‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 13 sur 49 · Deuxième Partie. — La mort de Roland · texte numérisé non relu

Deuxième Partie. — La mort de Roland

Charles, les larmes aux yeux, se sépare de son neveu bien aimé; des songes ont tourmenté son sommeil ; il est assailli d'une angoisse inexplicable, de sombres pressentiments.

L'immense armée française se remet en route et franchit les montagnes. Vers le soir, quand le jour faiblit déjà, pendant que Tarmée tout entière marche silencieuse, oppressée de je ne sais quelle vague inquiétude, on entend tout à coup le son lointain d'un cor ; un son éclatant voilé par la distance ; on s'arrête, on écoute : c'est le son du cor d'ivoire de Roland : les Sarrasins attaquent l'arrière-garde! Roland est trahi! L'armée revient sur ses pas, mais on est déjà bien loin. On chevauche toute la nuit; on se hâte; mais il est déjà bien tard ! Le premier en tête, le vieil empereur presse et excite son cheval sans trêve. Par intervalle, on entend encore les sons du cor d'ivoire, mais de plus en plus affaiblis.

Voici maintenant ce qui se passait aux Pyré-

LA CHANSON DE ROLAND. gS

nées. Roland et ses compagnons étaient en effet victimes d'une trahison. La veille, au point du joiir, quand ils ont voulu quitter leur camp, ils se sont trouvés enveloppés d'une armée innombrable. Olivier, le second des pairs de France, l'ami le plus intime de Roland, le supplie à trois reprises de sonner de son «oliphant» ,de son cor d'ivoire pour appeler Charlemagne à son secours; par jirois fois Roland refuse et toujours d'une façon plus hautaine. Il veut vaincre ou mourir seul.

Olivier s'écrie : — « Ganelon nous a trahi; c'est un félon !» — « Tais-toi, dit Roland, c'est le mari de ma mère, n'ajoute pas un mot. »

Alors dans cette vallée à jamais célèbre de Ronceveaux, dans ces gorges ténébreuses, au pied de ces grands rocs dressés vers le ciel, s'engage un combat de géants. Qui pourrait décrire et compter les exploits de Roland et de ses compagnons, et surtout d'Olivier et de l'archevêque Turpin, ce prélat qui est un héros?

Le sang coule à flots ; les Francs combattent sur des monceaux de cadavres ennemis ; mais il faut être écrasé sous le nombre. Sans cesse, au secours des infidèles, arrivent des multitudes qui n'ont pas encore combattu. Des peuples étranges et hideux viennent remplir les vides de cette armée sans cesse renaissante.

Cependant, le tonnerre gronde sur toute la France et l'ouragan se déchaîne ; la terre trem-

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ble ; la lumière du jour s'éteint ; au milieu des ténèbres éclate la lumière aveuglante de grands éclairs qui fendent le ciel noir. Les hommes s'effraient; ils se disent : « Est-ce la fin du monde? » Ile ne savent pas que Roland va mourir et que c'est le grand dueil pour la mort de Roland.

La journée tout entière s'est écoulée ; la nuit vient et la bataille formidable dure toujours. De vingt mille qu'ils étaient, les Français ne sont plus que soixante combattants.

Roland a mieux aimé mourir avec tous ses compagnons que partager avec d'autres l'honneur d'une victoire ; mais en voyant cet effroyable massacre, il se repent. Alors il interroge son ami : — « Mon frère, Olivier, que ferons-nous? »

— « Il ne nous reste qu'à mourir, dit Olivier. »

— « Je sonnerai du cor », dit Roland. — « Vous couvrirez votre race dun déshonneur ineffaçable » répond durement Olivier. « Quand il en était temps encore, vous avez refusé de le faire : maintenant à quoi bon? Sonnez du cor, si vous voulez ; mais ce sera malgré moi. Jamais je n'y consentirai. C'est quand je vous l'ai dit qu'il fallait rappeler Charles. Nous n'aurions pas perdu la bataille... Ahl si nous revoyons la belle Aude, ma sœur, jamais, je le jure, elle ne sera votre femme. » — « Pourquoi cette colère? dit Roland. » — « Vous l'avez méritée, répond Olivier. La foUe n'est pas du courage. Que de

