‹ Études morales et littérairesChapitre 20 sur 22 · M. Nicolas, 2« vol., liv. !«', chap. yi · texte numérisé non relu

M. Nicolas, 2« vol., liv. !«', chap. yi

les débordements de passion des romans modernes. H montre parla que la foi chrétienne a partout, avant même de paraître, des racines enchevêtrées dans toutes les fibres de rame. Il décrit toutes les sinuosités de ce vide immense que son absence laisse dans Tintelligence humaine. Le christianisme apparaît ainsi non pas comme le développement, mais comme le complément de la raison. Ce n'est pas ce que la raison produit ; c'est ce qui lui manque et ce qu'elle appelle. On peut dessiner le christianisme par les lacunes de la raison, comme le moule Imsse confusément apercevoir la pensée de l'artiste avant même qu'un métal ardent vienne y verser la vie et la beauté.

On conçoit combien cette preuve, en quelque sorte négative, du christianisme donne plus de force aux preuves positives que M. Nicolas tire ensuite de l'histoire et du caractère miraculeux des faits évangéliques. La révolution qui , à un jour donné , a soumis le monde h une religion nouvelle devient ainsi plus compréhensible en restant aussi merveilleuse. La raison soupirait après la foi : il est naturel qu'elle Tait aspirée avec avidité ; mais cette source qui est venue apaiser sa soif n'en reste pas moins cachée dans le ciel. Le développement du fait est plus explicable , son origine est toujours prodigieuse. Ce qui manquait à la raison lui a été donné; le rapport de l'homme avec Dieu a été rétabli. Les vérités que la vaste intelligence de Platon avait peine à étreindre se sont trouvées proclamées dans la moindre église de village et à leur aise dans le catéchisme du moindre enfant. Elles ont été , pendant des siècles et pendant des siècles de barbarie, étudiées et chéries par des hommes sans lettres qui mouraient pour elles à mille lieues de leur terre natale. U est vrai que ce résultat singulier n'a été obtenu qu'à la condition d'ajouter aux notions de la raison un certain nombre d'autres idées en apparence étranges, de croyances miraculeuses qui semblent, au premier a|3ord, Içs contre-

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dire plutôt que les compléter; mais Teifet subsiste sous nos yeux : ce sont ces additions mêmes qui ont donné aux vérités déjà aperçues par la raison leur force , leur prise sur l^s esprits, leur efficacité sur les âmes. Il n'y a, même aujourd'hui, de déistes zélés que les chrétiens. La divinité pure n*a d'autres fervents disciples que les adorateurs de Dieu fait chair. Si les dogmes chrétiens ne sont que des erreurs , étranges erreurs à coup sûr, dont la vérité ne peut se passer pour être et pour agir ! qous expliquera-t-on par quelle combinaison chimique la vérité mêlée à Terreur a pris tout d'un coup une puissance , un mordant pour ainsi dire qui manquait à ses éléments purst Dieu a donc eu besoin de se déguiser pour se faire adorer des hommes ! La vérité absolue n'a pu briller qu'au travers de Tillusion, disons mieux (car il faut tout dire), de l'imposture. Il ne sert de rien, en effet, d'apporter des ménagements de mots qui ne trompent personne. La religion doit être singulièrement fatiguée des politesses et des cérémonies des philosophes; elle ne se laissera pas éconduire par des révérences. 11 ne s'agit ici ni d'illusions, ni de légendes y ni de symboles. Les dogmes évangéliques ont été posés comme des faits par des témoins oculaires. Ou ces faits se sont passés au grand jour, ou ils ae se sont pas passés du tout; ou les témoins ont dit vrai, ou ils ont menti : il n'y a pas d'intermédiaire. Qu'on cherche à imaginer un prodige sur lequel il n'y ait pas d'équivoque possible, on sera amené, à coup sûr, à imaginer celui qui sert de fondement à la religion chrétienne. Ce prodige est ou n'est pas : le dilemme est simple jusqu'à la niaiserie. Et si Ton veut bien accorder qu'à partir de la date supposée de ce fait miraculeux, la raison humaine a rencontré ua appui qui lui avait manqué jusque-là, nous trouvons, à dire le vrai, plus honorable pour elle de le devoir à un miraçl^e qu'à un mensonge.

