‹ Études morales et littérairesChapitre 13 sur 22 · ANTONIO FEREZ ET PHILIPPE II · texte numérisé non relu

ANTONIO FEREZ ET PHILIPPE II

— Juin 1846 —

L'histoire d'Eapagae est un terrain familier à H. Mignet, il Ta déjà parcourue dans bien des sens, il y revient encore aujourd'hui et ce n'est pas sans doute pour la dernière fois. Si peu qu'on ait passé la frontière des Pyrénées, on conçoit sans peine, en effet, l'attrait irrésistible que r Espagne peut exercer sur Timagination d*un historien. Un pays aux portes du nôtre , qu'une dynastie française gouverne depuis un siècle et demi , que des armées françaises ont traversé deux fois en trente ans, qui emprunte aujourd'hui tout de la France, habitudes sociales, formes de gouvernement politique et mouvement littéraire, et qui est cependant demeuré tellement différent de nous qu'il

i. A propos da Utre de H. Hignet

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nous prend chaque jour à l'improviste par ses brusques évolutions ; un pays longtemps voué au mystère, aujourd'hui ouvert à tout le ntopdOi mais qui reste , en dépit de la liberté de la presse et de la tribune, aussi difficile à pénétrer que s'il supportait encore le fardeau de l'inquisition; un pays, par conséquent, dont le passé renferme tant de choses inconnues, et le présent tant de choses inexplical^les; quelle mine inépuisable ppur des recherches historiques ! que de secrets à découvrir ! que de pro blêmes à résoudre ! que de spéculations et d'anecdotes ! quel intérêt romanesque et politique! Comme on doit pouvoir là satisfaire la curiosité passionnée d'un érudit, exercer le coup d*œil étendu d'un historien philosophe de récole de Montesquieu et de Voltaire ! M. Mignet est Tun et Tfiptre à un degré émipept et dans upe pvopQrtipo parfaite ; nul ne suit avec plus de conscience, dans le labyrinthe des archives d'Europe, le fait le plus imperceptible d'une vie, le trait le plus léger d'un caractère ; nul ne recueille plus avidement la moindre lueur qui perce la nuit des siècles passés; mais nul aussi n'embrasse plus aisément d'un regard l'histoire entière d'une nation et ne trace d'une main plus ferme les grandes lignes qui en forment le cadre, il est le seul, en un mot, qui, dans notre époque d'agitation et de hâte, puisse continuer ces grands monuments d'érudition qui s'élevaient autrefois dans le silence des monastères ; mais c'est pour lui aussi que semblent avoir été écrites ces belles paroles par lesquelles Fonte* nelle, il y a cent ans, f)écrivait dans une langue foiie et gracieuse, qui vieillissait déjà, la philosophie de Thistuire qui se fûrm^it à peine : Un homme de oetta tvempo a j( disait-il ^^ parlant de Leibnitz) qui est dans l'étiide « de riiistûire, en sait tirer de certaines réflexions génér « raies élevées au-dessus de l'histoire môme } et d^ns cet « amas confus et immense de faits il démêle un ordre et « des liaisons délicates qui n*y sont que pour lui. Qè qui

GAITIQUB lITlBBAimB. M

a l'intéresse le plus, ce sont les origines des nations, de a leurs langues, de leurs mœurs, de leurs opinions^ c'est a surtout rhistoire de Fesprit humain, et une suceessibn « de pensées qui naissent dans les peuples les unes après « les autres, ou plutôt les unes des autres, etjdont l'enchaf* (i nement bien observé pourrait donner lieu à des espèees « de prophéties. »

Ce sont ces qualités souples et variées que M. Mîgnet a portées dans Tétude féconde de rhistoiFO d'Eâpagne; et chacun sait le profit que la science en a déjà tiré. Il y a dix ans, dans une introduction placée à la tête des correspondances diplomjitiques de Louis XIY, quelques phrases lui suffisaient pour mettre en regard, daiisun frap^ pant et énergique parallèle, le déclin continu de la maison d'Autriche au wiv' siècle, et Téclat toujours plus vif, la sév0 toujours plus abondante de la famille de Bourbon. Aveô quelques lignes et quelques portraits, il nous faisait trouver naturelle celte étrange révolution d'événements qui amena à Madrid le petit-fils de Henri lY, moins d'un siècle après que les États de la Ligue avaient offert la couronne à la fille de Philippe IL Grâce au pinceau rapide et brii- Imt de rhistorien, ces quatre règnes lamentables de la maison d'Autriche ne nous paraissaient plus que comme le lent et fatal progrès d'un mal de langueur dans un grand corps exténué, et nous croyions voir TEspagne elle-même tout entière, étendue et gémissante, l'œil éteint, Tesprit voilé de nuages et l'imagination remplie de fantômes, sur le lit d'agonie de Charles IL Le petit résumé qu^l publia aujourd'hui est d'une nature toute différente : c'est comiAd l'autre bout de la chaîne, l'autre extrémité du genre histoiique; c'est un simple épisode, presque une anecdote d'un seul règne; c'est la querelle, peut-être même la rivalité d'amour d'un souverain avec un ministre. C'est une intrigue de cour qui ne s'élève qu'un moment à la hauteur d'une affaire politique* L'intérêt tient à la hiinatie des