Français sont morts, sacrifiés à votre fol orgueil I Charles a perdu l'élite de son armée, et nous ne le servirons plus... Si vous m'aviez cru, nous serions vainqueurs, Marsile serait mort ou prisonnier... Mais vous vouliez montrer votre vaillance... Eh bien, nous l'avons vue! votre prouesse, nous l'avons vue pour notre malheur (i) ! »

L'archevêque Turpin, qui les entend parler ainsi, s'élance auprès d'eux et leur dit : — « Amis, point de querelles ! C'est vrai que nous ne pouvons que mourir; mais pourtant que Roland sonne de son cor, afin que Thonneur de Charlemagne et le nôtre soient vengés, et que nos corps, recueillis par des mains chrétiennes, ne restent pas sans sépulture (2). *)

Roland sonne avec tant d'effort qu'il se rompt les veines des tempes. Puis le combat reprend encore. Les Français tombent un à un. Enfin, pour la première fois, l'on entend, au loin»

répondre au cor de Roland les clairons de la grande a,Tmée française qui repasse les montagnes. Après un dernier et furieux combat, les Sarrasins décimés n'osent attendre l'empereur invincible ; ils fuient. Mais Olivier est mort ; il ne reste plus que deux Français vivants : Roland et l'archevêque; l'archevêque, mortellement

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blessé, percé de quatre coups de lance, avait encore combattu longtemps; il tombe enfin.

Roland est sans blessure ; il délace le casque de Turpin ; il le trouve vivant encore, le couche doucement sur Therbe et lui dit : — « Je veux aller chercher dans la foule des morts nos amis, pour que vous les bénissiez une dernière fois. »

— « Allez et revenez, dit l'archevêque; le champ de bataille est vôtre et mien, grâce à Dieu (i)! » — Roland va prendre tour à tour les corps de ceux qui lui étaient les plus chers parmi ses compagnons ; il les embrasse en les nommant par leur nom, et les range aux pieds du prélat qui les bénit. Le dernier, il apporte le corps d'Olivier; il ne peut s'empêcher de pleurer. La douleur se joignant à la fatigue, Taccable; il pâlit, s'affaisse et tombe évanoui. L'archevêque veut essayer de le secourir. Il fait un effort suprême et parvient à se lever pour aller jusqu'au ruisseau voisin chercher un peu d'eau. Mais a peine a-t-il fait quelques pas en chancelant, qu'épuisé par ce dernier effort, il tombe et rend le dernier soupir.

Roland sort de son évanouissement et se trouve seul. Il n'est pas blessé, mais il a les tempes rompues et se sent mourir de fatigue et de douleur. Il essaie de briser son épée pour qu'elle ne tombe pas au pouvoir des ennemis ;

mais il ne peut y parvenir ; il la jette dans un précipice. Ses regards se voilent ; il sent venir la mort ; il s'affaisse : mais il s'aperçoit qu'il a le visage tourné vers la France et trouve encore la force de se retourner vers l'Espagne pour mourir en vainqueur, la face du côté de l'ennemi. Alors il songe à son pays, à ses parents, à ses compagnons, à ses amis, qu'il ne reverra plus, puis il pense à lui-même et ramène sa pensée vers Dieu; il se rappelle ses fautes, et le prie de lui pardonner. De son bras défaillant, il tend le gant de sa main droite vers le ciel : c'est la forme de l'hommage féodal, de l'hommage du vassal au seigneur.

Les archanges saint Michel, saint Raphaël, saint Gabriel envoyés par Dieu, viennent recevoir cet hommage. Saint Gabriel prend de sa main le gant que lui tend le chevalier. Alors, penchant la tête et Joignant les mains, ' Roland expire, et les anges portent son âme au ciel (i).

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