Pelet de la Lozère, Opinions de Napoléon, p
pjuvçfie à tout le monde , et pour ejotrcr et pour sortir. Bien ne distingne plus, par conséquent , un niejnbre de l'Université d'un autre citoyen. Tel l'est aujourd'hui, qui, avec deux lignes du Moniteur ^ aura Ci^ssé de TèU'e demain. L'emploi demeurera ; le gr^dç , le jcaractère , ce qui fait Tessence de la corporation, a disparu. Avec elle, i) faut s'y attendre , disparaîtra aussi le salutaire effet de l'esprit de corps. Les .d^gers naturels à l'enseignement public, les funestes inspirations qui prennent facileq^ent naissance au sein des écoles dans une socijété démpcrajique et dont l'Université ne se défendait q^e trè&-impar-faitement par la vertu et l'énergie de l'esprit de corps, vont se développer sans contre-poids. Vous ôtez toute garantie, et par là même toute sécurité aux membres de l'Université. La sécurité est la mère du conl^otement. Ne vous étonn,ez pas si les professeurs vont éjLre tous les jours plus mécontents de leur position, plus pressés d'en sortir , plus attentifs au moindre souffle qui viendra leur apporter du dehors la faveur populaire ou ministérielle. Vqus diminuez leur considération, attendez-vous que leur .ambition va s'accroître; vous ne voulez pas que le grade acquis par leurs veilles leur apparaisse comme une propriété protégée par les règles d'une loi commune^ ne soyez pas surpris qu'ils portent dans l'usage d'une possession à titre précaire, la négligence d*nn métayer de passage qui peut être chassé du sœr au lendem^n de la glèbe qu'il cultive; vous les soumettez à toutes les variations de I4 politique, c'est les encourager, les autoriser en quelque sorte à y prendre , ne fût-ce que pour défendre leurs intérêts légitimes, une part toujours plus active. Un corps enseignant devenu amovible sera cent fois plus travaillé par la passion de Tavancement , plus remuant , par conséquent, et moins apte à sa haute tAche.
Je sais bien qu'on pense pourvoir à tout par un ferme et vigilant exercice de rajutprité ^^pçriç.ijire. ^n p^père iflti-
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ittîâer !è iriâuvais esprit dès pTofesseurs par là crôînte todfoûTs suspendue d'une destitution. Le dîrons-nons, ce n'est pas sans eifroi , dans Fintérèt de Tautorité tnême , que nous la voyons se mettre partout aux lieu et place des corps constitués,' des influencés naturelles, de tout ce qui vît, se meut et agit par sot-niênne dans une société. C'est la voie funeste où depuis tout à l'heure soixante ans èllèf s'eùgage toiïjoui's' de ^'lus en plus. Nous voyons de combîert à chaque pas sa responsabilité s'accroît. Nous ne sàrtithës J)as parfaiteriierit sûts que ses forces croissent en pàreîlle rtiestire. Nous voyons que le fairdèâu est chaque jour ^lits lourd ; maïs a^ors feiême que les épaules se raidissent pour le porter, nous n'avons pas tout U fait conflarice dans des efforts tin peu convulsifs et trop violents pour être durables. C'étj(ît déjà une bien grande tâche pour un État qùè d'eritréprèridrè de diriger l'enseignement de la jeunesse, mêm*e lofsqùè cette tâche était déléguée à un cof ps indépendant et à peu près inamovible, qui le soulageait de la rtioitîé du poids e( qu'il h'avait qu'à surveiller de haut et de loin. Mats essayer de faire enseigner, nonseulement en son nom et sous son contrôle , mais direôtëfnent, maïs par ses agents immédiats, en quelque sorte par sa propre bouche , cela nous paraît dépasser tout ce qu'Hun État peut convenablement tenter. A partir d'atïjôriM'Kuî, l'État sera responsable de tout ce qu'enseignera dans ses fùdindrés. détails chaque- professeur daus sa chaire. Et où sont ses moyens d'action et de. surveillance? Ne savons-nous pas que l'auloHté matérielle, même appuyée de la crainte , trouve vite , suMout daris Tôrdrè des intérêts niôi'aùx , les borhes de son empiré ? Un professeur mécontent ne prêchera pas tout haut la révolte , si l'inspecteur est à la porte qui l'écoute ; mais qui rempêfchera, à huis clos, de distiller dans l'âme de ses élèves, pkt des ôanlîiui souterrains ; tout le fiel donît son cœur sera plein? Admettons même qaè l'amovibilité
absolue rende le corps enseignant plus souple entre les mains d*un pouvoir fort; quel fond faire sur ces complaisances accidentelles dans des temps où le pouvoir lui-même est sujet à tant de défaillances et d'éclipsés? Est-ce qu'il n'y a pas des chemins connus , dès longtemps frayés par la politique et qui établissent des communications faciles et constantes entre la servilité et la révolte?
