AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
— Mars 185t. -
C'est une bonne fortune pour la critique que de rencontrer un livre dont le succès ne lui est pas dû et dont elle n'a pas la réputation à préparer. Dispensée de faire valoir les mérites de Fauteur (tâche parfois ingrate et toujours suspecte de complaisance ), elle peut donner à son examen un caractère plus sérieux. Que si ce livre agite les plus hautes questions dont Tintelligence humaine puisse être occupée, si la faveur même dont il jouit
t. A propos des Éludes philosophiques sur le Christianisme, par M. Nicolas.
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est un signe des temps propre à jeter la lumière sur les sourdes dispositions de Tesprit public, l'intérêt est plus grand encore : ce n'est plus Fouvrage qu'il s'agit d'apprécier, ce sont ses lecteurs j ce n'est plus l'écrivain, ce sont ses juges eux-mêmes qui, ppur un instant, sont en cause.
Tels sopt le^ piotifs qui nous ont ^éeidé à arrêta un instant l'attention sur les quatre volumes publiés il y a sept ans déjà par M. Nicolas, alors simple magistrat à Bordeaux. Les Etudes philosophiques sur le Christianisme, dont tout un public frivole connaît peut-être à peine le nom, comptent quatre éditions déjà épuisées, dix mille exemplaires entre les mains des lecteurs. Une vaste contrefaçon belge les répand chaque jour en Europe. C'est un fait assurément fort curieux que le sort d'un livre offert ainsi au public restreint d'une ville de province, et qui, remontant le cours naturel des idées, a fait tranquillement son chemin de Bordeaux à Paris, pour prendre place $iu foyer de plus d'une famille et dans le cabinet de plus d'un homme d'affaires. Le silence gardé sur son compte même par beaucoup de journaux religieux ajoute à cette singularité. Il n'y a. point eu de caprice de mode, point d'esprit de paru pour le faire valoir. C'est de 1843 à 1848, au milieu des vives préoccupations de l'opposition politique, pendant que la lave révolutionnaire fermentait sous nos pas, c'est au bruit des productions d'une littérature insensée, qui attestait, en l'enflammant , le délire des intelligences , qu'il s'est trouvé en France des lecteurs nombreux pour un ouvrage de longue haleine, d'une composition calmie, d'un tissu solide^ dont le titre seul éloignait tout intérêt de curiosité. Rien n'atteste mieux de combien de courants contraires est incessamment traversé le soi instable et tourmenté de noire France. L'explosion qui, en balayant tout à la sui^ face, a laissé voir au jour toutes ses veines, permet d'étu-
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dier ce travail intérieur avec une clarté inaccoutumée. Nous ne ferons pas tort au mérite, à notre avis trèsdistingué, de Touvrage de M. Nicolas, en recherchant, en dehors de son contenu même , la première cause d'un succès si original. Ce qui a valu aux Eîudts phiîoso" phiqnes reslîme sérieuse qu'elles ont conquise, c'est moins encore le rare talent de Fauteur que Tintelligence qu'il a montrée du public auquel il avait affaire. C'est surtout la franchise avec laquelle sont comprises et remplies les saines conditions d'une apologétique chrétienne présentée à la société française du m« siècle. Malgré de remarquables qualités de style, — une chaleur naturelle, élevée par moment jusqu'à l'éloquence et toujours exempte de déclamation, — une imagination vive et pourtant sobre, et enfin, ce qui fait le charme principal d'un écrivain, un rapport exact, personnel , pour ainsi dire, entre la pensée do Tauteut et son langage, — point de phrases de convention, point d'expressions puisées dans le répertoire commun dés idées courantes, — tous ces mérites réunis ne font point encore de Touvrago de M. Nicolas, à proprement parler, un ouvrage littéraire. Préoccupé de convaincre, l'auteur va souvent plus avant et plus loin qu'il ne faudrait uniquement pour plaire. Bien qu'il porte dans les questions morales deux vraies qualités de philosophé, la sagacité et le bon sens, son œuvre n'est pas non plus rigoureusement philosophique dans l'acception un peu pédantesque que, d'après l'Allemagne et ses imitateurs, nous donnons aujourd'hui à ce mot. Il n'a point ce cortège parfois pesant d'érudition que Técole éclectique a ramassé dans ses constantes excursions à travers toutes les erreurs passées de l'esprit humain. Il tf a pas non plus ce langage technique qui donne plus de précision à tous les mouvements de la pensée, mais les rend aussi moins naturels et moins libres. Aucun appareil scientifique ne vient s'interposer entre l'esprit et la vérité
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pour en prévenir le contact intime et direct. Quelque rigueur peut manquer, par conséquent, à rexposition des grands problèmes philosophiques; mais l'amour passionné de la vérité circule et anime tout de sa chaleur. On sent un esprit, mieux encore, une âme directement engagée pour son compte dans l'étude pleine d'angoisses qu'elle veut vous faire partager. C'est un homme d'un sens et d'un cœur droit, élevé comme l'un de nous, parlant notre langue commune, et faisant sous nos yeux, à ciel découvert, ce travail de recherche et d'examen intime que plus d'un peut-être a commencé à portes closes dans le secret de sa conscience. Du sein de cette société malade et troublée, qui, depuis soixante ans gouvernée par sa raison seule et fatiguée de ce gouvernement trèsinstable, voudrait l'assujettir à quelques règles sans y renoncer tout à fait, qui voudrait commencer à croire sans perdre l'habitude de comprendre , un de ses enfants s'est élevé pour lui adresser la parole d'après son expérience personnelle et lui apprendre comment les bases chancelantes de la raison peuvent être en même temps couronnées et affermies par la foi, comment la liberté peut; sans rien perdre de son élasticité et de sa force, se plier sous le joug de l'autorité.
