VUI
Si peu qu'il nous reste d'impressions littéraires de nos dernières années de collège, quand bien même, en réthorique, nous n'eussions pas essayé quelque tragédie classique ou quelque drame échevelé, il y a des noms que semble murmurer Técho de la jeunesse évanouie, qui conservent, en dépit des réalilés de la vie, un parfum de tendresse et d'amour. Est-il un médecin assez médecin pour avoir vu s'effacer complètement ces traces brillantes du génie poétique des beaux âges de Rome et d'Athènes, pour chercher en vain, dans son cerveau desséché par Tétude, les souvenirs de la muse antique aux accents passionnés, celle qui remit sa lyre amoureuse entre les mains d'Anacréon, et que reçurent successivement Catulle, Properce, Tibulle, pour la transmettre de siècle en siècle à des hommes dignes de la posséder? Non, je ne puis croire à cet oubli des douces émotions du printemps de la vie, et je suis sûr que mes lecteurs se seront déridés en lisant le nom de l'amant de Lesbie. Mais un sourire de docteur en médecine est bientôt passé, et j'entends d'ici nos très honorés confrères, revenus à leur gravité habituelle, me demander, à l'aspect de ce nom, symbole des amours faciles, si je n'abuse pas de leur crédulité, de leur patience, en cherchant dans des poésies erotiques et des élégies plaintives si fort admirées, quelques renseignements sur la médecine romaine du temps des derniers consuls. La mort d'un moineau, disent-ils, les brouilleries et les réconciliations de deux amants, voilà tout ce qui nous reste de Catulle; Lesbie est tendre et coquette, c'est ce que chacun sait, et la médecine n'a rien à voir dans ces petites scènes d'un gynécée vénal où le sensualisme grossier tient la meilleure place.
Tel est en effet le sentiment commun.au sujet du poète charmant qui va nous occuper ; mais, pour être général, en est-il plus juste? On nous permettra de résister à cette tendance des esprits paresseux, à cet empire des jugements tout faits, moyen facile de se débarrasser d'un examen qui exige du travail.
Il arrive un temps où Ton ne lit plus guère , on relit ; c'est l'époque de la maturité, des récapitulations ; il faut à notre esprit une nourriture plus choisie ; ou dédaigne les nouveautés et Ton revient avec délices aux anciens livres, à ceux qui ont eu la gloire de paraître les premiers, d'ouvrir les voies où tant d'autres ont cheminé plus tard, souvent moins bien ; et ces retours vers un passé glorieux sont le plus grand charme de la vie calme, de la solitude du cabinet, du spectacle dans un fauteuil.
Notez bien qu'en lisant ainsi ses vieux auteurs, ses vieux amis, on se trouve justement dans la meilleure condition pour s'intéresser à sa besogne. On travaille alors dans un but déterminé à l'avance, systématiquement, ce qui est le comble du bonheur. Un homme d'esprit a dit : Legitiir ad probandum, et je trouve qu'il a cent fois raison. Un livre ne nous intéresse qu'en raison des arguments qu'il nous fournit à l'appui d'une thèse adoptée. Cette façon d'étudier serait dangereuse pour les jeunes gens, mais un peu plus tard elle est sans inconvénients : il s'agit bien moins alors d'apprendre que de juger.
Or, ceux qui ouvriront un Catulle pour voir si, par hasard, ce poète sait faire autre chose que de pleurer le trépas prématuré d'un moineau chéri, que de célébrer les charmes de sa maîtresse, de maudire la volage qui l'abandonne pour un autre amant, ceuxlà pourront se convaincre que le galant auteur de ces vers si doux à l'oreille ne s'est pas borné à soupirer des plaintes amoureuses, et qu'il a usé amplement de l'épigramme, du sarcasme, de l'injure. Voici un échantillon des petits vers musqués de ce poète à l'eau rose, de cet homme soupirant la plaintive élégie. Une petite pièce adressée à Furius commence ainsi :
Furi, quoi neque servus est, ncque arca, Nec cimex, neque araneus, neque ignis.