Il faut que le principe d'autorité, quelque populaire qu'il soit à la suite des révolutions, quelque jaloux qu'il se montre de revendiquer et d'étendre ses droits, nous permette pourtant de le lui dire : il n'est pas le seul , il n'est pas même le premier principe conservateur des institutions sociales. La véritable force conservatrice d'une société , c'est l'indépendance et la dignité des caractères. C'est là ce que méconnaissent à un degré presque égal les révolutions et les réactions. Les unes comme les autres sont toujours prêtes à briser d'un coup de pied ce qui les gêne. Les corps inamovibles surtout ont le don de leur déplaire , parce que, essentiellement passagères les Unes comme les autres, elles n'aiment pas ce qui les a précédées et ce qui doit leur survivre. Si elles ne peuvent pas supprimer l'inamovibilité, elles la mutilent et la faussent. C'est pourtant dans l'existence de grands corps indépendants que réside le fondement solide d'une société. Des arbres qu'on ne peut transplanter à son gré ont seuls des racines, et, s'ils rendent le sol moins friable , eux seuls pourtant l'affermissent et le protègent. Ces corps sont rares dans notre France dévastée par les orages politiques : nous regrettons d'en voir disparaître un des derniers, celui qu'aurait dû protéger, à défaut d'autre raison, la mémoire de sou fondateur. Il fallait, en effet, que la conviction de Napoléon fût profonde lorsqu'il faisait de l'inamovibilité et de l'indépendance les deux bases fondamentales de rUniversité. Car à lui non plus les résistances ne plaisaient guère ^ lui aussi était porté à croire qu'on affermit tou-
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jours le pouvoir en l'étendant. Lui aussi était porté à faire de Tautorite centrale le pivot de la machine administrative et à forcer ce ressort jusqu'à le briser. Lui aussi avait cette croyance dans la force qui naît du spectacle des révolutions : de telle sorte qu*on pourrait dire avec justice de beaucoup des institutions qu'il nous a laissées , qu'elles ressemblent à la révolution retournée plus qu'à la révolution vaincue. S'il créa donc , avec une faveur marquée et constante, un corps réellement indépendant, ce fut par l'effet d'une de ces inspirations politiques, inimitables traits de son génie qui semblaient parfois lui faire violence à lui-même, l'arracher aux instincts de sa propre nature, et substituer les pensées profondes du monarque aux habitudes impérieuses et parfois arrogantes du dictateur.
C'est que, dans la législation impériale sur l'instruction publique comme dans toute œuvre de Napoléon , un double caractère se retrouve. On dirait qu'une lutte s'est établie entre sa nature morale et son génie politique, et que ses œuvres en portent la trace. 11 y avait en lui l'homme de gouvernement qui voulait fonder pour l'avenir, et, à côté, le dictateur révolutionnaire, encore marqué du sceau de son origine , pressé d'accomplir à tout prix sa volonté et souvent sa fantaisie présentes. L'homme de gouvernement voulait être secondé dans sa tâche par des esprits dignes de comprendre sa pensée et de la poursuivre. Le dictateur révolutionnaire ne voulait qu'être obéi sans être gêné. L'homme de gouvernement comprenait par quels ménagements, j'ai presque dit par quel respect pour la dignité des hommes, s'enracine la vraie stabilité des États : le dictateur avait peine à en subir les entraves. Ce mélange est resté empreint dans l'organisation de l'université impériale. Le monopole absolu de l'État sur l'enseignement, la prétention de mouler seul à sa fiintaisie le cerveau et l'intelligence de la jeunesse, c'est là une idée
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hérîléc de la Convention et qui sent de loin le -despotisme révoltïtionnaire. Mais une fois ce monopole établi, le confier à une cor|)oration enseignante, ayant des conditions de vie spontanée et indépendante, fut une véritable et profonde idée de gouvernement. Nous regrettons de voir aujourd'hui affaiblir un appui de l'État, an moment où il paraît moins disposé que jamais à alléger sa propre responsabilité.
Le décret dii 10 avril de^nîer, qui désorganise tout le plan d'études de Tancienne université impériaile , nous causé un regret du même genre. G'esi encore ici, suivant nous , une des meilleures , une des plus saines parties du système universitaire qui succombe. Il iitiporte d'eu tien saisir l'esprit de ce décret et de ne pas se faire illusion sur ses véritables effets.
Il ne faudrait pas confondre, en effet, le plan réalisé par le décret du 10 avril dernier avec les réformes depuis longtemps sollicitées par de très-bonUès raisons dans le régime de notre éducation publique. Il y a longtemps qu'on se plaint, avec toute raison, que nos établissements d'instruction publique n'offrent aux jeifnes gens qu'une éducation d'un ordre élevé, propre seulement à les préparer pour les conditions supérieures de là société, mais (jui n'est que d'une médiocre utilité au grand nombre qui se destine à exercer des professions modestes, et (jùi sent le besoin de connaissances usuelles et pratiques. E y a longtemps qti'on se plaint qu'il né sort de nos collèges que des aspirants avocats,. savants, médecins, et surtout fonctionnaires publics, et non de bons commerçants, des cultivateurs éclairés, des industriels versés dans le secret des arts mécaniques. 11 y a longtemps qu'on se plaint que réducation publique précipite ainsi au lieu de contenir ce mouvement de folles vanités qui pousse chaque rang de la société à vouloir escalader le rang supérieur, et encombre les carrières brillantes au détriment des emplois
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utiles, n y a longtemps qu'on demande , aii-dessous d^ l'éducation libérale, un premier degré d'éducation professionnelle sérieuse, une éducation intermédiaire, comme on dit en Allemagne et en Belgique, qui prépaie les esprits ordinaires à une existence ordinaire. Nous nous sommes fait , pour notre humble par,t , Torgape de ces plaiRtjes e.t de ces demandes; mais nous nous reprocherions assuré^ ment la sévérité de nos accusations contre ré(j[.gcatiori universitaire, la tén^érité de nos idées dç réformes, si de près ou de loin, directement ou indirectemejit, elles avaienji pu être pour quelque chose dans la cpnpeptjon et rélijijjotion du décret du 10 avril.