L'accord de la foi avec la raison, de la liberté d'esprit avec l'autorité spirituelle, tel est le but que poursuivent avec une ardeur infatigable les longs développements de M. Nicolas. Preuves extérieures, preuves intrinsèques, étude des traditions populaires et des instincts moraux, rÉglise, aperçue du dehors, dans toute la majesté de son édifice consacré par les âges, les profondeurs de la conscience illuminées aux clartés du dogme, tout sert, entre ses mains, à mettre la raison consciencieusement interrogée du parti de la foi. Tout tend à faire monter son lecteur à ce degré qui est, selon lui, le point suprême d'élévation de l'être humain, une foi raisonnée et une
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soumission libre. Son ]ivie est un long dialogue entre la foi et la raison, et c'est pour cela qu'il a trouvé dans notre société tant d'auditeurs pour écouler l'entretien.
Cette société, en effet, il est permis de le dire, elle semble Tincarnation de la raison humaine avec ses grandeurs et ses misères. L'histoire des soixante dernières années de la France, c*est l'histoire tantôt glorieuse, tantôt humiliée, toujours agitée de la raison. Depuis le jour où la France a, du même coup, secoué tous ses préjugés et rasé par le pied ses institutions, elle s'est mise tout entière à la discrétion de sa raison. Cette grande aventure développe devant nous toutes ses phases. Nous avons vu successivement la raison impétueuse balayer tout devant elle, puis la raison, corrigée par plus d'une expérience et meurtrie par plus d'une chute, ramasser parmi les ruines qu'elle avait faites des matériaux pour construire à son tour. Après avoir mis Fautorité politique dans la rue. elle lui avait rouvert des palais encore mal fermés à la foule ; après avoir jeté au vent toutes les richesses du sanctuaire, elle a relevé à l'idée abstraite et philosophique de Dieu un autel dépouillé. L'œuvre sociale du consulat, qui subsiste encore autour de nous, fut une œuvre de raison élevée jusqu'au génie ; la philosophie spiritualiste qui a régné en France dans ces dernières années est une tentative de la raison pour atteindre à la puissance des vérités religieuses; mais Tune et l'autre ont la raison pour inspiration et pour base. Dans le grand nombre de nos lois, il n'en est pas une qui ne soit précédée de son exposé des motifs; dans le petit nombre de nos croyances, il n'en est pas une qui ne marche accompagnée de sa démonstration logique. Nous ne faisons rien par tradition, et ne croyons rien sur parole. La révolution, dès ses premiers jours, avait donc bien nommé l'objet de son culte; nous n'adorons plus. Dieu merci , la raison sous la forme d'une fille de joie célébrant une bacchanale ; mais, sous des attributs
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plus décents, elle n'a pas cessé d'être la seule divinité qui préside à nos destinées.
Il n'y a pas longtemps que c'était pour nous et pour elle un sujet d'orgueil. Nous étions raTÎs de tout comprendre si clairement, et en nous et autour de nous ; nos regards se plaisaient à ne rencontrer nulle part ni ombre ni mystère* La cité politique, tracée au cordeau d'après un plan raisonné , formée de bâtiments tout neufs , brillait d'un éclat qui semblait promettre la solidité. Elle n'avait plus , il est vrai 9 ses vieux remparts, mais elle n'avait pas non plus de rues tortueuses et sombres : tout était droit , aligné, et laissait pénétrer à flots la lumière. Bien qu'on eût fermé à Tintelligence les trésors de la tradition ^ elle semblait avoir trouvé en elle-même des sources intérieures de poésie et d'éloquence. La morale même avait substitué à l'autorité révélée je ne sais quels instincts honnêtes ^ aidés d'un calcul sensé ^ qui suffisaient à étendre sur la société un vernis de régularité médiocre et uhiforme. Vertus, talents, bien-être 9 la raison semblait ainsi avoir tiré tout de son propre fonds; elle avait repeuplé le sol aj^ès Tavoir dévasté. Gomment elle est sortie tout d'un coup de cette flatteuse illusion, nous n'avons pas besoin de le dire. Entre les égarements de la littérature et les convulsions de la politique, entre les passions des hommes et les folies des systèmes > il s'est trouvé qu'à un jour donné le bon sens avait produit le déUre , et la logique enfaiité la contradiction; il s'est trouvé qu'une société, tout entière fondée sur la raison 9 courait risque de devenir la moins raisonnable du monde.