Toi qui n'as ni feu, ni valet, ni cassette, ni punaises (faute de lit), ni araignées (faute de maison), toi et ta famille vous vous portez à merveille, vous digérez bien, vous ne craignez ni incendie, ni ruine, ni empoisonnement :
Catulle. 495
..... Bene nam valete omnes, Palchre concoquitis, nihil timetiSy Non incendia, non graves ruinas.
Non iàcta impia, non dolosa veneni.
Et il qotite : Le chaud, le froid, la famine ont rendu ton corps sec corome la corne, n*estH:e pas une raison de plus pour être heureux?
À te sudor abest, abest saliva, Mucusque, et mala pituita nasi.
Tu ne sues ni ne craches, tu n*as ni coryza ni bronchite, et enfin, pour comble de bonheur,
Hanc ad munditiem adde mundiorem, Quod culus tibi pnrior salillo est.
Ton podex est plus net qu'une salière. — La comparaison est bizarre, du moins pour nous, car chez les Romains elle appartenait au langage familier. Si aujourd'hui Ton dit encore le sel attique, si Ton trouve que, dans certains écrits, le sel de la satire domine, si nous réprouvons les plaisanteries au gros sel de quelques auteurs, si Ton a pu dire proverbialement : Trois doigts dans une salière, c'est le blason d'un vilain ; au temps de Plaute et de Catulle on disait, en parlant d'une femme aimée : Elle est le sel de ma vie, c'est-à-dire l'assaisonnement qui la rend heureuse, et nous pourrions rapporter bon nombre de passages où cette substance si utile joue un rôle important dans la conversation. Mais notre poète n'a pas fini, il donne la raison de cette extrême propreté de l'orifice anal de Furius ;
Nec toto decies cacas in anno, Atque id durius est faba et lapillis.
Tu ne vas pas dix fois par an à la garde-robe, et il n'y a pas de fève et de cailloux plus durs que ton produit. — Catulle ne s'arrête pas en si beau chemin, il ajoute ce dernier trait :
Quod si manibus teras, fricesque, Non unquam digitum inquinare possis.
11 n'est pas nécessaire, je suppose, de traduire ces petits vers si peu anarréontiques, si peu en rapport avec l'idée qu'on se forme d'un poète toujours aux pieds de la beauté. Aurait-il eu le courage de dire, comme Virgile, hos ego versiculos feci t Ces hommes que bous admirons au milieu du prestige de la gloire, à
qui nous prêtons volontiers des vertus imaginaires, des qualités fondées sur quelques ouvrages remplis d'un charme si doux^ ces hommes ne ressemblent que rarement à l'idéal que nous avons créé, car, chez les Romains surtout^ la vie privée comportait des licences intolérables à nos yeux.
Sachez donc que Catulle ne s'est pas borné à sacrifier aux Grâces, à chanter les belles; il avait en lui, sans doute, des trésors de tendresse, il cherchait partout les molles voluptés si faciles aux bords du Tibre ainsi que dans la presqu'île de Sermione (du lac de Guarda), mais il conservait les rudesses natives, il était Romain, soldat, tribun, il se sentait des origines de sa nation militaire, il était bien un fils de la louve, et, à la moindre occasion favorable, il retrouvait au bout de sa plume les violences de ces hommes farouches, toujours prêts à guerroyer envers et contre tous. Ainsi, au milieu de ces petits poèmes qui respirent l'amour et ses langueurs les plus enivrantes, on rencontre tout à coup des épigrammes dont Tàpreté nous surprend, et c'est surtout parmi ces morceaux familiers que j'ai recueilli quelques passages qui rentrent dans mon sujet.