Le décret du 10 avril non-seulement ne f^it pas ce que nous osions demander après tant d'autres et tant de meilleures autorités, mais il opère plutôt en serjs contraire. Il ne constitue pas une éducation intermédiaire au-dessous de l'édiicatipn supérieure , une éducation professionnelle au-dessous de l'éducation lil).érale; il constitue seulement deux éducations supérieures et deux éducations liljérales pourvues des niênies droits et des mêmes avantages. Il dédouble en quelque sorte l'éducation libérale ; il en fait deux parts : Tune littéraire, l'autre scientifique; maispes deux éducations , le décret a soin de le dire, sont parallèles et égales l'une à l'autre. Elles aboutissent toutes deux à un diplôme de bachelier, c'est-à-dire à une candidature de carrières brillantes et de fonctions publiques élevées. L'un et l'autre diplôme sont des diplômes de savant : l'yn préparant des avocats, des professeurs de droit et des sous-préfets; l'autre, des médecins, des professeurs de science et des ingénieurs. M. le ministre insiste beaucoup sur la parfaite égalité de prérogatives et d'honijeurs de ce^ deux éducations. Il revient sur ce point avec insistance dans sa circulaire explicative du 24 mai dernier ; « il importe , dit-il , que les familles et les élèves soiept pleinement convaincus que, dans FiinQ comrpe dan^ l'aiatre se,c-
tion , on reçoit une éducation vraiment libérale; on n'a à se préoccuper^ la carrière une fois parcourue , d'aucune idée dHnfériorilé, Chacun aura son mérite propre; mais chacun aussi sera dans son genre un homme complet. » Ces paroles ne laissent point de doute. H ne s'agit en aucune manière de donner une éducation simple à des esprits simples, nés dans des situations modestes, et qu'aucune faculté exceptionnelle n'appelle à en sortir. Le régime universitaire demeure avec son vice propre, que nous avions pris la liberté de lui reprocher, et qui consiste à faire supposer aux enfants qu'ils sont tous nés pour être illustres. Seulement on leur ouvre de bonne heure des voies de célébrités différentes; on leur donne le choix d'être Cuvier ou Chateaubriand, Vauban ou Mirabeau. On dirait qu'on fait subir à l'éducation libérale le jugement de Salomon, et que, pour satisfaire la multiplicité des concurrents, on en veut donner une part à chacun. Nous craignons que la comparaison ne soit plus juste qu'elle n'en a l'air, et que l'éducation libérale ne soit, en (effet, un tout organique qui ne puisse supporter sans pérû* une opération chirurgicale de cette nature.
Pense-t-on, en effet, que ce soit par une fantaisie arbitraire que d'un bout à l'autre de l'Europe l'étude du grec et du latin , c'est-à-dire de deux langues qu'on ne parle plus, et qui n'ont pas même dans leurs vocabulaires la moitié des mots nécessaires pour l'usage des sociétés modernes, soit cependant l'unique et principale occupation de la jeunesse éclairée? D'où est venue, sur quel motif repose celte coutume générale? Est-ce uniquement parce que, dans ces deux langues, la poésie et l'éloquence ont atteint une perfection divine? Mais d'autres langues ont aussi des chefs-d'œuvre poétiques qu'on n'étudie pas sept ou huit ans de suite comme Homère ou Virgile. Pourquoi donc toutes les nations européennes sont-elles convenues de faire de la littérature la première, l'unique nourriture des
îmagînalions enfantines? Pourquoi cette prééminence jusqu'ici reconnue de la littérature, et surtout de la littéra^ ture antique? Il faut le dire : elle tient uniquement à une opinion généralement répandue, et dès longtemps établie : c'est que dans aucun genre, pour aucun emploi supérieur de l'activité et de Tintelligence, on ne devient, sans l'étude de la littérature classique, un homme accompli. Tout le monde est convaincu en Europe que , sans de bonnes études classiques, on ne fait, ni pour les ragt)orts de société, des hommes bien élevés, ni pour le gouvernement des nations des hommes politiques, ni même pour l'étude des sciences des hommes mûrs et formés. Voilà ce qiii maintient dans tous les collèges d'Europe , la supériorité et la prééminence de l'éducation littéraire. Cette pensée que l'éducation classique est la marque nécessaire, le sceau de l'homme bien élevé , est présente chez nous à l'imagination des pères comme à celle des enfants. Elle les travaille incessanmient , et c'est elle qui fait que, dans notre société si économe de temps et d'argent , si pressée d'acquérir et de jouir, les pères consacrent pourtant à l'éducation de leurs fils dix années de sacrifices onéreux, et les enfants, à ce travail souvent aride de la grammaire et de la rhétorique, dix ans de patience et de dégoût.
De deux choses Tune : ou cette opinion est vraie, ou cettJB opinion est fausse; c'est un préjugé absurde ou une profonde vérité , c'est un incontestable résultat de l'expérience ou une sotte tradition de la routine. Suivant qu'on partage ou qu'on repousse cette opinion commune de toute l'Europe éclairée , il faut ou faire de l'éducation littéraire la base de toiite instruction libérale, ou la bannir à peu près complètement de tous les programmes. Il n'y a pas d'intermédiaire. L'utilité de l'éducation littéraire est de telle nature que si elle n'est pas générale, elle est nulle. C'est, pour de certains rangs de la société, une nécessité indispensable ou une superfluité coûteuse. Il faut choisir
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entre ces deux manières de l'envisager. Considérez-vous son rés,ult9t pratique , immédiat , sensible , tangible pour ainsi dire? (1 est à peu près insignifiant. On fait plus de chemin dans le monde avec l'anglais ou Tallemand qu'avec le grec ou le latin, et la chimie appliquée aux arts est beaucoup plus profitable en ménage et en industrie. Jugées de ce point de vue, les études classiques sont du temps perdu, et quel temps ! le meilleur et le {dus précieux de la vie. Ce sont des connaissances de curiosité et d'agrément qui ne conviennent qu'à des gens de loisir ou à des érudits. Il ne faut pas en embarrasser des programmes officiels d'étude. Entrez-vous, au contraire, dans un ordre d'idées plus élevé? Pensez-vous que les études classiques sont la vraie école de l'esprit et des mœurs, que l'analyse des lach gues savantes de T^nliquité, cet impérissable monument du génie humain, est une gymnastique incomparable pour toutes le$ facultés de Tâme et de l'intelligence, que cet exercice seul forme le citoyen com(det, le vir ingenuus de l'antiquité, l'homme bien élevé des sociétés modernes? Dites alors, et vous direz bien, qu'on ne saurait leur consacrer trop d'années et trop d'argent; mais dites aussi qu'elles sont nécessaires, sans distinction, pour toute la jeunesse éclairée. N'essayez pas de les imposer à ceux-ci et d'en dispenser ceux-là, car toutes les professions supérieures de la vie civile ont également besoin d'hon^mes bien élevés, et je ne pense pas qu'un médecin ou un officier veuille en cette qualité céder le pas ni à un avocat ni à un administrateur.