Un grand discrédit en est résulté pour la raison. Elle a été abandonnée par ses alliés naturels et condamnée par ses enfants mêmes. Il y avait longtemps que les imaginations vives et les âmes ferventes se plaignaient d'elle. Ceux qui étaient impatients d'émotions et de mouvement la trouvaient lente et bornée; ceux qui avaient soif d'aimer
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la trouvaient froide. Mais aujourd'hui les premiers à T^ccuser sont les gens sages , ceux qui ne demandent qu'à vivre en paix et se contentent de peu en fait de sentiments. Les calculs , même égoïstes , trompés ^ les intérêts, môme matériels, ébranlés, s'en prennent à elle de leura désappointements. C'est un cri général pour demander quelque principe plus élevé et plus solide que ceux que la raisou peut fournir. De toutes parts la raison est maudite, de toutes parts aussi la religion est invoquée par les soupirs des âmes élevées déçues dans leurs espérances, par les cris de terreur des affections inquiètes , quelquefois même (ô profanation ) par Tâpre clameur de la cupidité trompée. Si la religion était, comme on le croit généralement, la rivale et l'implacable ennemie de la raison, si elle avait souci d'exercer des représailles d'amour-propre, il n'y eut jamais de moment plus favorable pour se donner l'amer et stérile plaisir de la vengeance.
Faut-il saisir au vol cette occasion? Faut-il prendre au mot ce découragement générait La religion n'a-t-eUe nen de mieux à faire qu'à triompher de cet abaissement de la raison? n'a-t-elle qu'à recevoir les aveux d'une société repentante? Nous ne le pensons pas. Il ne serait, suivant nous, ni prudent ni juste d'abuser de la leçon sévère que les événements contiennent, pour passer en quelque sorte sur le corps de la raison humiliée. Après tout, cette société a beau mal parler ai^ourd'hui de la raison , elle n'en a pas moins été conçue, faite, formée par l'exercice indépendant de cette raison seule; elle n'en est pas moins pénétrée par la raison dans tous ses pores, imbue de raison dans la moelle de ses os. Ne croyons donc pas trop, vite aux anathèmes que lui arrache un moment de dépH ou de souffrance. On dit du mal de soi-même dans ua jour de péril ou d'abattement; que le danger s'éloigne oi^ que la force revienne , on court après ses paroles , oa trouve surtout très-mauvais qu'un ftutre les rappelle et
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s'apprête à tirer parti de nos aveux. li ne faut pas fonder beaucoup plus d'espoir sur les querelles que notre société, rationaliste par essence, cherche aujourd'hui à la raison. Donnez-lui le temps de respirer, el ellese renaettra à raisonner et à déraisonner aussi de plus belle. Si ce découragement d'ailleurs était aussi profond qu'il est vif dans son expression , si la France en était venue à passer condamnation sur le principe de tout ce qu'elle a fait et cru depuis cinquante ans, nous ne savons si le vide laissé par la raison serait aussi facilement qu'on le pense comblé par la foi. Ce serait faire injure à la foi que de supposer qu'elle peut, sans miracle, naître de la source impure du dégoût. Ce que les révolutions, par leurs brusques revirements, ont ébranlé dans nos âmes, ce n'est pas seulement la faculté de raisonner, c'est aussi la faculté de croire. L'une et l'autre supposent une certaine virilité d'âme , une certaine jeunesse de sentiment qui s'accordent mal avec ce mélange de satiété et de fatigue dont tout le monde est atteint aujourd'hui. Le malaise que donnent le tourbillonnement confus des événements devant les yeux et l'agitation monotone du sol qui nous porte agit sur le cœur au moins autant que sur Tintelligence. C'est un affadissement généra] qui ôte à toute vérité son effet, au sel de la terre sa saveur. S'il est possible que la foi naisse chez un individu uniquement du désenchantement des ambitions et des espérances, c'est que ce retour coïncide avec l'âge naturel du repos et l'affaiblissement graduel des passions; mais cela n'est pas possible pour une société qui a toujours une tâche à remplir, et à qui chaque génération apporte un contingent d'activité et de passion. Quelques aveux incohérents et entrecoupés, de sinistres pressentiments, un vague désir de paix , ces douteux indices de la conversion d'un mourant, ne suffisent pas pour faire couler dans les veines d'une société vieillie le sang nouveau d'une régénération morale.