Yoici une épigramme {n^ xxxvii) adressée Ad coniubernales, aux habitants d'un mauvais lieu, — et dans laquelle je trouve l'indication d'une singulière habitude. Un certain Égnatius, que Catulle déteste, appartient à cette race espagnole qui, ainsi que la race grecque, était en butte aux injures des poètes latins :
Tu prseter omnes une de capillatis Cuniculosœ Celtiberiœ fili,
Et toi, entre autres, enfant chevelu de la Celtibérie fertile en lapins. — Les tra lucleui*s universitaires passent volontiers sous silence cette épilhète caractéristique, et je trouve qu'ils ont grand tort, car le lapin, cuniculuSy que Rabelais appelait encore uu conil, est une pauvre bestiole consacrée à Priape, et Catulle le savait biun. Mais Égnalius avait une barbe touffue, de belles dents, et notre poète nous dit pourquoi celles-ci sont si blanches :
Egnati, opaca quem bonum facit barba, Et dens hibera defricatus urina.
C'est là, on en conviendra, un singulier dentifrice. Strabon et Diodore de Sicile parlent de celte coutume espagnole, et ce dernier auteur ajoute que le même liquide servait encore à d'autres
usages. Catulle» dans une aulre épigrarome, la xxxix«, revient sur ce cliapitre ; il reproche à ce même Égnatius de toujours rire, qtwd candidos habet dentés, même dans les circonstances les plus tristes ; hune habet morbum, neque elegantem, ut arhitror, neque urbanum. C'est sa manie qui n'est, à mon sens, ni agréable ni honnête. — Le poète dit à ce rieur éternel qu'il a grand tort,
Nam risu inepto res inepUor nulla est.
Et il ajoute que, quand bien même il serait né à Rome, à Tibur ou en Etrurie, ou en tout autre lieu dont les habitants se lavent la bouche à l'eau pure.
Si urbanum esses, aut Sabinus, aut Tibars, Àut parcus Umber, aat obesus Etruscus, Aut Lanuvinus ater atque dentatus, Aut Transpadanus, ut meos quoque attingam, Aut quUibet, qui puriter lavit dentés,
il n'en serait pas moins stupide de rire ainsi perpétuellement et sans motif. — Remarquons ces détails sur les peuples de Rome et de ses environs : l'Ombrien économe, l'obèse Étrusque, le Lanuvien brun et bien endenté , le Transpadin son compatriote (Catulle est né à Vérone). Mais l'individu en question est Celtibérien, de ce pays où Ton fait usage de ce dégoûtant gargarisme :
Nnnc Geltiber es : Celtiberia lu terra Quod quisque minxit, hoc solet sibi mane Dentem, atque russam defricare geogivam; Ut quo iste vester expolitior dens est.
Hoc te amplius bibisset prsedicet loti.
On voit que le poète n'oublie aucun détail : les dents et les gencives subissent chaque matin cette lotion immonde, et plus les unes sont blanches et les autres rouges, plus cela indique l'efficacité de ce remède particulier. — Si l'on demandait à la médecine populaire de notre temps quelles ressources elle trouve dans l'emploi de ce liquide, elle nous répondrait que les engelures des enfants se guérissent par des lotions de ce genre, que certaines affections du cuir chevelu sont traitées par les nourrices à l'aide de compresses imbibées de l'urine du malade : que sa puissance résolutive, dissolvante se manifeste à l'égard de quelques tumeurs rebelles, etc. Mais, pardon de ces détails de garde-robe si peu en harmonie avec le caractère connu du poète ; tâchons de le réhabiliter dans l'esprit de ceux qui se le figurent couronné de roses, enivré de parfums et d'amour.
Catulle, comme ses contemporains, ne connaissait pas ce sentiment si pur, dégagé des atteintes matérielles, et dont le siège est l'âme intelligente ; il ignorait encore plus la pudeur, cette vertu oui est Tindice de la moralité de nos actes, et cependant, je trouve au milieu d'une épigramme {n^ xvi) qu'il est impossible de citer, quelques vers qui prouvent que Catulle comprenait jusqu'à un certain point ces délicatesses dont il sait si bien s'abstenir :
Nam castum esse decet pium poetam Ipsum : versiculos nihil necesse est.