Rien n'est donc plus vain en soi que de prétendi^e inspirer l'amour des lettres à toute une partie de la génération nouvelle et d'en interdire l'accès à une autre partie prise au même degré de la société, et destinée à vivre de la même vie. Rien n'est plus chiiiiérique que l'entreprise d'établir ainsi deux courants parallèles roulant des flots différepts : il faut absolument qu'ils se confondent ou que l'mi absorI)e
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Taiiire. On peut prédire sans s'aventurer que la fameuse bifurcation du décret du iO avril aboutira infailliblement à l'un ou à l'autre de ces deujt résultats : ou bien l'opinion favorable à l'étude des lettres se n)aintiendra dans l'esprit public par la force de Texpérience et du bon sens, et il restera acquis dans la conscience générale que, sans la culture littéraire, on n'est qq'un homme imparfait et incapable de figurer honorablement à la tête de la société, et alors l'éducation scientifique se trouvera en quelque sorte dégradée socialement et civiquement, et aveo elle les professions dont elle est destinée à ouvrir l'entrée ; la médecine, les professions savantes, l'armée même verront dii]ainuer leur considération et déserter leurs rangs, parce que leur éducation première fera planer sur elles Je soupçon d'une grave et irréparable ignorance; il y aura moins de bacheliers es sciences et plus de bacheliers es lettres que jamais; — ou bien, ce qui est malheureusement plus probable sur la pente des mœurs démocratiques, l'exemple donné p^r l'État aura dans les habitudes privées un fâcheux retentissement. En voyant que l'État luimême, cette grande autorité que tout le monde en France est accoutumé à consulter et à imiter en toutes choses, ne paraît pas attacher de nos jours à l'éducation littéraire le même prix qu'au temps passé, en voyant qu'il n'en fait plus, comme autrefois*, la condition de l'entrée de toutes les carrières illustres, les pères de famille ouvriront l'oreille à des calculs d'économie, les jeunes gens à des calculs d'indolence qu'ils ont jusqu'ici repoussés. Ils se laisseront dire que l'étude de la littérature coûte plus de dépense et de labeur qu'elle ne rapporte de profit et même de considération; qu'après tout on peut s'en passer sans inconvénient, et qu'on n'en sera pas moins apte à parvenir à tout ; qu'il est même, pour monter à ce faite où tout le monde veut arriver, des chemins plus coprts et moins rudes. L'ambition, le diémo» de notre société, n'y perdra
rien : elle espérera au contraire se satisfaire à meilleur marché. Peu à peu , avec la connaissance , le goût des belles-lettres s'affaiblira, car les besoins matériels sont les seuls que*la privation excite. Les sentiments moraux s*éteîgnent quand ils ne sont pas cultivés et comme affinés par un constant exercice. La France verra disparaître le dernier reste de son ancienne élégance, et la rudesse des habitudes démocratiques s'étendre sans combat à sa surface. Mais, quel que soit le résultat scientifique ou littéraire , il n'y aura qu'une seule éducation réelle ; Tautre sera illusoire et nominale, parce qu'au fond il n'y a pour des compatriotes, des égaux et des contemporains qu'un seul état moral et intellectuel possible, et qu'il n'y a pas pour des hommes deux humanités.
Entre ces deux alternatives, on voit facilement quel est notre vœu et notre préférence. Nous protestons cependant que c'est à regret que nous nous verrions réduits à établir une sorte de comparaison entre les sciences et les lettres au détriment des sciences. Ces sortes de parallèles nous ont toujours paru de puérils jeux d'esprit, de frivoles thèmes d'antithèse. Pourquoi faire à la main iine hostilité artificielle entre les diverses facultés et les diverses conquêtes de l'esprit de l'homme? Les lettres ont pour ainsi dire porté les sciences dans leur sein pendant ces temps de barbarie où là nature n'était étudiée, et connue qu'à travers les raisonnements d'Aristote ou les rêves de Platon. Les sciônces , en retour, ont donné à la pensée une précision dont les lettres ont fait leur profit. Tout les invite donc à s'imir. Il n'y a que le décret du 10 avril qui les sépare. Avant lui , dîtns les programmes universitaires , les lettres et les sciences étaient réunies de telle manière que les unes faisaient le fond et les autres le couronnement de l'éducation. Elles se donnaient ainsi très-pacifiquement la main : c'est le décret du 10 avril qui les met aux prises. Il nous demande à nous
toiis , pères de famille , il demande à la société entière de faire son choix entre les sciences et les lettres. Nous voudrions bien concilier ces deux puissances et les tempérer Tune par Tautre.' Veut-on pourtant nous forcer à donner la pomme dans ce nouveau jugement de Paris? Notre incertitude sera j»énible , mais ne sera pas longue , et nous préférerons fort à regret , mais sans hésiter, une éducation exclusivement littéraire à une éducation exclusivement scientifique, et cela par une multitude de raisons qui rempliraient aisément un volume. Nous n'en dirons qu'une seule , qui est peut-être de nature à toucher les auteurs du décret et le public auquel il s'adresse. C'est que les habitudes d'esprit que les lettres inspirent à ceux qui s'en nourrissent nous paraissent, quoi qu'on en dise , beaucoup moins dangereuses pour Tordre social , beaucoup plus éloignées des tendances révolutionnaires que celles qui naissent de préoccupations exclusives de la science.