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détails, à la scrupuleuse exactitude des portraits, à la forme dramatique du récit. II faut savoir si la princesse d*Eboli était belle, bien qu'elle fût borgne; si Antonio Ferez avait une maîtresse, bien qu'il aim&t sa femme. Il faut ensuite donner à ces personnages ainsi disséqués , puis recomposés membres par membres, la vie, la couleur et le mouvement : il faut donner à ce procès-verbal du passé la vivacité d'un roman. M. Mignet a suffi à cette nouvelle tàcbe comme à la première ; ce que la vie d'Antonio Ferez contient de renseignements variés sobrement exposés , et laisse supposer par derrière de savoir prudemment contenu, effraie Timagination. Mais toute cette vaste érudition est vivement emportée dans un récit qui ne laisse pas un instant languir rintérét , ni l'attention s'égarer. On suit sans pouvoir s'en détacher cette longue lutte de deux complices d'un même meurtre : Tun sur le trône et Tautre dans le cachot ou dans l'exil, se dénonçant réciproquement à la justice de Dieu et à Topinion des hommes. Rien ne manque au charme d'un tel récit, ni Toriginalîté des caractères, ni le pathétique des situations, ni le piquant et parfois le scandale des anecdotes, ni même cette leçon morale que Tantiquité demandaifà toutes les fables; et Antonio Ferez, dans les trois phases de sa vie , cité devant Tinquisition pour le crime même qui lui avait été commandé , plus tard miraculeusement échappé des prisons et intéressant les peuples et les rois dans sa cause, puis les fatiguant enfin de ses rancunes et de ses intrigues, et allant mourir dans l'oubli, montre tour à tour tout ce qu'une résistance légitime a de force, même dans un temps d'oppression, et tout ce qu'il y a de misères dans un pouvoir acheté par des complaisances et dans les efforts prolongés d'une ambition stérile.

Et, qu'on le remarque, ces deux publications d'un genre si différent forment un contraste , mais ne sont point en opposition. Elles s'accordent au contraire, elles s'appuient

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à merveille; Tune sert à l'autre, Tune vient naturellement s'enchâsser dans l'autre. Dans Tune comme dans Tautre, Philippe II est le grand personnage; on dirait le héros, si ce nom pouvait lui convenir. C'est Philippe II qui remplit et bouleverse toute Thistoire de la maison d'Autriche : après sa mort, sa politique survit, son ombre plane sur ses descendants. C'est Philippe II aussi qui torture toute cette vie agitée d'Antonio Perez, tour à tour instrument et victime de sa tyrannie cauteleuse et capricieuse. Dans Fun des tableaux on voit ce qu'il a fait, dans Tautre on voit comment il s'y prenait pour faire ; dans Fun on apprécie ses œuvres et dans Tautre on assiste à son travail : ce sont, par conséquent, deux écrits qui se complètent, c'est le même homme vu de loin ou de près, sur la scène ou dans les coulisses. M. Mignet, si connu par le rigoureux, et quelquefois un peu systématique , enchaînement de ses idées, ne nous pardonnerait pas de ne pas reconnaître le lien qui unit ces compositions entre elles, et de ue pas tirer de leur comparaison les lumièi'es qu'elles sont destinées à se prêter réciproquement.

Étes-vous entré, en effet, sur les pas de M. Mignet, dans ce conseil de Philippe II, dont, un par un, il vous fait connaître tous les membres; assistez-vous aux entretiens secrets d'Antonio Perez et de son souverain , vous reconnaissez à l'instant la politique qu'il vous expliquait naguère, les fautes qu'il a signalées, le germe des maux qu'il a dépeints. Voilà bien cette politique toute tendue, pour ainsi dire à rextérieur, déjà embarrassée par la grandeur démesuj'ée et indigeste d'un empire créé par le hasard, sentant déjà s'ébranler l'unité factice de tant de conquêtes éparses, et cependant, sur ce fondement ruineux, rêvant d'élever encore des conquêtes nouvelles. Dès l'abord nous entendons gronder la révolte de la Flandre : la douceur de l'infante Marguerite a encouragé les grands sans les apaiser : les sévérités du duc d'Albe ont exaspéré la popula-

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