Singulière distinction ! Le poète doit vivre chastement, il n'est pas nécessaire que ses vers soient chastes; — et la raison qu'il en donne c'est que, quand ils sont piquants et enjoués,
Qui tum denique habent salem ac leporem, Si sunt molliculi ac parum pudici, Et quod pruriat, incitare possunt, Non dico pueris, sed his pilosis, Qui dures nequeunt movere lumbos.
Remarquez le mot salem, qui rappelle les observations précédentes sur cette expression. On en trouve un exemple charmant dans le Carmen xcvii, où Catulle, comparant Quintia à saLesbie, dit que la première n'a pas mica salis j ce grain de sel, ce je ne sais quoi :
Nulla iû tam magno est corpore mica salis.
Ces choses, qui paraissent si peu importantes, sont le désespoir des traducteurs; mais poursuivons. Catulle dit : Mes vers sont piquants et enjoués , ils excitent le désir, non chez les enfants, mais chez ces vieillards velus qui ont les reins engourdis. — C'est un aveu précieux ; la poésie se constituait à l'état de remède aphrodisiaque, et je ne connais aucun autre passage qui exprime aussi ingénument une vérité moins honorable. Au surplus, on trouve dans d'autres ouvrages cette prétention de vivre honorablement, tout en écrivant des ouvrages licencieux. Ovide a dit dans ses Tristes :
Crede mihi, mores distant a carminé nostri :
Vita verecunda est, Musa jocosa mihi.
Et Martial, ne l'entendrons-nous pas se rendre pareille justice en écrivant ce vers : Mes pages sont lascives, j'en conviens, mais ma vie est honnête.
Laflciva est nobis pagina, Tîta proba est.
En vérité, je trouve assez difficile de faire concorder ces choses qui s*excluent ; mais la logique n*est pas inflexible, ni le bon sens non plus.
Nous avons indiqué, à plusieui's reprises, dans les chapitres précédents, ces punitions infligées aux libertins, ces émasculations vengeresses de Tadullëre ; Catulle, bien que garçon, et cependant jaloux d'un objet dont il fait ses délices, menace un rival d*une punition cruelle dont on pourrait justement lui contester le droit. Il dit à Aurélius, dont il craint les poursuites :
Quod si te mala mens, furorque vecors In tantam impulerit, sceleste, culpam, Ut nostrom insidiis caput lacessas ; Ah ! tum te miserum, malique fati, Quem attractis pedibus, patente porta, Percurrent raphaniqae, mugUesque.
Si tes mauvais penchants^ ta fureur lubrique allaient, scélérat, jusqu'à menacer la tête de ton ami, alors, malheur à toi ! Puissestu, les pieds liés être exposé au supplice que le raifort et les
mulets font souffrir aux adultères ! — L'introduction de vive force, dans le rectum, d'une racine de raifort ou d'un mugil (poisson aux rudes écailles), était une de ces grossières plaisanteries que l'on se permettait à l'égard des esclaves ou des gens de condition inférieure. Le pal des Turcs est le superlatif du genre.
Je Fai déjà dit et je le répète, Catulle, si charmant dans ses tendresses, est impitoyable dans ses haines; il pousse l'invective jusqu'à ses limites extrêmes, il demande à son latin si pur, si élégant, des violences effroyables et qui prouvent combien cette langue avait de souplesse et d'éclat. Je ne puis citer en entier une épigramme (n<> xcvii) dirigée contre Émilius, dans laquelle le poète nous dit tranquillement :
Non, ita me DU ament, qoidquam referre putavi, Utrum ne os an culum olfacerem iËmilio.
Il ne saurait dire lequel des deux il aimerait le mieux sentir, et cependant il ajoute, mlus mundior et melior, nam sine dentibus est : et les dents qui lui restent, sesquipedaleSj sont enchâssée* dans des gencives en forme veteris ploxemi^ de vieux bahut. Mai> la bouche lui fournit une comparaison des plus singulières :
200 ÉTUDES MÉDICALES Sril LES POÈTES LATINS.
Prseterea rictum, qualem diffissus in œstu Meientis mulse cunnus habere solet.
