Première Partie. — La Trahison
L'empereur Charlemagne a conquis sur les Sarrasins l'Espagne presque toute entière. Un seul roi païen, Marsile, de Saragosse, lui résiste encore. Mais il est à bout de forces II assemble ses vassaux pour leur demander conseil.
Blancandrin, l'un des plus sages parmi les barons Sarrasins, propose d'offrir la paix à Charlemagne (i). On lui enverra des présents magnifiques : des ours, des lions et des chiens ; sept cents chameaux, mille faucons dressés, quatre cents mulets chargés d'or et d'argent...
(1) V. 24 et ss. (édit. de M. Léon Gautier).
L'Abbé. Mon cher Archiviste, à quoi bon ces détails?
U Archiviste. A donner à la chanson de Roland sa couleur véritable.
UAbbé, Mon ami, dans l'analyse des Nibebelungen,j*ai supprimé bien des traits sans Hens nécessaires avec Faction, ne changeant rien, absolument rien au sentiment général de l'œuvre, mais qui nous empêchent au premier abord d'en saisir la beauté poétique, parce que leur étrangeté déroute nos habitudes et que l'excès de leur naïveté barbare blesse les raffinements de notre goût moderne. Si vous ne faites pas la même chose pour la chanson de Roland, ce ne sera pas juste. J'en appelle au Président.
Le Président. Il se peut que vous ayez raison. Je prie l'Archiviste de vous accorder votre demande, sauf à revenir, s'il y a lieu, dans la discussion, sur les « coupures » qu'il aura faites.
U Archiviste. Moyennant cette réserve, très volontiers. Je disais donc :
Un des plus sages parmi les barons sarrasins propose d'offrir la paix à l'empereur. Le roi Marsile jurera de se rendre à la cour de Charlemagne pour lui faire hommage, se reconnaître son vassal et se convertir à la foi chrétienne.
Comme garantie de son serment, il donnera des otages; ils seront perdus, car Marsile ne tiendra pas sa parole ; on leur tranchera la tête; mais « ne vaut-il pas mieux qu'ils périssent que
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de nous voir dépouillés de nos honneurs, de nos domaines et réduits à mendier ? Moi-même, s'il faut, je donnerai mon fils. » Ainsi parle Blancandrin au conseil de Marsile (i).
On se rend à cet avis, et Ton députe des ambassadeurs vers l'empereur pour lui demander la paix.
Ce jour-là Charlemagne est joyeux. Il a pris et démantelé Cordoue; ses chevaliers ont fait un riche butin d'argent et d'or, d'armes et de vêtements de prix. Il n'est pas resté dans la ville un seul païen : tous ceux qui ont refusé le baptême ont été mis à mort (2).
Quinze mille chevaliers français se reposent dans un grand verger. Le temps est clair, le soleil luit. Assis sur des tapis étendus à terre, les Français causent et jouent à divers jeux. Les plus jeunes, les bacheliers légers, s'escriment, s'exercent aux armes : les plus vieux et les plus sages sont engagés dans de graves parties d'échec
L'empereur Charlemagne, « le roi qui tient la douce terre de France », est au milieu d'eux. On a placé son fauteuil d'or à côté d'un églantier en fleur, à l'ombre d'un pin au large feuillage. On n'a pas besoin de le montrer à ceux qui le demanderaient; à voir sa beauté, son regard
et la fierté de sa contenance, nul ne méconnaîtra l'empereur Charlemagne.
C'est là que viennent le saluer les envoyés du roi de Sarragosse. Blancandrin parle en leur nom. Charles écoute, puis baisse la tête et réfléchit longuement. Telle est sa coutume : jamais il ne s'est hâté de parler. Il ajourne sa réponse, et le jour suivant il assemble ses barons pour les consulter.
Suit la description de l'assemblée (i).
L'empereur préside, pose les questions et dirige les débats; il donne et retire la parole. Roland, neveu de Charlemagne, se lève le premier et parle contre la paix ; Ganelon et Naymes de Bavière lui répondent, le premier avec une extrême violence, le second avec modération et dignité. Naymes est applaudi par l'assemblée; il conquiert son assentiment . La paix est décidée.
