LA GARDE DU MENESTREL
Le féroce Hagen avait un ami. C'était un chevalier Burgonde , prodigieusement brave.
Nous n'en avons rien dit jusqu'à présent ; il se nommait Volker, et c'était un ménestrel. Il avait le don d'exprimer avec éloquence tous les sentiments de son cœur; et quoi que pût faire Hagen, cela lui plaisait toujours (2). On est bien fort, et bien souvent on peut, par la crainte, forcer un homme à renoncer aux desseins qu'il a formés, quand on est inséparable d'un tel ami (3).
(1) St. 1879 (liet).
(2) St. i584 :
Der redete speeliche -^ allen sînen muot.
Swas ie begie Hagene — das dùht den Videlaere guot.
(3) St. 1801 :
Wie dicke ein man durch vorhte — manigiu dinc verlat. Swâ sô friunt bî friunde — friuntlichen stât.
Le soir, on conduisit les chevaliers de Guntheî* dans une vaste salle où l'on avait préparé leurs lits. On y voyait des couvertures d'étofifes éclatantes, des fourrures précieuses.
« Malheur à nous ! dit le jeune Gisleher, je crains bien pour cette nuit quelque trahison. » — « Soyez sans inquiétude, répondit Hagen, je vais faire la garde. » — Le brave ménestrel Volker prit la parole à son tour : — « Voulezvous me le permettre, je partagerai votre garde cette nuit? » — Hagen répliqua : « Volontiers; Dieu vous récompense, mon très cher ami; dans les plus cruels soucis, dans les plus terribles dangers, Volker, je ne désirerai jamais d'autre compagnon que vous. »
Tous deux s'armèrent de pied en cap et, prenant leurs boucliers, sortirent de la salle et s'avancèrent sur le seuil.
Mais le ménestrel a vu beaucoup de ses compagnons tourmentés par l'inquiétude et ne pouvant dormir. Il détache son bouclier de son bras, l'appuie contre le mur, rentre dans la salle et prend sa viole ; puis, se plaçant sous l'arceau de la porte ouverte, il fait largement vibrer les cordes sous son archet de fer.
Toute la salle retentissait d'une chaude et mâle harmonie. Puis il ralentit la mesure et les sons allaient s'affaiblissant de plus en plus. Cette mélodie était si douce qu'elle taisait oublier l'inquiétude et la colère. L'un après l'autre
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les chevaliers fermaient les yeux. Quand il les vit tous endormis, Théroïque ménestrel remit son bouclier à son bras et reprit avec son ami sa garde interrompue.
Déjà la reine Krîmehilde avait suborné des assassins pour tuer cette nuit même Hagen dans son sommeil ; mais le voyant debout, veillant à côté de son ami le ménestrel, ils n'osèrent pas l'attaquer. Krîmehilde, alors, machina d'autres perfidies,
LE FBSTIN SANGLANT.
Le lendemain, pendant que les chevaliers Burgondes, avec l'élite des chevaliers d'Attila, sont réunis dans un grand festin, un homme couvert de sang se précipite dans la salle : c est le frère de Hagen , Dancwart le maréchal , chef des écuyers, seul survivant de neuf mille hommes égorgés dans un guet-à-pens par les vassaux de Krîmehilde. En ce moment les convives se passaient de main en main le jeune fils d'Attila et de la reine, le petit Ortlieb, âgé de sept ou huit ans : à la nouvelle du massacre des écuyers, Hagen, ivre de fureur, saisit son épée et tranche la tête de l'enfant.
Une effroyable mêlée s'engage dans la salle du festin. Attaqués de toutes parts, les Burgon-
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des se défendent ayec une valeur surhumaine.
Les Huns sont vaincus. Ils reviennent à la charge de plus en plus nombreux. Leurs efforts sont inutiles. Alors, pour venir à bout des terribles guerriers de Gunther, on met le feu au palais. La description de ces combats est effroyable, atroce. Les brandons enflammés pleuvent de toutes parts. On les enfonce du pied dans une mare de sang où ils s'éteignent en sifflant. Les hommes qui tombent, fussent-ils sans blessures, sont foulés aux pieds, étouffés et noyé^ dans le sang. Dévorés d'une soif ardente, que double la chaleur et la famée de Tincendie, les Burgondes, entourés de flammes, collent leurs lèvres aux plaies des cadavres et boivent le sang qui sort des blessures. C'est une scène de l'enfer.
Tout ce qui pouvait brûler est brûlé. Il ne reste plus que le squelette de pierre de la grande salle (i). Et Ton voit les Burgondes, réduits de moitié, mais encore debout, au milieu des ruines, sur un monceau de cadavres. On parlemente avec eux. On leur demande de livrer Ha-
(i) Le burg jd' Attila est une vaste enceinte fortifiée où se trouve quantité de bâtiments séparés les uns des autres. (V. M. Léon Gautier, description d'un château du xii® siècle, la chevalerie, ch. XII.) La salle du banquet est un de ces bâtiments séparés. Quand les Burgondes ont mis les Huns en fuite, «Volker, d'un bras vigoureux, lançant au loin à travers le burg un javelot par dessus la tête des fuyards, leur indique l'endroit où ils peuvent s'arrêter. » St. 2018.
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gen, en leur promettant la vie sauve. Ils refusent avec indignation.
Alors l'attaque recommence.