La vulve épanouie d'une mule qui urine pendant les chaleurs de Télé, ressemble à cette bouche fendue jusqu'aux oreilles. — Catulle en veut aux grandes bouches, et celle de Vectius (ii<> xcvui), dont la langue est bonne à tous les vils usages, lingere culos et crepidas carbatinaSs à lécher des semelles de cuir vert, n*a qu*à s'ouvrir pour empoisonner tous les assistants :
Si nos omnino vis omnes perdere, Vesti, Hiscas: omnino, quod cupis, efficies.
Le tour des yeux arrive souvent dans ces épigrammes sanglantes, celui des nez aussi, et, par exemple, Catulle, en parlant d'une femme trop exigeante, se moque de son nez^ ista turpiculo ptiella naso, et il la suppose malade. Il s'écrie :
Propinqui, quibus est puellae cura, Amicos m^dicosque convocate, Non est sana puella.
Elle est folle; hâtez-vous d'appeler les nlédecins elles amis, vous ses parents, que ce soin regarde! — Et toujours les gens de l'art convoqués en ces circonstances, toujours la médecine intervenant dans ces questions délicates, même à une époque où la science commençait à peine à prendre une position officielle dans une société si fort en retard sous certains rapports.
Notre poète aimait la vie des champs, il adresse une pièce charmante, ad /undum, à sa campagne, située aux environs de Rome, Sabine ou Tiburtaine, on ne sait trop lequel des deux, mais qu'importe !
Sed seu Sabine, sive verius Tiburs
Fui libenter in tua suburbana
Villa, malamque pectore expuli tussim.
Il s'est débarrassé dans ce séjour si calme, d'une mauvaise toux qui lui brisait la poitrine, et il avoue que cette maladie est le résultat de son intempérance :
Non immerenti quam mihi meus venter, Dum sumptuosas appeto, dédit, cœnas.
Cette cause ne nous parait pas d'une efficacité bien certaine, mais en voici une autre non moins douteuse et plus plaisante» trait de
CATULLE. iM
satire qu*on rencontre fréquemment dans Tœuvre poétique de Catulle :
Nam, Sextianti8 dum toIo ess^e conviva, Orationem in Antiom petitorem Plenam veneni et pestilentiœ legit.
Sextianns, abusant de son convive, m'a lu son plaidoyer contre Antius, lecture pleine de venin et pestilentielle. — L'infortuné! que lui est-il donc arrivé pour prix de cette patience exemplaire?
Hic me gravedo frigida et firequens tussis Quassavit, usquedum in tuum sinum fugi, Et me recuravi otioqae et ortica.
Le frisson, la fièvre, la toux, une courbature affreuse, voilà mon lot, et je n'ai pu m'en débarrasser qu'en me réfugiant ici, où le repos et l'ortie m'ont guéri tout-à-fait. — Notons ce dernier remède : la décoction de Vurtica urcm employée comme béchique, n'a pas disparu de nos pharmacopées populaires, on l'a vantée contre l'hémoptysie ; mais que n'a-t-on pas préconisé contre les afiTections incurables !
On rencontre dans Catulle bon nombre d'expressions singulières qui nous intéressent à certains égards, par exemple cette comparaison :
Ut mi ex ambro3io mutatum jam foret illud Suaviolum tristi tristius helleboro.
Tu as changé pour moi en un poison plus amer que l'ellébore, la douce ambroisie de ce baiser. — On a beaucoup critiqué, dans la Nouvelle HéMse, les baisers acres que Saint-Preux reprochait à Julie, mais à tort selon nous, car il y a là une affaire de goût et de gustibus non est disputandum.
Il y a dans l'œuvre de notre poète deux épigrammes, n* xcix et n<* G, et une pièce plus étendue, le n" lxvi, intitulé : de Coma BereniceSy qui rappellent des faits prodigieux, quelque chose de, monstrueux, et que nous laisserions volontiers de côté si la science n'avait pas à s'en occuper. Les unions entre gens de la même famille ont une importance considérable aux yeux du médecin hygiéniste. Nous avons démontré que ces mariages entre consanguins étaient une cause puissante de l'abâtardissement des races, de la destruction de l'espèce, et voici que Catulle nous fournit des exemples de ces unions contraires au vœu de la nature. Ptoléméc
Philadelphe eut, de sa femme Arsinoé, deux enrants, Ptolémée Évergèle et Bérénice, qui se marièrent ensemble. Catulle n'oublie pas les détails ; il nous montre ce frère :
Dulcia nocturnsB portans vestigia rixœ Quam de virgineis gesserat exuviis.