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Nous concevons pour la religion un meilleur parti à tirer de la réaction actuelle des esprits que le simple plaisir de voir la raison dans l'embarras; nous imaginons pour ses défenseurs un plus noble rôle à remplir. La raison est fort désappointée du mauvais succès de ses efforts : au lieu d'essayer de l'écraser (les convulsions de son agonie seraient encore redoutables), c'est à la religion de lui proposer sur des bases équitables une alliance qui la relève et raffermisse. De telles ouvertures eussent été fort mal reçues il y a peu d'années , quand la raison avait le verbe haut et n'admettait ni subordination ni partage. Nous concevons alors que les polémiques religieuses furent réduites à prendre avec la raison le ton parfois provoquant, toujours belliqueux, qui caractérisa trop^ souvent Técole théologique du commencement de ce siècle. 11 n'y avait peut-être que ce moyen d'inquiéter la raison dans sa dédaigneuse omnipotence. La raison opprimait la foi : il est naturel que la foi , pour s'affranchir, courût aux armes de l'insurrection. Le terrain n'est plus le même aujourd'hui : la religion a repris dans la discussion l'avantage sur la raison. Cet avantage est plus appa< rent que réel; c'est plutôt un- hasard de journée qu'une conquête véritable. Pour assurer, pour enraciner, pour nationaliser, si on peut parler ainsi , une telle conquête , qui peut à chaque moment échapper, la religion doit s'emparer deTassentiment libre, sincère, raisonné, d'une société qui , bon gré mal gré , nous l'avons dit , raisonne toujours. Pour achever de vaincre la raison , il n'y a pas d'autre moyen que de la convaincre, et, pour la convaincre, il faut s'adresser à elle avec franchise, avec sévérité même, mais avec égards, dans un langage qu'elle puisse comprendre , dans des termes qu'elle puisse écouter jusqu'au bout. Il faut ranimer chez elle l'espoir et la soif de la vérité. Sans lui permettre une présomption qui l'a perdue, il faut lui rendre cette confiance en soi-même,
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doiit on peut dire ce qu'Homère pense de la liberté : « qu'elle est la moitié de la valeur humaine. » Il faut se garder surtout de lui mettre le pied sur la tête pour renfoncer plus avant dans la fange du scejitioisme. Dans les débats dont la conscience humaine est le théâtre, le doute a joué trop longtemps le rôle de ces epaemis. comn^uns de la société que chaque parti va tour k tour appeler à son aide. Voltaire l'invoquait contre la foi^ et Lamennais contre la raison. Pour peu que nous continuions quelque temps des coalitions de ce genre , toute vérité humait^ ou divine, naturelle ou surnatureUe, aura disparu. U ne restera plus pierre sur pierre dans le monde de Tintelligence.
Les véritables apologies de la religion sont donc, à mon gré, celles qui font un sincère effort pour ouvrir les portes de la raison, au lieu de se borner à la battre en brèche. C'est sous ce point de vue principalement que nojus apprécions Touvrage de M. Nicolas. Nous nous plaisons singulièrement à le voir traiter avec conscience les scrupules et même les préjngés, les dmits et mémç les prétentions de la raison. Nous lui savons gré d'avoir écarté de sa plume le ton acerbe, les solutions hautaines et rapides ^ l'ironie envenimée, d'avoir, en un mot, aspiré à la paix plus qu'au triomphe 3 mais nous l'approuvons également de n'avoir tenté cette paix qu'à des conditions honorables, admissibles en même temps par la foi et par le bon sens, de n'avoir pas chercha à combler l'intervalle qui sépare la foi de la raison soit en relâchant les in^exiblçs liens de Tautorité religieuse , soit en cherchant à étendre , p^r des escamotages de parole, la raispn au delà dçi ses limites naturelles, en manquant par conséquent soit à la dignité chrétienne , soit à la sincérité philosophique.
Tel est, en eiffet, le double écueil où viennent se heurter les écrivains qui ont tenté sous des fçroiç^ div^ursç^ cet açpord ç(ésiraï>ie de la foi avec la raison. Depuis qu'un
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grand besoin de paix se fait sentir daos notre société divisée^ sans pouvoir, héias ! réussir à se faire entendra, les plans d'alliance entte les deux plus grandes puissances de ce monde n'ont pas fait défaut. La philosophie rationaliste surtout f inquiète de sentir la direction des esprits qui lui échç^ppe, épouvantée du cortège grotesque et brutal d'alliés que les systènaes nouveaux lui ont offert, craignant de se trouver, entre les foudres de FÉglise et les menaces du matérialisme révolutionnaire ; coAune pi»sç entre deux feux , a fait entendre de sincères appels à la conciliation. «Ce n^est pas trop , s'écriait, dans un des derniers numéros de cette Beime mémç, Tun des écrivains les plus distingués de Fécole éclectique, ce n*est pas trop , pour triompher de Tennemi , de toutes les forces réunies d'un christianisme éclabé et d'un spiijitualisme indépendant.» Mais ces efforts ont presque toujours abouti à Tune ou Vautre de ces deux propositions , toutes deux également inacceptables, suivant nous, et pour un sens droit et pour une foi sincère : ou de considérer la foi religieuse et la philosophie rationnelle comme formant deux puissances égales, régnant sur deux domaines séparés et fondées sur deux principes différents, de telle sorte qu'elles puissent se déyeiopper côte à côte dans des rapports de politesse diplomatique, sans se contrôler et sans se provoquer l'une l'autre; ou de donner des my^ tères de la foi des explications rationnelles délayées dans des effusions mystiques et à demi éclairées par les reflets d'une métaphysique nébuleuse. Séparer' la raisoja de la foi ou expliquer la foi par la raison, suppi^io^er leurs points de contact ou pénétrer levœs substances, c'est toujours sur Tune ou Tautre de ces entreprises que roulent les ouvertures de paix adressées par la philosophie h la religion.
