression, religatum nodo magico, l'équivalent de notre vocable : Pieds et poings liés ; M. Valalour pense qu il s'agit d'un gantelet magique armant le bras du 4)oète et destiné à le préserver de nouvelles atteintes; et moi, je pense qu'ils n'ont raison ni l'un ni l'autre. Je veux seulement dire ici que j'ai vu en 1851, à Pesth, dans le musée des antiquités, plusieurs beaux exemplaires de cette pièce de métal, en forme de demi-gouttière, qui enveloppait Tavantbras depuis le coude jusqu'au poignet, et servait à parer les coups d'épée. Cela n'a rien de commun avec un gantelet et devait proléger très efficacement la région cubitale. Mais revenons à nos amoureux, qui ont recours à tous les raffinements de la coquetterie pour assurer la victoire :
Quid tibi nunc molles prodest coluisse capUlos 7
Sœpeque mutatas disposuisse comas ?
Quid fuco splendenie gênas ornasse ? Quid ungue»
ArtiGcis docta subsecuisse manu ?
TIBOLLE. tl3
 qaoi te sert le soio de ta cbevehirey et d*eB z^m si souTeot chaogé rarransemeot? d'aToir (ardé tes jones, d*aToir (ait arroodir tes ongles par une main habile ? — Sotez que c*est à no jeune homme qne Tibnlle adresse ces qnestions, on plnldt ces reproches, et il ajoute un dernier trait :
kasaqat compreasos ec^Ugift arUpede*:
Pourquoi une chaussure étroite comprime-t-elle tes pieds ? — Arta est ici pour arcia; quant an mot mmsa^ dont on a fait anse, bride de chaussure, nous tojous là un détail de toilette qui a quelque Yalenr en hygiène et que nous nous bornons à indiquer. On sent que les traducteurs sont dans leurs petits souliers quand ils ont à lutter contre des diflicultés de cette nature.
Tibnlle donne à la coquette Phloé de bons conseils ; il lui dit de profiter du temps de la jeunesse, de ne pas rebuter par ses refus un homme qui Faime ; qn elle y prenne garde, la beauté se flétrit comme la fleur :
Heu ! sero revoeatur amor, seroqae jnrentas,
Quom yetns infecit cana senecta capot.
Tom studimn fomis ; coma tum motator, ut anncM
Disaimulet, Tiridi cortice tineta nacis.
Hélas! il est trop tard pour rappeler la jeunesse et l'amour, quand Tâge a blanchi notre tète ; on regrette en vain sa beauté perdue, en vain on teint ses cheveux avec Técorce verte de la noix. — La partie charnue du péricarpe de la noix, ce qu'on nomme le brou, est riche en tannin, en acides malique et citrique, en sels, et il suffit de voir les mains des personnes qui préparent les cerneaux pour apprécier l'influence qu'exerce cette substance sur les matières pileuses ou cornées. Et puisque nous en sommes sur ce chapitre des matières colorantes, voici un passage de la première élégie du livTe ii^, dans lequel je trouve Tindication d'une coutume antique :
Agricola et minio soffusos, Bacche nibenti Primus inexperta ducit ab arte choros.
Un laboureur rougi par le minium essaya le premier, ô Bacchus! quelques danses en ton honneur. — On barbouillait de fntnttim la statue de Priape. L'oxyde rouge de plomb figurait dans les fards, et son règne u'est pas passé. Citons encore ce vers, de la même élégie (n* vm, livre i«') :
Sed Dimius luto corpora tingit amor.
C*est Texcès de son amour qui lui a donné cette teinte pâle, jaune, et il s'agit de savoir ce que le poète entend par luto, H. Quicherat nous dit : Gaude. C'est le nom vulgaire du Reseda luteola (Lin.), plante tinctoriale fort usitée de nos jours et qui donne une couleur jaune. Cette espèce d'ictère flgurerait bien dans la Nosologie méthodique de Sauvages, auprès de l'angine des pendus, angina a hqueo, le tout pour la plus grande gloire de l'étiologie.
Notre poète est docteur in utroque : à Lydie succède Phloé, à celle-ci une autre, puis un bel adolescent auquel il débite des sentences qui ont pour nous l'inconvénient grave de ne pas arriver à leur adresse légitime. Quoi qu'il en soit de ces goûts monstrueux, nous pouvons signaler, dans la V" élégie, une jeune femme qui trompe son mari, son amant; qui préfère un jeune homme à un vieillard, un robuste adolescent à un goutteux perclus :
Non facit hoc vitio, sed corpora fœda podagra ■ Et senis ampl&xus culta pueUa fugit.
J'aime mieux, dans la v« élégie du livre ii*, cette peinture charmante des amours légitimes, de cette vie occupée et honnête d'un brave paysan qui travaille et trouve dans sa chaumière un bonheur qui n'est pas fait pour le palais des patriciens :
Et fœtus matrona dabit, natusque parenti Oscula comprensis auribus eripiat.
Ces deux vers sont charmants ; comprensis auribus, saisi par les oreilles; — toujours cette caresse si douce que nous avons déjà signalée à diverses reprises.
Tibulle était fort sensible, il a dit : Frangit forlia corda dolor, et nous l'en croyons volontiers, surtout quand il s'écrie (élégie IP, livre m) : Il avait un grand courage celui qui, accablé par la perte de son épouse , put lui survivre :
Durus et iUe fuit, qui tantum ferre dolorem Vivere et erepta conjuge qui potuit !
Et il ajoute, non ego firmus in hoc; mais il faudrait peut-être s'entendre sur cette épouse, sur celle de toutes ses maîtresses qu'il désigne ainsi, et cela ne serait pas facile. Nous n'avons pas mission de débrouiller ces mystères. On rencontre, dans la première élégie du livre iv, le nom d'un médecin grec, Mélampe, fameux par son pronostic, et qui habitait Argos. Le poète, qui