Et quand il fut parti pour aller combattre les Assyriens, quand la jeune reine eut fait la promesse de sacrifier sa chevelure, si Ptolémée revenait vainqueur, nous la voyons se rouler sur sa couche solitaire, pleurant Tabsence de son frère adoré :
Ut tu nunc orbum luxti déserta cubile
Et fratris cari flebile discidium^ Quam penitas mœtas exedit cura meduUas !
Un chagrin cruel rongeait son cœur. Si ces mariages étaient admis en Egypte, et certain chapitre de Y Esprit des lois ne peut laisser de doutes à cet égard, il faut croire que les Romains n*y répugnaient pas non plus, et que même ils poussaient plus loin ces amours incestueux. Je n'en veux pour preuve que les deux épigrammes que j'ai annoncées plus haut ; elles sont adressées à un certain Gellius, qui semble se plaire à cumuler le scandale en ce genre. Catulle lui dit :
Gellius est tenuis : quidni ? quoi tam bona mater Tamque valens vivat, tamque venusta sopop,
Tamque bonus patruus, tamque omnia plena pueUis Gognatis: quare desinat esse macer?
J*aimerais presque autant la familia ficosa que nous trouverons dans Tœuvre de Martial. Il n'est pas facile de traduire ces infamies, de dire en bon français pourquoi Gellius est maigre, d'indiquer toutes les causes de cette émaciation si bien motivée. Le poète ne se borne pas à énumérer ces arguments coupables, il ^oute une épigramme qui est le complément nécessaire de celle-ci^ et qui consacre une coutume antique, bonne à noter pour ceux qui ont compris la valeur de notre thèse :
Nascatur Magus ex Gelli matrisque nefando
GoDJugio, et discat Persicum baruspicium.
Nam Magus ex matre et gnato gignatur oportet,
Si vera est Persanim impia reUigio.
S'il faut en croire l'impie superstition des Perses, c'est de runiou criminelle d'une mère et de son fils que naît le Mage dont les
chants sont agréables aux diem. — Je ne renx pas citer en entier ce morceau, qui est véritablement abominable. J*aime mieux relever quelques expressions plaisantes, devenues proverbiales à Rome, et dont on signale la présence dans des œuvres m^me sérieuses. Rurus s*étonne du peu de succès qu'il a auprès des femmes, il les accable de présents.
Non uUam rane labetactes munere TestU, Aut peUacidnli deliciis lapidis.
Les plus belles robes, les pierres précieuses, rien n'y fait; pourquoi donc ces dédains ?
Ledit te quœdam fabula, qua tibi fertor
Valle sob alamm trox habitare caper.
Il court sur ton compte un bruit qui te fait bien du tort : on dit que sous tes aisselles habite un bouc infect, et ma foi, la béte est désagréable, mala valde est bestia, nec guicutn bella ptiella cubet^ et les jeunes filles n'aiment pas à la rencontrer dans leur lit. — Ovide, le grand maître en l'art d'aimer, a dit de son côté :
Nec maie odorati sit tristis anhelitus cris, Nec lœdant nares virque paterque gregls.
Le père du troupeau est assez élégant, mais Ovide ne s'est pas borné à ce rapprochement^ il n'a pas oublié le mot de Catulle, et répétant son conseil aux amoureux, il a dit :
Qoam pœne admonui, ne trux caper iret in alas.