C'est sans doute au premier de ces systèmes que se rattachftii, l'an dernier, un ImvB^Q d'É^t q^i , ^n s^i Qi^ité
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de très-grand orateur politique, n*était pas tenu d'apporter une exacte précision dans de tels sujets, a J'espère, disait M. Thiers dans son discours sur la liberté d'enseignement, que la philosophie et la religion, ces deux sœurs immortelles , Tune régnant sur le cœur et Tautre sur Tesprit, sauront désormais vivre en paix, o Le traité de partage des deux puissances se trouvait ainsi fait d'un trait de plume. L'une avait la pensée, et Fautre le sentiment. Malheureusement leurs ratifications manquaient, et tout permet de croire qu'elles se feront attendre longtemps. Je ne sais si pour sa part la philosophie a renoncé à parler au cœur, si elle a fait son compte de ne plus s'adresser ni à Famour du bien, ni à l'admiration du vrai, ni à l'enthousiasme de la vertu , si en un mot elle ne prétend plus tantôt à purifier, tantôt à réchauffer, toujours à régler les sentiments de l'âme. Libre à elle de signer son abdication, et, en abandonnant à la religion le cœur de l'homme, la source de toutes les grandes actions, le siège de toute valeur morale , de se mettre elle-même au rang d'un oiseux exercice de dialectique et d'une futile science de mots. Mais je réponds que la religion, de son côté, quelque grand que soit le lot qu'on lui assigne , ne s'en contentera pas : elle a la prétention d'être quelque chose de plus qu'un sentiment) elle ne sait pas même très-nettement, et je crois qu'on serait embarrassé de lui dire, ce que serait un sentiment auquel aucune pensée ne correspondrait. Les dogmes chréitiens , dans leur précision et leur profondeur, sont tout autre chose qu'un recueil d'exhortations touchantes , s'écoulant en larmes pieuses et s'exhalant en élans de ferveur. C'est tout un cours de doctrines qui ne surpasse Tintelligence qu'après l'avoir épuisée. Laissons donc de côté ces distinctions fort arbitraires d'ailleurs, entre le cœur et l'esprit. L'homme est un , et la vérité aussi ; nul ne peut ni la connaître sans l'aimer, ni l'aimer sans la connaître. La philosophie et la religion auront tou-
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jours, quoi qu'elles fassent, deux grands points communs, rhomme et la vérité , leur sujet et leur objet. C'est plus qu'il n'en faut pour qu'elles se rencontrent à tout instant, et soient obligées de se parler. Il faut entre elles autre chose qu'un échange de politesses et de bons procédés. Une alliance intime, ou un combat acharné est nécessaire; une .neutralité prudente et réservée n'est pas possible.
Prenons garde pourtant à Tautrë extrême. L'alliance n'est pas la confusion , et autant une séparation radicale de la raison et de la foi est impossible à tracer, autant une assimilation complète serait chimérique à poursuivre. Nous nous méfions de toute tentative qui s'annonce pour rendre compte à la raison des mystères de la foi , de quelque part qu'elle provienne, soit d'une philosophie ambitieuse , soit d'une religion spéculative. Nous savons qu'il y a une certaine métaphysique qui n'est jamais embarrassée de donner l'explication de rien , excepté de ses explications mêmes; nous savons que quand on part de certaines hauteurs , de l'identité de l'être et de la pensée, par exemple, ou du moi qui se pose et se détermine lui-même , la théologie scolastique la plus profonde n'est plus qu'un jeu d'enfants. Auprès de Fichte et d'Hegel commentés par un élève de l'école normale, saint Thomas ou saint Anselme parlent la langue vulgaire. Il n'y a pas au delà du Rhin une philosophie qui se respecte qui n'ait deux ou trois trinilés à choisir, et pour qui l'incarnation du Verbe divin dans la nature finie ne soit un fait habituel et même le ressort permanent de la création. Le panthéisme a les bras étendus sur l'univers : dans les vastes replis de sa robe , tous les mystères de la religion, la transmutation sacramentelle des substances, la solidarité de la race humaine, jouent en quelque sorte à leur aise. Il y a aussi, à l'arrière-plan de ces systèmes, une sorte de région intermédiaire entre le rêve et l'histoire , peuplée d'êtres demi-fantastiques et
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demi-réels, où, sous le nom équivoque de m;ythes, tous les faits miraculeux peuvent prendre honorablement leur place. C'est à ces hauteurs et dans ce crépuscule que la métaphysique a souvent essayé d'opéier le mariage de la foi et de la raison ; mais il y a deux grande^s difficultés à ces arrangements. Tune au point de yue de la raison, qu^ est impossible de les comprendre , et Vautre au point de vue de la foi , qu'il est impossible d*y croire. Ces transactions prétendues entre la philosophie et la religion pèchent par les fondements de Tune et de Tautre , le bon sens et la bonne foi. Tout ce qu'on gagne à ces artifices de Jogique^ c'est de transformer des mystères connus , peiAts depuis longtemps sous de vives couleurs aux imaginations populaires, en véritables problèmes d'algèbre, dont les termes abstraits, perdant toute correspondance avec la réalité des faits, échappent, dans leurs permutations rapides , h tout contrôle des assistants. L'ignorance peut se cacher ainsi plus longtemps sous la précision apparente des formules : nous Taimons mieux , à dire vrai, quand elle coiQ- \ient modestement d'elle-même. L*Ëvai^ile a été annoncé au)^ pauvres et môme aux pauvres d'esprit. Poiy: que raccord de la raison et de Isf foi soit sérieux , ce doit être l'accord d'une foi simple ^vec une rs^son commune , et non d'une foi d'illuminé avec uijie logique transcendante. Cet accord doit se.trouyeç en germe dans l'esprit d'un bon chrétien, suivant fidèlement \% loi de son église, et en pratique dans le gouvernement quotidien de ^ V^^ ^t df» sa famille.
