LE SERMENT DE RUDIGER
Rudiger était le plus illustre et le meilleur des vassaux d'Attila ; c'était lui qui avait demandé pour son roi la main de Krîmehilde ; — mais d'autre part il avait reçu dans son domaine les rois Burgondes, devenus ses amis; il avait fiancé sa fille au meilleur d'entre eux, au jeune Gisleher, — le bon Rudiger contemplait le carnage de ceux qu'il aimait s'entrégorgeant les uns les autres. Il contemplait le carnage et pleurait.
Un soldat d'Attila dit en le voyant : « Comment donc Rudiger a-t-il gagné tant de châteaux que lui a donnés le roi? Il me semble qu'il ne s'inquiète guère de ce qui se passe. On prétend qu'il est brave, mais on ne s'en douterait pas. »
Le margrave l'entendit. Il leva le poing, et frappa si violemment celui qui l'insultait, qu'il retendit raide mort.
— « Que faites-vous, Rudiger? dit le roi.
Est-ce ainsi que vous nous aidez ? N'avons-nous pas assez de morts ? »
— « Il a fait insulte à mon courage, répondit le margrave. Il m'a reproché les honneurs et les fiefs que j'ai reçus de vous. »
La reine vint à son tour, les yeux pleins de larmes. — « Rudiger, souviens-toi de Thommage que tu m'as juré, quand tu m'as persuadé d'épouser Attila. Tu m'as promis de me servir jusqu'à la mort. »
— « C'est la vérité, noble dame. J'ai juré d'exposer à votre service mon honneur et ma vie ; mais je n'ai pas juré de perdre mon âme... »
— « Souviens-toi> Rudiger, de ta loyauté sans tache et du serment que tu m'as fait d'être toujours prêt à me venger des outrages... »
-^ « Malheur à moi I dit le margrave, malheur à moi d'avoir vécu jusqu'à ce jour ! Oh ! mon Dieu ! si je pouvais mourir ! »
Quel parti prendre? A qui serai-je fidèle?
A qui serai-je traitre? Et si j'abandonne à la fois ma reine et mes hôtes, je me déshonore aux yeux de tout le monde. Oh ! que celui qui m'a donné la vie m'éclaire en ce moment I »
« Attila, mon roi! Dégagez-moi du lien féodal : reprenez tQut ce que j'ai reçu de vous, richesses, domaines et châteaux : laissez-moi quitter vos terres, nus-pieds, mendiant, traînant par la main ma femme et ma fille, laissez-moi quitter vos terres et m'en aller. Comment voulez-vous que je combatte les rois Burgondes? Ils se sont assis à ma table ; ils ont dormi sous mon toit ; je leur ai servi de guide en les accompagnant à cette cour; j'ai donné ma fille à Gisleher... »
— « Qui donc viendra nous aider? » dit Attila.
— (( Noble Rudiger, ayez pitié de nous, dit Krîmehilde. » — Elle pleurait. Le margrave se décide enfin : — « Reine, je tiendrai ma. promesse au prix de ma vie (i). »
Rudiger défie les rois burgondes.On échange, avec le défi, des paroles de regret et d'affection ; il est dur, le devoir qui commande au vassal de combattre ses amis !
Le bouclier de Hagen, haché de coups dans la bataille, ne peut plus servir : le margrave lui donne le sien.
On s'en souvient, c'était la seconde fois qu'il donnait un bouclier à son hôte ; et ce présent du bon Rudiger fut le dernier. Quelque dur el féroce qu'il fût. en recevant ce don, Hagen pleura (2).
Avec son compagnon et son ami, Volker le ménestrel, il se retira de la mêlée, pour ne point combattre le margrave. Le jeune Gisleher, lui aussi, bien qu'à regret, se tint à l'écart. Le pauvre enfant n'avait pas encore désespéré de la vie.
Abrégons ces terribles scènes, que prolonge le vieux génie de la race germanique, insatiable de fatalité, de larmes et de sang. Tous les héros — ceux que j'ai nommés, et bien d'autres que
(1) St. 2i38-2i63.
(2) St. 2198.
j'ai passés sous silence afin d'abréger et de simplifier l'action — périssent tour à tour. Les titres des derniers chants du poème ne parlent que de mort. — Comment Bloede fut tué — comment Irinc fut tué -- comment le margrave Rudiger fut tué — comment furent tués tous les hommes de sire Dietrich (excepté le vieil Hildebrand)... — comment furent tués enfin Hagen et Gunther et Krîmehilde...