Rufus, à qui s'adresse l'épigramme précédente, a fini cependant par trouver un nez moins délicat, il a enlevé à Yirron sa maitresse, et Catulle, qui est l'ami de Yirron, console celui-ci en lui adressant une petite pièce (n<> lxxt) qui peut trouver place dans cette étude :
Si quoi, Virro, bono sacer alarum obstitit hircuB,
Aut si quem merito tarda podagra secat, JSmulus iste tuus, qui vostrum exercet amorem.
La traduction n'est pas facile, essayons cependant. Si jamais, Yirron, homme fut victime à juste titre de l'odeur de bouc qu'il exhale et de la goutte qui le tourmente, c'est ton rival, celui qui te remplace auprès de ta maîtresse. — Mais comment cela? dirç^* t-on* Yoici la suite de cette épigramme singulière*
i04 ÉTUDES MÉDICALES SUR LES POÈTES LATINS.
Mirifice est a te nactus utrumque inalom.
Nam quoties f***, loties ulclscitur ambos ; niam afflip:it odore, ipse périt podagra.
C'est à toi qu'il doit cette double infirmité qui te veuge à la fois de tous les deux. Quand il est dans ses bras, il Finfecte, et luimême augmente sa goutte qui le tue. — On voit que déjà, du temps de Catulle, la goutte et l'amour n'étaient pas étrangers l'un à l'autre, et que nos grands docteurs en gaie science, qui indiquent comme cause déterminante de l'arthrite et fillette et fetUllette, n'ont pas inventé cette étiologie.
Catulle ne vécut pas assez longtemps pour payer un semblable tribut aux voluptés plus ou moins licites qui ont rempli sa vie ; né l'an 667 de Rome, c'est-à-dire 86 ans avant l'ère chrétienne, il ne parait pas avoir dépassé l'âge de trente et quelques années, et le peu de temps consacré par lui à la composition de ses ouvrages explique leur légèreté, leur grâce, leur jeunesse exubérante ; on y trouve l'éclat, la fraîcheur, l'élan, la vivacité, mais ces mérites sont exclusifs de la profondeur, de l'observation^ de la fermeté qui appartiennent à l'âge mûr. Catulle était un grand enfant, plein de sensibilité, mais léger, volage, se moquant des hommes et des choses, et à qui l'on pourrait retourner à juste titre le reproche qu'il adresse à son voisin dans la pièce intitulée ad Coloniam (n<^ xvii) : nec pili facit uni, il s'en soucie comme d'un poil de sa barbe. Je note ici cette comparaison qui se retrouve ailleurs dans l'œuvre de notre poète, par exemple, dans répigramme n® x, où il parle d'un préteur, ne faceret pifi cohorfem, qui ne faisait pas plus de cas de sa suite que d'un poil ou d'un cheveu, pilus, capilluSj c'est tout un ; et nos lecteurs attentifs voudront bien remarquer cette forme latine: Aliquid non facere pili, ne faire aucun cas de quelque chose ; — l'ellipse est singulière, et les traducteurs novices ont dû commettre là plus d'un solécisme. Cicéron n'a-t-il pas dit , dans un sens analogue : (te Cappadocia ne pilum qtiidem. De Cappadoce, pas l'ombre de nouvelles. Mais feuilletez votre Quicherat, et ces obscurités savantes seront bientôt dissipées.
Était-il riche ou pauvre, ce Catulle si piquant et si tendre? On peut soutenir cette double opinion, car il a dit de lui-même, en s'adressant à son ami Fabullus: Nam lui Calullusplenussacculus aranearum, image piquante de sa misère et qu'un grand peintre,
Hogarth, a reproduite dans un de ses tableaux si remplis didées ingénieuses. Sur l'ouverture d'un tronc pour les pauvres, dans une église, l'artiste a peint une toile d*araignée. Reste à savoir si Hogarth avait lu Catulle.
Le sensualisme de ces Romains qui se perfectionnait chaque jour parla connaissance plus approfondie de la littérature grecque, se montre à nu dans les poésies de Catulle. Il dit à l'un de ses amis en lui parlant des parfums dont on a fait cadeau à sa mattresse :
Quod tu quum olfacies, Deos rogabis, Totmn ut te faeiant, FaboUe, nasum.