Mais il faut que les Francs, à leur tour, envoient un ambassadeur au roi Marsile. C'est une mission dangereuse. Le roi païen a la réputation d'un traître. Plusieurs messagers, envoyés vers lui, ne sont jamais revenus. Dans le conseil, les guerriers les plus braves, Roland, neveu de Charlemagne, Olivier son ami, l'archevêque Turpin, briguent à l'envi le péril et l'honneur de cette mission : Charlemagne les refuse tous,
(1) V. 168 et ss.
et consulte l'assemblée, qui désigne Ganelon sur la proposition de Roland. On comprend pourquoi Roland fait cette proposition : dans la discussion précédente , rappelant les anciennes trahisons du roi de Sarragosse, il ne voulait aucun accommodement. Ganelon lui a répliqué d'une façon très acerbe. Puisqu'il trouve si bon et si sage de faire la paix avec Marsile, qu'il s'en charge ! Ce n'est pas la première fois que les deux chevaliers discutent avec aigreur. Ce Ganelon a épousé la mère de Roland ; depuis longtemps il est jaloux de son beau-fils, de sa gloire et de sa puissance. Il est outré de se voir choisi pour cette mission hasardeuse. Non qu'il ait peur ; aucun des guerriers de Charlemagne ne connaît la peur ; mais il est humilié d'être jugé par son roi moins nécessaire à l'armée que les autres chefs. Il accomplira sa mission ; mais avant de partir il insulte Roland : il le défie en pleine assemblée et jure de se venger s'il revient vivant de Sarragosse.
— « Orgueil et folie! dit Roland. Mais, on le sait assez, les menaces ne me font rien : si le roi le permet, je ferai le message à votre place... »
— « Non, tu n'iras point à ma place, dit Ganelon ; je ne suis pas ton seigneur et tu n'es pas mon homme-lige ! »
On serait tenté de croire que dans cette poésie primitive les caractères doivent être tout d'une pièce; le héros, vertueux en tout; le traître, un
LA CHANSON t)E ROLAND. 8^
composé de tous les vices, sans aucun mélange de bien. Ce serait une erreur.
Les caractères sont, comme dans la réalité, composés de bien et de mal; ils sont idéalisés par le poète, non pas dénaturés.
Roland est généreux, sincère et d'une valeur surhumaine; mais il est rude, orgueilleux, emporté.
Ganelon a de grandes qualités gâtées par un seul vice, Tenvie, qui finit par l'entraîner et le perdre.
Il est brave, ami fidèle; ses parents et ses vassaux lui sont dévoués. Il intéresse. Le poète ne cherche en aucune façon à diminuer cet intérêt. Avant de partir pour la cour de Marsile, il prend congé de ses hommes-hges, qui combattent sous ses ordres :
« Vous eussiez vu maint chevalier pleurer à » son départ. Emmenez -nous, seigneur, di- » saient-ils à leur seigneur. — Ne plaise à Dieu, » dit Ganelon, ne plaise à Dieu que je vous » emmène! Mieux vaux mourir seul qu'avec » tant d'hommes jeunes et vaillants. Amis , » vous reverrez le doux pays de France. Vous » porterez à ma femme mes derniers adieux.
» Vous saluerez de ma part Pinabel, mon pair » et mon ami, et Beaudouin, mon fils. Vous » le connaissez. S'il vit, il sera brave. Défen- » dez-le bien et soyez-lui fidèles (i)! »
(i) V. 364 et 296.
Ganelon, dès son départ, a-t-il décidé quelle doit être sa vengeance? A-t-il eu le dessein formé de livrer Roland aux Infidèles? Je ne sais.
Une suite de circonstances et de tentations paraît Tamener à trahir son pays. Il prend le chemin de Sarragosse en compagnie de l'ambassadeur mahométan, Blancandrin, qui s*est attardé pour l'attendre à quelque distance. Le pa'ien et le chrétien causent longuement; ils semblent tous deux lassés d'une guerre à outrance, et cherchent ensemble les moyens de la finir.
Roland, disent-ils, est le mauvais génie de Charlemagne. Cest lui qui le pousse à ces guerres continuelles, à ces entreprises insensées qui ne peuvent aboutir qu'à un désastre. N'estil pas temps de s'arrêter? Mais Roland promet à Charlemagne l'empire de toute la terre. Un tel orgueil ne sera-t-il point puni? — Tant que Roland vivra, disait Ganelon, les Français le suivront jusqu'au bout du monde. Mais chaque jour il s'expose à la mort...
A ces mots, le païen regarde en face le chrétien ; il croit voir dans ses yeux quelque chose de félon, et, sous ce regard, Ganelon tremble de la tête aux pieds. — « Ecoutez, dit alors l'infidèle, vous voulez vous venger de Roland, n'est-ce pas? Par Mahomet I Livrez-le nou»; Le roiMarsile est généreux : tous ses biens seront à votre merci.» Ganelon baisse la tête et reste longtemps silencieux...