Le plus simple est donc d'en ]^endre. son parti : il n'est possible ni de séparer tout à fait la fo| de la raison , pi de les identifier l'une avec l'^n^e. Ellçs ont des rapporta inévitables et des distinctions ineffaçahle^. )^a philoaQ|>hie , quoi qu'elle fasse, n^ peut ni ignorer ni pénétrer la religion , n,i s'en débarrasser avec révérence , ni l'abscyrber dans son seiQ. Il (%ut q\l'Q^fk compte ^^ gn^^le vive avec
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elle. Le ftiérîte de M. Nicolas est précisément d'avoir donné aux rapports de la foi et de la raison une intimité , une sorte de confiance qui avait disparu depuis longtemps , tout en traçant leur ligne de démarcation par un trait ferme et net qui ne tremble jamais. Dans tout le cours de son livre , la foi et la raison sont en présence et soutiennent une conversation pressante 5 mais leur situation respective est, à chaqiie instant , déterminée avec précision. Dans la première partie de son ouvrage , c'est la foi qui comparait devant la raison. Elle apporte ses titres, elle déroule ses archives , elle démontre son authenticité divine , sa hécessité humaine^ elle fait voir qu'elle devait être et qu'elle a été. C'est une inconnue qui fait preuve de soti étAt et demande droit de ctté parmi les faits que l'évidence atteste, que la réflexion confirme ^ que la mémoire classe et recueille. Dans la seconde partie , plus mysté^ rieuse et plus profonde , c'est la foi , à son tour, qui introduit la raison sur le terrain inconnu et brûlant des dogmes; Elle lui ouvre des perspectives auxquelles le regard humain n'atteindrait pas par ses propres organes, où il s'enfonce et se perd. Elle déchire par des éclairs la voûte des cieux et répand siir la nature même une lumière surnaturelle. Ces deux grandes forces se prêtent ainsi un mutuel appui : la raison établit la foi qui, à son tour, étend Ta raison. Suivons, avec M. Nicolas > les conséquences d'une pensée qui grandit en se développant.
Sous le nom de preuves j[)réliminaires et philosophiques, de preuveis extrinsèques et historiques (deux ordres d'idées connexes qu'il a eu le tort de séparer)» M. Nicolas rassemble plusieurs groupes de fîiisonnements et de faits qui servent à démontrer par la raison , et par lu, raison seule, la vérité du christianisme. Dépouillons son argumentation des ressources infinies de son érudition et de sa logique. La voici dans sa nudité. L'âme immortelle de rhomme a besoin d'un rapport cotistant avec l'Être éternel
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qui Ta créée et qui doit décider de son sort à venir; la raison aperçoit la nécessité de ce rapport : elle est impuissante à rétablir. De tout temps , elle y a tendu sans y réussir. De là cette attente universelle d'un médiateur qui, sur tous les points du globe et aux époques les plus reculées de rbistoire , devançait et préparait l'apparition du christianisme. Cette attente a été remplie : le médiateur a paru, son œuvre subsiste ; le rapport entre Phomme et Dieu est rétabli ; le miracle de l'origine de la religion est confirmé chaque jour par le mfa*acle de sa durée. Telle est la sèche esquisse de la partie rationnelle de Fœuvre de M. Nicolas. Tout, dans cet ordre de raisonnement , est de la compétence de la raison. Rien ne dépasse sa portée et ne porte atteinte à son indépendance. On ne lui demande de faire aucun acte de foi préconçue , ni d'admettre aucun préjugé d'autorité. C'est à elle à s'interroger pour voir si elle contient en soi les germes d'un état religieux véritable et vivant , ou s'il faut qu'elle l'attende de quelque source supérieure. C'est à elle aussi à se mesurer du côté du christianisme, et à voir si à aucune époque du monde elle a été de taille à mettre au jour un tel fils; car, si le christianisme n'est pas de Dieu , il est de Thomme : il est le fils de la raison pai* conséquent, et sa mère doit reconnaître en lui son image.
