‹ Etudes médicales sur les poètes latinsChapitre 9 sur 24 · TIBULLE · texte numérisé non relu

TIBULLE

Les poètes élégiaques, ceux qui se plaignent des rigueurs de l'amour, de Tinfidélité des femmes, ou qui célèbrent le charme des tendresses partagées, des passions fécondes en plaisirs et en tourments, ceux-là ont le singulier privilège de ne parler que d'eux-mêmes, de ce qui les intéresse, perdus qu'ils sont dans ce charmant égoïsme en partie double qui met si bien le cœur à nu. On a donc quelque chance, en étudiant leurs écrits, de pénétrer, presque à leur insu, dans quelques petits coins de ce for intérieur si rarement accessible à la lumière du grand jour. Les amoureux ne le sont bien véritablement, dit-on, que quand ils sont indiscrets, quand, dans le délire de leur passion, ils nous initient à tous les mystères de leur vie ; et, pour un curieux comme moi, l'occasion est belle de voir les Romains en déshabillé, c'est-à-dire avec leurs infirmités physiques et morales, et par conséquent, dans les circonstances les plus favorables au genre de recherches que j'ai entreprises.

Voyons si Tibulle confirmera celte théorie, si ce poète charmant, célébrant tour à tour ses quatre maîtresses, Délie, Sulpicia, Néera et Némesis, nous révélera quelques particularités bonnes à consigner ici ; voyons si, dans ses peintures erotiques, le poète langoureux ne nous fournira pas quelques renseignements utiles sur la vie intime des belles dames qu'il a tant adorées.

Tibulle (Aulus, Albus) est né à Rome, vers l'an 690, c'est-àdire 63 ans avant l'ère chrétienne ; il appartenait, par sa famille, à l'ordre équestre, il était riéhe^ et puisque nous voulons le faire connaître, empruntons à an de ses amis le portrait suivant, qui nous dispense d'un soin difficile.

Horace lui a adressé une épilre (la iy« du livre V^)j dans laquelle il lui dit :

Albi, nostrorum sermonum candide judez,

et après quelques questions sur la manière dont il passe son temps à la campagne, il ajoute :

Non tu corpus eras sine pectore. Di tibi fonnam, Di tibi divitias dederunt, artemque firuendi.

Tu possèdes les avantages du corps et de Tesprit. Les dieux font donné la beauté, la fortune et le talent d*en bien user. — L*éloge est complet, ce nous semble, et nous ne voyons pas ce que Ton y pourrait joindre. L'ami de Mécène ne se borne pas là, il dit :

Quid voveat dulci nutricula majus alumno, Qui sapere, et fari posse quse sentiat, et cui Gratia, fama valetudo contingat abunde, Et mundus victus, non déficiente emmena.

Une brave nourrice ne souhaiterait rien de plus à son enfant ; vous êtes sage, vous pensez et vous dites bien, vous avçz la grâce, la bonne renommée, la santé, une chère délicate et la bourse bien garnie. — On ne pouvait être plus heureusement doué, Ton en conviendra^ et Tibulle serait pour tous un digne objet d*envie s'il avait su conserver d'aussi précieux avantages; mais ses instincts amoureux, ses volages tendresses ruinèrent et sa fortune et sa santé ; il mourut jeune encore, à quarante ans nu plus, pleuré de sa mère et de sa sœur, chanté par Ovide, et laissant à la postérité reconnaissante quatre livres d'élégies dont le charme place leur auteur à la tête des poètes qui ont chanté celte maladie de cœur qu'on nomme l'amour, et qui, cent fois imitées, traduites, n*ont jamais été surpasseras jusqu'à ce jour.

Le lecteur me pardonnera ces détails, peu médicaux, dans un travail qui devrait comporter plus de sévérité, mais il est difficile de résister à l'entrainement de cette littérature charmante qui nous ramène aux plus beaux temps de Rome, alors que les poètes au langage harmonieux, inspires par les douceurs de la paix universelle, écrivaient des vers qui ont fait les délices de toutes les nations polies de l'univers. Tibulle n'a pas de rival dans ces formes voluptueuses qui peignent les plus doux enchantements de la vie ; écoulez-ie quand il dit (élégie il) :

Adde merum, viuoque novos compesce dolores, Occupe! ut fesr^i lumina victa sopor.

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