LA CHANSON DE ROLAND. Ql
Enfin, ils ont tant chevauché côte à côte qu'ils ont fini par s'engager leur foi de chercher ensemble les moyens de faire tuer Roland.
Ici, comme Fauteur des Nibelungen dans plus d'un passage, le poète a combiné deux thèmes qui ne s'accordent pas bien entre eux. Certes, dans la Chanson de Roland, l'unité de sentiment, l'unité d'impression est profonde; mais le récit des faits a parfois des incohérences.
Ganelon, quand il arrive au camp de Marsile, oublie qu'il a déjà tramé la mort de Roland.
C'est d'un ton hautain et méprisant qu'il fait le message de son roi. Marsile, outré de colère, lève sur lui son javelot... Ses barons l'arrêtent et parviennent à le calmer. — « Sire,dit Ganelon, je veux bien souffrir l'afifront que vous venez de me faire. Mais, ni pour tous les trésors de votre royaume, ni pour tout l'or du monde entier, je ne renoncerais à remplir jusqu'au bout la mission que m'a donnée mon roi, le puissant empereur. » Et Ganelon, rejetant la pelisse de martres qui l'enveloppait, reste debout, l'épée au poing, beau, fier et terrible. Les païens se disaient entre eux : « C'est un noble baron! »
Le Commandant. Splendidel... Mais pourquoi dites-vous, mon cher archiviste, que le poète se contredit lui-même? Cette « incohérence » dans le caractère d'un traître n'est-elle pas naturelle?
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Roland est tout jeune ; dans l'avancement, il a sans doute passé sur le corps de son beau-père Ganelon, qui doit être d'un certain âge ; Ganelon déteste Roland et veut le faire tuer ou tout au moins le faire battre ; c'est un abominable traître, je le sais ; mais je parierais cependant que lui-même, une fois sa vengeance accomplie, se battra comme un enragé pour venger la défaite de son rival... et pour faire oublier ses victoires...
Le Président y bas à l Archiviste, Très militaire, sinon chevaleresque, ce sentiment-là.
Le Commandant, Ça n'empêche donc pas Ganelon de soutenir en face de l'ennemi l'honneur du drapeau. D'ailleurs sa mission l'expose à la mort : peut-il avoir Tair de reculer devant un danger ? Sa trahison (Blancandrin le lui a promis) sera lucrative; peut-il tendre la main? Doit-il abdiquer sa fierté de soldat? Peut-il, je vous le demande, peut-il se conduire de façon à laisser penser, ne fût-ce qu'un instant, que la cause de sa trahison, ce n'est point la haine, mais l'intérêt et la peur?
L'Archiviste, Il me semble que vous avez raison. La comparaison de divers manuscrits donne à penser que dans un thème antérieur au Roland de Turold, Ganelon se vendait, tout simplement. La vengeance est venue plus tard : c'est un perfectionnement.
Le Président. Chevaleresque.
V Archiviste. Evidemment. J'admets donc
LA CHANSON DE ROLAND. g3
que le poète de Roland a compris comme vous, Commandant, le caractère de Ganelon; mais il n'en reste pas moins, dans ce récit de la double ambassade envoyée par Marsile à Gharlemagne et par Charlemagne à Marsile des contradictions évidentes dont je vous épargnerai le détail. Il en est de plus singulières encore (i) où Roland exprime, à dix vers de distance, des sentiments tout à fait opposés, mais qui conviennent également à son caractère, étant données deux situations diverses.
Nous pouvons nous accorder, je pense, en disant : Fauteur du Roland néglige parfois la vraisemblance et l'unité matérielles ; cependant il possède un sentiment très sûr de la vraisemblance et de l'unité morales ; et c'est le propre d'un vrai poète.
Mais poursuivons le récit. i
Par l'intermédiaire de Blancandrin, Ganelon confirme avec le roi de Sarragosse le pacte de félonie ; il reçoit de magnifiques présents de Marsile, de la reine Braminonde et de quelques-uns des principaux barons paiens (2).
Il enseigne à Marsile de quelle manière il pourra surprendre, avec des forces écrasantes, l*arrière-garde, commandée par Roland.
Une fausse paix est conclue. Le roi païen
(2) V. 5i5 et s. — V. 618 et s.
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feint d'accepter les conditions de Charlemagne. La guerre semble terminée et l'empereur se remet en chemin vers la France. Parvenu aux Pyrénées, il laisse à l'arrière-garde, pour défendre les défilés des montagnes, son neveu Roland avec vingt mille hommes.