Pour arracher de la raison même l'aveu de son impuissance à établir un lien véritable entre Thomme et Dieu , M. Nicolas s'est principalement appuyé, et avec un trèsheureux choix de citations , sur l'état moral du monde ancien à Tavénement du christianisme. Il a montré après Bossuet , mais avec cette originalité d'expression qui appartient au talent convaincu, avec cette profondeur de vues que l'apprentissage des révolutions a rendue commune à tous nos jugements historiques, que la décadence morale des sociétés antiques avait coïncidé avec leurs progrès philosophiques. Chose étrange I à mesure que Cicéron et
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Sénèque découvraient i*idée de Dieu dans sa beauté pure, les peuples la connaissaient moins. Le féroce Jupiter et Fadultère Vénus recevaient un culte plus religieux que la Divinité épurée des stoïciens ou de la nouvelle académie ; le bruit des rames de Caron frappant les eaux du Styx, les aboiements de la triple gueule de Cerbère , faisaient retentir dans les cœurs des pressentiments plus vifs d'une destinée future que Tharmonieuse dissertation du Phédon. La raison qui démontrait Dieu était moins puissante sur les âmes que la fable qui le dénaturait. Sans aller bien loin, M. Nicolas aurait pu trouver chez nous-mêmes un' contraste plus singulier encore. Je ne crois pas qu'il ait été donné à aucune nation de posséder à l'état élémentaire un code de spiritualisme plus pur que celui qui , après avoir été extrait d'un catéchisme mutilé , a été naturalisé d'abord par le Vicaire savoyard sous une forme populaire et touchante ^ puis par l'école éclectique, à Taide de procédés rigoureux. Dieu, Tâme, la vie future , tout cela forme comme un catéchisme rationnel que tout Français pris au hasard peut réciter sans faillir. Qui a lu Déranger sait que parmi nous il est y même en chanson ^ un Dieu et une autre vie. Jamais ces grandes notions n'ont circulé sous la forme rationnelle dans des rangs plus nombreux et plus bas de la société, et pourtant^ je le deman-. derai volontiers à un philosophe sincère , parmi tant de gens qui les connaissent, combien en compte-t-on qui s'en soucient? pour combien sont-elles autre chose qu'une idée reçue qu'on échange à de certains moments solennels ou une manière de finir heureusement une phrase déclamatoire? pour combien découlentrclles d'un sentiment intime du cœur? combien en font dériver une règle austère de leur vie? On a connu, au siècle dernier, des incrédules d'élite qui pensaient beaucoup à Dieu et se donnaient beaucoup de peine pour n'y pas croire. Le vulgaire philosophe de nos jours a souvent l'air d'y croire , une fois
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pour toutes , pour ne pas se donner la peine d'y penser. Une hostilité active a fait place à tin hommage îndifféreiil. Vainement cette grande voix de la mort s'élève-t-élliB incessamment, comme celle des hérauts antiques au milieu du tumulte populaire; vainémetit appielle-t-elle nos regards a vers cette impénétrable éternité qu'elle obvi-e et ferme à mesure , sans que noiis puissions jamais en surprendre le secret : » ses échos, qui ne retentisseiil plus sous la voûte des cathédrales , importuhëht sans avertir. Les hommes ont toujours été effrayés de mourir; ils en semblent honteux aujourd'hui ; tet accident iricommode dérange des systèmes pédantesque^ qui ont tous le bienêtre présent de fa vie pour but. On est pressé de faire oublier pour ceux qu'on aime une telle irtfirmité , et le mourant, humilié lui-même, irait volontiers, comme Tanimal, exhaler dans quelque lieu ignoré im soùffliô qui ne semble pas remonter vers le ciel.
Voilà ce que sont devenus, avec ifeè idées de la nature divine assez saines , avéb une morale assez pure , au sein d'une atmosphère tout échauffée encore par la foi chrétienne, les sentiments d'uh Finançais pris au hasard à regard des vérités qui intéressent Torigine de son être et sa destinée future. La raison siiibèremeiil ihterrbgée ne peut le méconnaître. Il n'y a point, sôus soii empire, de lien véritable entre l'homme et Dieu. C'est un aveu qu'aucun prêtre ne lui arrache, qui ne lui est imposé dii haut d'aucune chaire. C'est Tévidènce écrite en gros caractères sur les murs de nos cités. Il n'y aurait pas de religion au iîionde pour combler cette lacune, que sa profondeur n'en serait que plus effrayante à sonder. Cette impossibilité et pourtant cette nécessité des rapports de rhbfafime avec Dieu, c'est là, dit M. Nicolas par Uhe expression d'une justesse éloquente , û la pierre d'achoppement du déisme qui forme la pierre d'attente dU christianisme. » Rien né peint mieux l'état des grandes vérités rationnelle»
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séparées de toute révélation religieuse. Ce sont des pierres d'attente à qui manquent encore le chapiteau qui doit les couvrir, Tenceinle qui doit le6 enfermer et les unir. Elles sont majestueuses et fortes, mais elles attendent : pendent interrupta^ et, en attendant, Torage les ébranle incessamment, et nul être animé n'y saurait trouver un abri.