Cette proposition a de quoi surprendre assurément ; car il est reçu maintenant , chez un certain nombre c'e publicistes, que les écoles littéraires ne sont bonnes qu'à produire des républicains en herbe, de jeunes Brutus et de petits Gracques. Il ne manque pas de profonds penseurs prêts à bannir la poésie et l'éloquence de leur république , de leur empire ou de leur religion , à l'instar de Platon , mais avec cette différence cependant que , dans la cause des Grâces et des Muses, ils sont assurément beaucoup plus désintéressés que ne l'était le philosophe grec. Malheureusement l'expérience, cette conseillère pratique, s'il en fut jamais, n'est pas tout à fait de l'avis de ces politiques. L'expérience prouve que l'influence prédominante des sciences est plus à redouter pour une société que le culte même exagéré des lettres. Des deux siècles fameux qui ont fait le renom de la France en Europe, l'un a été celui de l'autorité par excellence; l'autre en a si
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biep sapé ^e principe . que nops ne savons trop aujourd'hui coiTimenten recueillir les débris. Le premier poussa )e culie des lettres , et surtout des lettres antiques , jusqu'à ridolâtrie. Le second, témoin du développement admirable des sciences mathématiques et surtout physiques y s'en laissa en quelque sorte enivrer, jusqu'à vouloir porter dans les recherches mojrales et politiques les procédés de la science pure. Si l'on cherche où furent le code et le législateur de Tiptelligence au kvii'' siècle, on nomme Boileaq et VArt Poétique; ^ la même question, le xviu* siècle répond en montrant d'Alembert et la Pr^éface géométrique de Y Encyclopédie. Pense-t-on que ce soient là des coïncidences fortuites, et qu'il n'y ait ppint de raison logique à ces observations chrpnplogiqges ? La cau§e , spiyant nous , n'est pas difficile à trouver, et c'est dans les qualités principales dont se vante Tétude des sciences qu'il faut la chercher. Ce qui fait le danger des sciences est précisément aussi ce qui fait leur titre de gloire : c'est leur recfierche constante d'une application immédiate et d'une utilité pratique; c'est leur habitude, leur exigence même d'une précision et d'une exactitude rigoureuse; c'est l'esprit de progrès et d'innovation incessant qui les anime.
Nous ne faisions tout à l'heure aucune difficulté de convenir que le profit matériel , l'utilité lucrative , pour ainsi parler, des études classiques é|taient difficile à déterminer. A quoi on peut emplpyer directement dans la vie le grec et le latin, les vers de Sophocle ou les péroraisons éloquentes de Démoslhènes , à quel intérêt on peut placer ce genre de capital , nous serions embarrassés de Ijç dire. Nous savons très-bien, au contraire, que les sciences abondent (en applications utiles, qu'elles ont changé toutes Ips conditions de l'industrie, par conséquent de la production, par conséquent aussi de la richesse des nations. Mais ce (jue pou;5 crajndripns précisénfeplt d une n^|tioa tout en-
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tière abandonnée à Pétnde des sciences, c'est que le point de vue d'une petite , d'une mesquine utilité n'y prévalût, et cela non-seulèment dans Tîntérêt de sa dignité , mais même de sa sûreté et de son repos. Car aucun pehchant, en effet , n'est plus funeste chez un peuple , ni plus rapidement destructeur que celui de tout estîrtier sur le pied d'un étroit calcul de ménage , de peser par livre , sou et denier ce que rapportent les lois , les institutions et les idées. A ce compte , ce sont les plus grandes et les plus salutaires qui périssent, car ce sont celles-là dont l'utilité générale et élevée , sensible seulement sur les grandes masses d'hommes et sur les longues durées d'anné(^s , se laissent le plus difficilement réduire à une appréciation nmnérique. On a dit, par un blasphème, que la petite morale tue la grande. N'aurait-on pas pu dire, avec raison, que la petite utilité tue la grande ? Aussi , remarquez-le hien , c'est toujours avec cet argument de l'utilité que les révolutionnaires de tous les âges ôommencerït à battre en brèche les institutions de tous les pays. A quoi bon , dit le démocrate, la hiérarchie des corps politiques, les grandes charges, les emplois éminents? Ce sont de gros traitements pour peu de besogne ! A quoi bon , dit le républicain, l'éclat du trône , les palais et l'appareil d'une cour? Un président en habit noir prendra l'entreprise dd gouvernement à meilleur marché. A quoi bon , dit le socialiste, Imégalité des richesses, ces grands domaines oii l'on pourrait dessiner tant de champs , ces châteaux dont l'espace pourrait porter tant de chaumières? Ainsi d'abord s'évanouit ce qu'il y a de plus délicat, puis bientôt s'ébranle ce qu'il y a de plus fort dans les États. L'argument de l'utilité avance comme une sape toujours plus près des fondements mêmes de la société. Il ne s'arrête pas même devant ceux de la religion. Tel réformateur trouve les céi^monies trop coûteuses; tel philosophe trouve le catéchisme trop long; tel athée estime que le
monde peut aller sur le roulement des lois naturelles et ne voit pas la nécessité d'un premier moteur. Si le niveau est Temblème de Técu révolutionnaire, ou y pourrait mettre pour devise un cui bono ? inscrit en lettres majuscules.
On conçoit , par conséquent , que lorsque nous enten* dons de prétendus savants (heureusement ce )ie sont pas les vrais savants qui parlent ainsi ! ) demander d'un air hautain : A quoi bon la littérature? nous éprouvions quelque effroi. Cet argument, employé contre instrument le plus efficace de la civilisation du monde , a je ne sais quel air de famille avec ceux qui ont renversé la religion et la monarchie. Le point de vue utilitaire est tout voisin du point de vue révolutionnaire.