Telle est rdr^ujmentatiooL pressante peur UquoUe M. Ni-

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colas conduit ses lecteurs jusqu'à rentrée même du christianisme. Par la raison seule, on ne peut aller que jusqu'à ce point : constater d'une part le besoin que l'humanité avait du christianisme, la réalité d'abord, puis la divinité de fait qui Ta produit. Ce sont là des questions d'analyse et de critique, de psychologie et d'histoire, dont aucune ne sort du domaine absolu de la raison. Mais veut-on aller plus avant , veut-on plonger un regard dans Tîntérieur même du dogme chrétien? On le peut sans doute, non plus toutefois par les forces de la raison seule : il faut se laisser conduire à la direction de l'autorité et de la foi. Si la raison , en effet , pouvait à elle seule pleinement comprendre les vérités de la foi, elle aurait pu les inventer; s'il lui était donné de se les approprier tout à fait, elle aurait pu s'en passer; si la révélation était parfaitement compréhensible, elle aurait été parfaitement inutile. Dans ridée même d'une révélation, le mystère, l'inintelligible, est par conséquent impliqué. La raison peut donc à elle seule éprouver les fondements sur lesquels repose l'édifice de l'église , mais elle ne peut pénétrer dans le sanctuaire qu'à la condition de s'incliner en passant le seuil. Telle est la donnée d'un second ordre de preuves appe* lées par M. Nicolas preuves intrinsèques du christianisme. Là, c'est la foi qui règne en souveraine ; ce sont les vérités d'origine révélée qui sont exposées dans leur beauté simple. La raison, admise à les contempler, doit y reconnaître la satisfaction de ses besoins vagues, l'objet de ses pressentiments confus , l'idéal d'une beauté céleste dont elle conçoit les règles, sans apercevoir nulle part l'image. C'est ici la contre-partie du spectacle présenté tout à l'heure par le premier ordre de preuves; du sein de la raison s'élevaient des aspirations inattendues vers la foi : ici , du haut de la foi découlent des rapports inattendus avec la raison. C'est tel trait ineffable de la bonté divine qui, tout d'un coup révélé, suffit à allumer cet amour qui

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languissait au pied du Dieu abstrait de la philosophie; c'est tel récit fabuleux en apparence , mystérieux par les problèmes qu'il soulève , et qui se trouve répandre sur Fétat intérieure de l'âme , sur les angoisses de la conscience , sur le partage des affections , sur les luttes intimes du bieo et du mal, une lumière imprévue. Nous n'osons pas en dire davantage. Cette science intime du christianisme, elle existe depuis longtemps à l'ombre du sanctuaire; depuis des siècles, les pierres de l'autel sont arrosées par les larmes de son extase ; les cellules des monastères en conservent le secret. Chassée des yeux du public par les dédains railleurs du dernier siècle , elle reparaît^ sous la plume savante de M. Nicolas, avec un noble mélange de hardiesse et de pudeur. Le zèle ardent de son disciple la défend contre des regards trop profanes. Nous n'oserions lui faire faire un pas de plus dans la mêlée étourdie et bruyante de la presse.