Ce sentiment du vide, de Fincomplet et par conséquent de TatteQte, quj est le produit analytique d'une raison perfectionnée, c'était chez les peuples de Tantiquilé le cri pressant d'un besoin vague. La raison, parmi nous, quand elle a fait toute son œuvre, cherche encore quelque chose. Les nations antiques, ballottées entre leurs croyance^ grossières et leurs sciences confuses, attendaient quelr qu'un. M. Nicolas démontre avec un luxe de recherches tout à fait curieux que l'attente d'un médiateur entre Dieu et l'homme est le grand fait moral des nations antiques. Cette obseo'vatiQn, déjà faite en pass.?int par quelques écrivains prpfanes, a pris, sous la plume de M. Nicolas, un relief inattendu. On voit que cette attente se reproduisait sous mille formes, raisonnées ou poétiques, dans les fables^ courantes comme dans les spéculations delà philosophie, depuis le second Alcibiade , invoquant avec un désir ardent celui qui doit venir nous instruire de la manière dont nous devons nous comporter envers les dieux et envers les hommes, jusqu'à ces prophéties juives qui ont toute la précision d'un calendrier, et prédisent (c'est encore M. Nicolas qui parle) le lever d*un médiateur com,m$ le lever d*une planète. Mais laissons Técrivain lui-même, résumer avec éloquence le tableau de cette longue attente du genre humain : l'humanité avant Jésns-Christ va nous apparaître comme une de ces grandes statues grecques dont l'œil triste et vague regarde venir. « Gomme les « formes indécises et fantastiques que revêt un objet pena dant la nuit se précisent et font plac^ à s^ çéalité <^e-
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« vaut le jour, ainsi toutes les traditions religieuses du a genre humain sont venues se rectifier et se rejoindre a dans le grand médiateur des temps comme des choses, « et y reprendre l'unité primitive d'où elles avaient dïa vergé par tout l'univers. L'humanité a pu dire à Dieu <s ces belles paroles de saint Augustin : Je fus coupé en a pièces au moment où je me séparai de ton unité, pour c< me perdre dans une foule d'objets ; tu daignas rassem- « bler les morceaux de moi-même. Jésus-Christ est tout « ce qu'ont désiré les nations, tout ce qu'elles ont rêvé « sous des noms divers , et à travers des images plus ou a moins grossières et impures... Il est la réalisation de a cette espérance restée au fond de la boîte de Pandore , a pour réparer tous les maux qui en étaient sortis. U est <c cet Épaphus, enfant promis, qui devait naître miracu- « leusement de la vierge lo , pour délivrer l'homme enchaîné de ce vautour rongeur auquel une femme-ser- « peut avait donné Tétre. Il est ce dieu de TOlympe, ce a cher fils d*un père ennemi, qui devait souffrir pour suc- « céder à nos sovffrances. U est cet Orus , descendant cr d'Isis, qui devait surmonter sans le détruire le serpent G Tiphon , d'après les Égyptiens , et qui devait naître « d'Isis vierge , d'après les Gaulois. — Il est le véria table Hercule qui devait tuer le dragon, et rendre aux « hommes les fruits d'or de ce merveilleux jardin , d'où « ils étaient exclus, — • Il est le Mithra des Perses, ce « médiateur vainqueur d'Ahrimane, qui, jusqu'à ce « qu'il soit venu, comme dit Plutarque, ouvrer^ faire et a procurer la délivrance des hommes , a chômé cepeu" a dantj et s'est reposé un temps non trop long pour un « Dieu. — U est le Wischnou des Indiens, dont Tincar- « nation devait guérir les maux faits par le grand ser- «pent Kaliga; — le Genteolt des Mexicains, qui devait « triompher de la férocité des autres dieux, apporter une a réforme bienfaisante, et combattre la couleuvre qui
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« avait séduit la mère de notre chair; — le Puru des Saa lives d'Amérique , qui devait faire rentrer en enfer le a serpent qui dévorait les peuples. — Il est enfin le dieu c Thor, premier-né des enfants d*Odin, et le plus vaillant « des dieux , qui devait livrer un combat particulier au n grand serpent Migdare, et laisser lui-même la vie dans « sa victoire. Loin toutes ces grossières images , dit Tera tullien, loin ces impudiques mystères dlsis, de Cérès et a de Mithra ! Le rayon de Dieu , fils de l'éternité , s*est dé- « taché des célestes hauteurs... c'est le Aopç de Platon, « le docteur universel de Socrate , le saint de Confucius, « le monarque des sibylles, le roi si redouté des Romains, « le dominateur attendu par tout TOrient, la victime des a victimes qui devait mettre un terme à tous les sacrifices, a le vrai médiateur et le vrai Christ ^ o
Nous avons cité ce morceau en entier pour donner à la fois une idée et du genre de talent de M. Nicolas et du procédé habituel de son argumentation. Cette manière chaleureuse de s'assimiler les idées et jusqu'aux expressions des penseurs les plus divers , de les entraîner dans un mouvement original, est la qualité distinctive qui règne d'un bout de l'ouvrage à l'autre. Il y a eu rarement , au service d'une foi stricte et jalouse, un esprit plus ouvert à la vérité sous toutes ses formes, plus prompt à l'accueillir, à la ramasser pour ainsi dire partout où il la rencontre , plus humain dans ce sens qu'aucun mode de sentir ou de penser de l'humanité ne lui semble étranger. Il va cherchant les traces de cette soif de Dieu que la raison éprouve sans pouvoir l'apaiser, à travers les océans et les âges, d'une plage du monde à l'autre, sous les soleils différents qui onf éclairé les cités ou les imaginations des hommes. II la retrouve aussi bien dans les légendes brumeuses de la Germanie, dans les fables brillantes de la Grèce, que dans