Et savez-vous dans quel intérêt il faut se hâter d'abjurer ces sordides considérations d'une utilité purement matérielle? dans celui de la science elle-même. La science, eu effet , la vraie science tient à honneur de prendre rang parmi les préoccupations désintéressées de l'esprit humain. Elle est née du désir de connaître , beaucoup plus que du besoin d'acquérir ; elle est fille de Tamom* du vrai, et non pas de Ti^mour du gain. Il y va de son existence et de ses progrès à rester fidèle à son origine. La recherche de Futilité pratique, exclusivement préférée, ne tarderait pas à la fi^apper de stérilité et de mort. Dans toute science, il y a une application et une théorie, une partie de métier et une partie spéculative : la première parait utile , Tautre parait oiseuse; et cependant c'est celle-là seule qui captive les vastes génies, et d'où jaiUissent un jour, sous Teffort d!une méditation puissante , les découvertes qui fécondent et renouvellent la face de la terre. Il en est dans ces hautes régions de la pensée un peu comme dans celles do la conscience : il faut chercher d'abord la vérité en elle-même et pour elle-même; les promesses de la vie présente sont ensuite données par surcroît. Sous ce rapport, l'union in-
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time dès lettres et des sciences acquiert un nouveau prix, le danger de l<^ur séparation devient plus manifeste. L'étude des lettres est nécessaire pour échauffer sans cesse chez les savants le noble et pur amour de la vérité , et ce feu d'imagination qui suggère les grandes découvertes. Presque toutes les grandes inventions humaines, même scientifiques, sont pressenties et devinées par T imagination avant d'être vérifiées par le raisonnement. L'imagination , comme un pionnier hardi , va de l'avant pour frayer la première route ; le raisonnement vient derrière, la hache à la.main, pour combler les abîmes , jeter les ponts, niveler la surface du sol et déchirer ses entrailles.
Le grand rôle reste pourtant toujours , il est vrai , dans l'étude des sciences au raisonnement , car les sciences ont avant tout besoin de certitude , et , depuis Bacon , elles se font gloire de ne marcher qu'à pas comptés , de ne prononcer que sur pièces probantes et de dédaigner les hypothèses; elles se piquent avant tout de certitude et de rigueur. Le dirons-nous? C'est ce besoin même d'une certitude absolue qui , dans le cours général des affaires humaines , peut rendre dangereuses les habitudes qu'elles font naître chez leurs disciples exclusifs. Nous ne sommes pas les premiers à avoir remarqué que les mathématiques, par exemple , cette sévère école de logique , altèrent plutôt qu'elles n'aiguisent la justesse de l'esprit politique. Nous ne ferons ni satire ni épigramme , en disant qu'il n'est que trop fréquent de voir ceux qui raisonnent parfaitement juste , la craie à la main , auprès d'un tableau , développer à la tribune , avec la même confiance apparente , une série de raisonnements qui portent radicalement à faux. L'explication de ce phénomène est facile* Le raisonnement est un instrument qui dépouille avec une rigueur mécanique les données qu'on lui confie. Si ces données sont certaines et complètes ^ la conclusion est satis-
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faisante ; si elles sont douteiises et défechieases , Tabsurdîté des conséquences se charge de tfiettre eri lamîëre l'incertitude et Tiniperfection. Or, en politique , aucune notion n'est jamais complètement certaine ni certainement complète. On ne sait ni toutes choses , ni le tout de rien. On dépend à la fois et de la mobilité des circonstances que dirige une main mystérieuse , et de la liberté humaine, dont les retours subits, dont les révolutions secrètes sotit enveloppées, s'il est possible, de plus de mystère encore. C'est entre des appërencès souvent trompeuses et des observatiotis toujours superficielles, au travers par conséquent d'un brouillard qu'dn ne peut jatnais tout à fait dissiper que la politique s'avance. Aucun problème politique ne se présente dans les conditions qu'adrait exigé Laplace ou Monge podr le résoudre. Auctme expérience politique ne s'appuie sur cette série d'épreuves minutieuses , patientes, irifailllbles, qui font la légitimité d'une loi physique. Hypothèses nànjlngo, disait Newton avec taéprîs. Quel est le politique qui ne soit Condamné à se décider journellement sur des conjectures et des aperçus? Celte incertitude nécessaire de la politique désespère des esprits formés à la discipline des sciçrices. lis ont soif d'évidence 5 ils la demandent à la vi(; réelle, qui la leur refuse ; ils finissent, pour là trouver, par illuminer leur propre esprit d'une clarté intérieure et factice ; ilsinutilent, ils isolent les faits qu'ils ne peuvent soumettre à leur analyse , en leur laissant leut intégrité et leur complication ; ils les dépouillent de leurs contours nuageux pour les équarrir en figures géométriques dont on puisse combiner la formule. Depuis la constitution de Sieyès, dont un triangle solide était l'emblème, jusqu'à toutes nos combinaisons modernes, où tous les hommes figurent comme des unités égales (ce qui réduit la politique à la plus élémentaire opération d'arithmétique), combien de fois la réalité , coupable de trop de variété 6t de richesse , a été
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sacrifiée pour ce crip^e en holocauste aux a)atbématiq^,es ! Aujourd'hui qjjie rillumination religieuse n'est plus fréquence, elle semble être remplacée par rillmnination mathématique, genre déniai qui sévit fréquemmeQl; dans nos écoles savantes. Regardez passer cet homme à l'œil fixe, à l'air hagard, dopt tout rinlérieur atteste unp négligence général^ et gpe préoccupation exclusive ; je parje qu'il s'est posié Mïie équation politique dont il dégage l'inconnue. Vous me dire? que c'est peut-être un tribun qui médite un discours de club , ou un poète qui compose ua chant dérpocratique. Vous me direz que , si les sciences engendrent les systèipes , les lettres enfantent la déclamation ; que , si les sciences exigent une précision excessive , les lettres apprennent à se payçr de nîpts ; que , si les uns foqt d(S3 esprijls trop absolus , les aujlres aussi les rendent trop vagues. D'accord. La conclusion, c'est qu'elles se font rputuellemenj un contre-poids salutaire, et cette nouveUe raison vient frapper, avec la monotonie d'un marteau s^r "^^ enclume , contre la distinction malheureuse imaginée par le décret du 10 avril.