Nous espérons seulement avoir réussi à appeler l'attention sur le trait véritablement original du livre de M. Nicolas, sur cette entreprise patiente d'enserrer de toutes parts la raison pour la contraindre à se rendre à discrétion à la foi. Nous voudrions avoir fait comprendre ce double procédé d'apologétique, qui tantôt part de la raison pour s'élever jusqu'à la foi , tantôt descend de la foi pour rejoindre la raison. Nous persistons à penser que c'est à ce respect pour le plus noble, bien que le plus dangereux apanage de notre nature , et pour le principe générateur de notre société, que M. Nicolas a dû le succès sérieux et chaque jour croissant de son œuvre. Une lutte paradoxale non-seulement contre les erreurs, mais même contre l'exercice légitime de la raison, lui aurait peut-être valu, en des jours de réaction, une popularité plus brillante; l'amertume du langage aurait peut-éire aussi réveillé plus vivement les organes blasés du public. Nous croyons le procédé de M. Nicolas à la fois plus digne et plus sûr. Il

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s'adresse non point à Tun de ces caprices de goût qui ne sont jamais plus passagers et plus vifs que chez des malades, mais à un besoin profond, produit dans toutes les consciences sincères par Texpérience et la réflexion. Ce besoin , c'est de concilier renseignement populaire de la religion, de l'antique et immuable religion catholique avec ce qu'il y a de définitif et d'irrévocable dans Vétat d'esprit enfanté par la révolution du dernier siècle , nous ne dirons pas avec l'émancipation (ce mot a plusieurs sens, et irait plus loin que nous ne voudrions), mais avec la majorité, désormais atteinte, de la raison générale. Quoi qu'on fasse, la simple foi d'un autre |^ge nç refleurira pas sur notre sol : le temps est passé où l'église, faisant le catéchisme d'une société enfantine, traçait à la fois et la demande et la réponse. He^reux temps peut-être où la curiosité ne devançait pas la science, qu'elle n'a pas même aujourd'hui la patience d'attendre 1 Mais les regrets sont en tous genres la chose du inonde la plus superflue. II faut remplacer les préjugés qui $(vçi\ tombés par les con victions , et les habitudes qui sont perdues par la règle librement acceptée. En supppsant même que depuis que la raison a secoué si violemment le joug de la religion, elle n'ait fait que des fautes et mérité que des châtiments, les faute-s elles-mêmes et les châtiment^ instruisent; c'est encore là une des plus grandes écoles de ce monde. Si la science du mal a beaucoup marché, il faut que la science du bien, pour la rejoindre, avance du même pas. Yoilè pourquoi sans doute autrefois le même arbre portait les fruits de l'une et de l'autre. Quand l'enfant prodigue pardonné était assis au foyer paternel , il ne se livrait plus sans doute aux mêmes jeux, et ne récitait pas les mêmes prières qu'au pied du berceau de son enfance. Je ne sais quoi d'inquiet devait briller encore dans son regard terni par les larnies. Sur son front sillonné par la dél^auche, la réflexion aussi avc^it laissé son empreinte. C'est cette eu-

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riosité réfléchie , qui veut aller au fond des choses, naturelle aux gens qui ont beaucoup vécu , que les défenseurs de la religion doivent s'efforcer de satisfaire chez une société qui a beaucoup appris , parce qu'elle a beaucoup souffert. Est-il vrai d'ailleurs que de ce développement de la raison, qui fait notre caractère distinctif , la religion ne puisse rien tirer à son profit, et qu'elle doive tout frapper d'un même anathème? Rien ne nous réduit à un tel aveu. Nos lois , nos institutions, nos mœurs sont, nous l'avons dit, les œuvres de la raison, mais d'une raisoniélevée, formée, dilatée par lilîatorze siècles de catholicisme. L'empreinte de cette longue éducation est partout visible; il ne s'agit que de la mettre en relief. La religion chrétienne peut s'accommoder de toutes les œuvres rationnelles de notre société moderne , car il n'en est aucune qui ne soit indirectement sortie d'elle. Le labarum de Constantin, arboré pour la première fois sur une basilique romaine , dut sans doute étonner les regards ; mais , sur le frontispice de tous nos monuments, il ne faut qu'une main intelligente pour faire reparaître la trace effacée de la croix.

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