En les respirant, tu prieras les dieux de te rendre tout nez, des pieds à la tète. — Et cependant il se moque de Thaltus , le sybarite (n» xxv), moUior cuniculi capillo, vel anseris medullula, vel imula oricilla, plus mou que le poil du lapin, que le duvet d'une oie*, que le bout de roreiile, et cette comparaison dernière a aussi été employée par Cicéron ; elle était proverbiale, et à ce titre elle nous intéresse. Ces expressions bizarres, ces emprunts qui donnent aux poésies de la bonne époque un caractère de vérité saisissante, sont communs dans Tœuvre de Catulle. Il dit à Flavius, n® VI : Verum nescio quid febriculosi scorti diligis^ lu aimes je ne sais quelle courtisane aux caresses fiévreuses ; hoc pudet faterit Tu n'oses l'avouer. Il est difficile d'employer un mot plus juste, plus vrai, qui fasse autant image que ce febriculosi scorti. On rencontre dans ces œuvres légères des énigmes que les érudits se sont attachés à deviner, et parmi celles-ci il en est une que je veux consigner ici, afin de la retrouver plus tard, quand j'en aurai besoin. La petite pièce adressée à Lesbie, n<* vu, et où il est question de ces calculs de baisers inûnis qui occupaient si fort les amants, contient un vers qui exige un commentaire. Le poète prétend que pour dire : Assez, à cette Lesbie caressante, il faudrait qu'elle lui donnât autant de baisers qu'il y a de grains de sable en Afrique, dans les champs parfumés de Cyrène, entre le temple de Jupiter et la tombe de Battus :
Oraculum Jovis inter œstuosi
Et Batti veteris sacrum sepulchrum.
Quel est ce dernier personnage ? On raconte que Cyrène fut fondée f»ar Battus, qui avait nom Aristote, mais qui, étant bègue,
â06 ÉTIIDKS MÉDICALES StlR LF.S t»OÉtES LATINS
reçat le surnom sous lequel on le désigne ici. Or, ce bègue 8*è» tant trouvé un jour en présence d*un lion , fut guéri de son infirmité par suite de cette émotion terrible , comme le fils de Cyms, sourd-muet, recouvra la parole à Taspect du soldat qui allait tuer son père. Ces cures miraculeuses que la tradition a coosenrées ont au moins pour elle le respect des âges, et si les progrès de la critique nous ont appris à douter, il ne faudrait pas trop se moquer de la crédulité antique , car les modernes et même les académies n'acceptent pas moins facilement les prodiges que vante un charlatanisme perfectionné.
Catulle avait en lui le sentiment du beau, il admirait le talent, et c'est par cet éloge que je veux terminer cette étude. Cicéron, au temps où florissail notre poète, avait mérité le beau nom de sauveur de la patrie; il n'avait pas de rival à la tribune, et sa gloire éclipsait toutes les gloires contemporaines. Catulle, bien jeune alors, lui adresse les vers suivants, n^ lxix :
Disertissime Romuli nepotum
Quot sunt, quotque fuere, Marce TuUi,
Quoique post aliis erunt in annis ;
Grattas tibi maximas Gatullus
Agit , pessimus omnium poeta ;
Tauto pessimus omnium poeta
Quanto tu optimus omnium patronus.
Il y a là une apparence de modestie exagérée, car quand il écrivait cette pièce, Virgile et Horace n'avaient pas encore publié leurs poésies, et assurément personne ne pouvait lui disputer le premier rang parmi les lyriques. Catulle savait le grec, il a imité l'ode de Sapho, le poème de Callimaque sur la chevelure de Bérénice; il a, un des premiers, transporté à Rome les merveilles du génie athénien ^ et si nous n'avions eu égard qu'à l'ordre chronologique, celte notice eût paru avant les deux précédentes; mais il nous a semblé convenable de grouper les auteurs dont le génie offre un caractère analogue. Les élégiaques forment une sorte d'école, ils constituent un groupe naturel, et cette considération a déterminé notre choix.