Veut-on epcore un autre exemple des analogies trompeuses que la science suggère , lorsqu'on transporte sans piénagemept ses procédés dans la sphère des intérêts politiques? Il serait facile d'en dpnner. A qui pense-t-pn , par exemple, q^'op ^it.jdji cette illusion funeste de la perfectibilité indéfinie et uuiverselle de la nature humaine, celte confiance absolue daps le progrès, qui régnaienf. chez les maîtres de l'Assemblée constituante et leur inspiraient , popr leur malheur, un superbe dédain du passé? N'est-ce pas toujpurs aux progrès des sçiiçnces qu'ils empruntaient feurs comparaisons? N'est-ce pas à cette source qu'ils puisaient leur espérance? N'estce pas ^u pom des progrès de la médecine , qu'à la veille de rinvention de la guillptine, on y entendait exprimer sérieusement Tespoir de voir un jour effacer la iport du
nombre des nécessités humaines? N'en doutons pas, les pas étonnants faits par la science au xyiu* siècle avaient contribué , plus que toutes choses , à inspirer à cette génération héroïque mais emportée de ilS9y cette ivresse de progrès dont le réveil fut baigné de sang et de larmes. Et dans le fait, depuis le commencement du siècle dernier, la marche des sciences, une fois assurée sur la logique d'une part , et sur l'observation de Tautre , n'avait été qu'un progrès continu ; elle s'avançait du connu vers l'inconnu , s' arrêtant quelquefois, ne reculant jamais. Les progrès de la veille enfantaient ceux du lendemain. Son trésor se remplissait toujours sans se dépenser jamais. Séduit par cette analogie, le xviii^ siècle espérait, au moyen d'une révolution rationnelle, imprimer le même mouvement aux sociétés politiques. Tl traitait les traditions des autres âges comme la science avait eu le droit et l'aiidace de traiter l'héritage de préjugés laissé par Aristote à la scolastique. Héritiers de ce siècle d'aventures, nous avons appris à nos dépens que le doute méthodique n'est pas précisément le moyen de faire des institutions solides , et que le durable progrès politique se fonde sur le respect non pas servile, mais intelligent du passé. Sur ce point, la littérature, mieux écoutée, eût pu faire entendre d'utiles leçons. La littérature est l'amie du passé : assise au pied de ses monuments, elle y adore ses dieux, elle y révère ses maîtres. Tandis que le moindre apprenti naturaliste ou astronome aspire à savoir aujourd'hui autant et demain plus que Laplace et Cuvier, la littérature relit Homère sans espoir de l'égaler. D'ailleurs , habituelle expression des passions de l'homme, elle est devenue par là la dépositaire de son expérience. « Je veux bien le suffrage universel , me disait un jour un homme d'esprit, à la condition d'y compter les voix des morts. » La littérature est l'écho de cette voix des morts prolongée à travers les siècles.
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Nous pourrions continuer ce débat, mais nous craindrions , en nous animant à sa poursuite y de paraître faire le procès des sciences , tandis que nous ne voulons qu'instruire la cause du décret du 10 avril. Concluons donc , il en est temps; mais concluons que les véritables dangers politiques qu'on peut redouter dans Téducation de la jeunesse naissent bien plutôt de Tétude des sciences que de la culture des lettres. La poursuite âpre des intérêts, le dédain des traditions, la tendance à fonder des sociétés politiques comme des villes nouvelles, en rasant le sol et en traçant les rues au cordeau, avant tout et plus que tout, Toubli des choses d'en haut et la pensée constante des biens de la terre, voilà les véritables auxiliaires de l'esprit révolutionnaire parmi nous. L'intérêt, voilà la fibre sensible d'une société démocratique: le gain et le progrès, voilà ses vœux légitimes qui deviennent aisément sa passion et sa chimère. Faire appel à ces divers sentiments dans un âge trop tendre , faire briller ces espérances sous des couleurs trop vives, voilà l'écueil que doit éviter une éducation libérale. Elle doit retenir la jeunesse et non la précipiter sur la pente des convoitises et des illusions qui l'attendent. Et c'est sous ce rapport que nous préférons l'éducation littéraire, ce culte désintéressé du beau, à l'éducation scientifique, trop pressée d'agir, de produire et de profiter. NousQ^ons penser que les craintes que nous exprimons sont plus sérieuses que les peurs imaginaires qu'on se fait, nous faire sur les inspirations républicaines ou païennes de Péducation classique. Nous ne craignons pas beaucoup de voir la jeunesse de nos jours s'enthousiasmer pour la république de Sparte ni quitter le Dieu de chrétiens pour le^ divinités de Rome et d'Athènes. Les chemins de fer et l'industrie font plus de socialistes que la lecture de la 0^ropédie et des lois de Lycurgue. Mammon a plus d'adorateurs que Minerve ou Apollon. Parce que dans les clubs de d793, on l'appelait Brutus et Agricole, parce que
des rhéteurs en débauche y défigiir^îent des passages des Concion€Sj alloDS-nons loédire gravement de Téloquence viatique? Mais prenez garde : Uen faisaient autant de TÉvangile, et PawUe D^smoulîn^i ^n mourant^ accolait au nom du Christ la grossière qualification des socialistes de son temps. Les révolutions abusent de tout : elles souiH^pt toutes lies fleurs qu'elles touchent. Mais il s'agit de savoir . de quelles substances elles se nqurrissent. De bonne foi , à qui fera-(-on croire qu'elle fut républicaine et païenne , Féducation qui a marqué de soq empreinte tpus les hommes du xm*" siècle? De quelque train que les réactions s'avancent, de quelque ardeur monarchique que nous soyons aujourd'hui apimés, ne sqyons pas phis royalistes que Louis Xl\j la dose est déjà \nen suffisante. Le reste n'est qu'upe de ces évolutions politiques si fréquentes parmi nous , et qui promène nos écrivains de paradoxe en paradoxe. Nous engageons fort les maîtres de la jeunesse à ne pas essayer de les suivre; ils y perdraient inutilement haleine. Plu^ la politi que autour d'eux est bruyante et mobile, plus il convient à l'éducation de la jeunesse de se retirer loin des passions contemporaines dans ces sereines régions des lettre^ antiques , où elle peut de sang*froid étudier les lois éternelles du cœur humain. A cette distance et de nos mœurs et de nos idées , la littérature ne peut plus être ni un foyer d'émotions brûlantes ni un arsenal d'allusions politiques : elle n'est qu'une source int^issable de douces jouissances. Plie preud le caractère de la beauté idéale qui couvre conune d'un vêtement de lumière les statues du Vatican et fait tomber les troubles des sens conune les orages de l'âme.
Maisrevenpnsetterminons. En commençant cet examen nous ne pensions pas le finir avant d'avoir sous les yeux la loi nouvelle, dojfïl les journaux offici.elsnous avaient déjà fait connaître l'esprit^ et qui devait sans doute former le complénient des deux décrets du 9 mars et du iO ayril.
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Nous l'aurions soumise en toute liberté à une critique réfléchie et modérée. Le projet de loi n'a pas paru. Des (Jifficultés dans lesquelles il ne npusest pas permis (le pénétrer en ont déterminé rajournement sinon le retrait. Nous ignorons, nous devons ignorer profondément de quelle nature est l'opposition qui a suspendu la résolution officiellement annoncée du gouvernement. Suivant tel journal, ce sont les intérêts universitaires qui ont réclamé : suivant tel autre, c'est Tépiscopat qui a fait parvenir de riespectueuses observations. JJn troisième enfiji admet les deux versions , et dans ce concours d'oppositions diverses trouve la^ preuve que le projet était conçu dans un sage esprit de transaction. Il est, en eflet, dansTessence d'une ^transaction de ne donner complètement raison à personne, de contenter tout à ja fois et de mécontenter les deuji parties adverses dans une cerlain/B proportion. Mais tout dépend de la proportion. Il ne faudrait pas que des deux parts le mécontentement dépassât ou égalât seulement la satisfaction.
Qupi qu'il en soit , le projet de loi n'étant ni cpmplétement publié, ni définitivement abandonné, il est irnpossible d'en examiner les détails, mais il n'est pas interdit, et il n'est peutrêlre p^s inutile de faire part au public et aux amis sincères de la liberté d'enseignement de quelques observations importantes. Si la prudence qui les suggère est vaine, si la précaution est inutile, elles seront comme non avenues, et personne plus que nous ne sera heureux 4e les retirer.
Si la presse nous a bien informés, le projet de loi contient deux dispositions" principales. Il pose un grand principe , il admet une grande exception. Ce principe c'est le rétablissement de l'autorisation préalable , c'est la suppression par conséquent de la liberté d'enseignement. L'exception, c'est la permission d'enseigner, laissée à l'église catholique , en pleine latitude , te droit d'autoriser remis aux
évoques. Le principe, c'est le monopole de l'État ; l'exception , c'est le privilège de l'Église. ^
Que faut-il penser du principe ? Je le demande à tous les esprits éclairés qui, depuis trente ans, ont écrit, pensé, parlé, réfléchi sur cette matière : je le démande hardiment aux deux opinions qui se sont livré de si longs combats , uniquement sur la limite et le degré de la liberté ? Que fautil penser du principe qui permet , qui ordonne même à rÉtatde se substituer au père de famille, de lui enlever ses enfants, pour les former d'après un type uniforme et jeter leur esprit dans un moule officiel? Que faut-il penser du principe qui lève sur la famille une sorte de conscription intellectuelle, et fait entrer de force une génération dans un ordre d'idées, de sentiments et de croyances, comme on fait emboîter le pas à des recrues ? Il faut penser, suivant nous, qu'un tel principe écrase l'État du poids d'une responsabilité impossible à supporter, et détruit la sainteté de la famille. Il faut penser que ce principe se rattache au système générai qui concentre dans TÉtat tous les droits des individus et tous les devoirs de l'activité sociale, que l'État seul professeur est père de l'État seul industriel et de l'État seul propriétaire. Tout État, en effet, qui ne regarde pas la famille comme son vrai fondement, qui se regai'de lui-même comme autre chose que comme le mandataire des familles, leur protecteur obligé , leur tuteur responsable , qui croit avoir le droit de remanier la famille et de la façonner à son gré, cet État-là est socialiste, qu'il le sache ou non, socialiste à une ou plusieurs têtes, socialiste despote, ou socialiste anarchique. 11 fait tourner contre la société la force même qu'elle a remise entre ses mains.
Voilà notre opinion sur le principe. Toutes les exceptions du monde ne la modifieront pas. Les exceptions, les plus grandes même et les plus hautes, retardent , mais n'arrêtent pas les conséquences d'un principe. Dans le principe d'une loi réside sa vie organique. C'est celle-là que le