‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 14 sur 49 · Troisième Partie. — Les représailles et le châtiment · texte numérisé non relu

Troisième Partie. — Les représailles et le châtiment

Roland vient de rendre le dernier soupir. Charles est arrivé sur le champ de bataille. Pas une route, pas même un sentier, pas un espace vide, pas un pied de terrain qui ne soit encom-

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bré de morts. Charlemagne appelle à haute voix ses barons : plus un seul qui lui réponde. Dans son armée il n'est pas un chevalier qui ne pleure son fils ou son frère, son seigneur ou son ami. Ils voudraient s'arrêter : mais le duc Nayraes dit à F Empereur : — « Regardez là bas, à deux lieues, la poussière qui s'élève des grands chemins ! Il en reste encore beaucoup, de cette race païenne! Chevauchez, Sire, et vengeons nousl »

Le roi détache mille hommes de son armée pour garder le champ de bataille afin que ni goujat ni bête fauve ne touchent aux morts (i) et l'on se met à la poursuite des païens.

Mais la nuit s'avance. Charles descend de cheval, s'agenouille et prie Dieu de prolonger le jour. L'ange qui lui parle d'habitude vient lui dire : « Poursuis ta route, la clarté ne se manquera point. » Dieu fait un grand miracle pour Charlemagne ; le soleil s'arrête immobile dans le ciel, jusqu'à ce que l'on ait atteint l'armée païenne, qu'on l'ait taillée en pièces et qu'on en ait jeté les débris dans l'Ébre. Alors enfin les français s'arrêtent, exténués de fatigue ; les hommes tombent à terre et s'endorment; les chevaux affamés broutent l'herbe, couchés sur le flanc. Personne, cette nuit là ne fit la garde.

Le lendemain, on revient sur ses pas. En

arrivant à Roncevaux, Fempereur trouve le corps de Roland, le premier en avant de tous et le visage tourné devers l'Espagne. Charles s'évanouit de douleur ; ses chevaliers le relèvent ; il revient à lui, se désespère, s*arrache les cheveux ; on parvient à le calmer enfin. On donne la sépulture aux morts, on garde seulement, après les avoir embaumés, les corps de Roland, d'Olivier et de l'Archevêque, pour les transporter à Blaye où ils reposent encore de nos jours : puis on se prépare à quitter la vallée de Roncevaux (i).

Cependant les païens reviennent à la charge avec une armée nouvelle conduite par Baligant, rÉmir de Babylone, arrivé d'outre mer pour secourir son vassal, le roi de Sara gosse.

Dans cette armée, le trouvère du Xl^ siècle a jeté pèle mêle tout ce que lui a fourni la mémoire et l'imagination de ses prédécesseurs ; et peut-être y a-t-il ajouté lui-même. Il y a trente divisions, dont la moindre a cinquante mille hommes. La première est composée des gens de Butentrot : Judas était de leur pays. La seconde est formée de Micènes à grosses têtes, dont l'échiné velue est couverte de soies, tout comme des sangliers. Puis viennent des Nubiens, des Bios, des Esclavons, des Bruns, des Nègres, des gens d'Occiant-la-Déserte, dont le cuir est dur comme du fer, des Prussiens, des Ormalois, des Huns, des géants de Malpruse...

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L'Abbé. Mon cher Archiviste, arrêtez, arrêtez de grâce. Vous allez manquer à vos promesses.. .

V Archiviste. Pardon. Je ne dénombrerai donc point Tarmée des infidèles ; je ne décrirai pas non plus la grande et terrible bataille où Charleraagne et Baligant se cherchent au milieu du carnage, se rencontrent et luttent corps à corps. Un moment Charlemagne semble faiblir ; Saint Gabriel lui apparaît et Tencourage : l'Émir est tué, son armée taillée en pièces. La ville de Saragosse est prise, et le peuple tout entier baptisé ou massacré.

Et maintenant, ayant soumis toute la terre espagnole, l'empereur Charlemagne a traversé la France ; il est rentré dans son palais d'Aixla-Chapelle, triste et sombre.

La belle Aude, la fiancée de Roland, se présente devant lui; elle est inquiète : « Où est Roland, mon fiancé? » — L'empereur sent des larmes lui monter aux yeux. Il prend les mains de la jeune fille : « Pauvre enfant ! ... Tu ne le verras plus en ce monde. » Il cherche à la consoler ; il lui offre naïvement son propre fils en mariage : mais en apprenant la mort de son fiancé Roland, elle ne prononce que ces seuls mots : « Que Dieu, ses anges et ses saints veuillent que je ne lui survive pas ! » Elle pâlit, s'affaisse et tombe aux pieds de Charles. Le vieil empereur se penche en pleurant, la prend dans

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ses bras comme un enfant : la tête de la jeune fille retombe sur l'épaule du vieillard ; il essaie, par de douœs paroles, de la tirer de son évanouissement ; mais c'est en vain : elle est morte. La mort de Roland Fa tuée.

Dans la chanson de Roland, ce qui est assurément le plus curieux, mais non le plus beau, c'est le procès de Ganelon devant la cour de Charlemagne, à Aix.

L'empereur soumet la cause à l'assemblée des vassaux de la couronne. Il a mandé tous ses « Jugeurs », barons de France, de Poitou, de Bourgogne, d'Auvergne, de Bretagne, de Normandie, de Lorraine, de Frise, d'Allemagne, de Saxe et de Bavière. Ganelon comparaît pour se défendre : il se tient debout en face de Charles, calme et fier ; il promène sur ses juges des regards assurés. «Unvrai baron, s'il eûtété loyal! » s'écrie le poète.

« Félon celui cherche à nier ce qu'il a fait I dit Ganelon. J'ai poursuivi ma vengeance, et jusqu'à la mort; mais je ne reconnais aucune trahison. J'ai défié Roland et les douze pairs devant le roi lui-même et devant toute l'armée. Je ne les ai pas surpris en traître. Je me suis vengé, mais je n'ai pas trahi (i). »

Les seigneurs délibèrent. La famille de Gane-

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Ion est puissante; Pînabel surtout, son pair, son garant^ prêt à provoquer en combat singulier tout homme qui accusera son ami, les intimide.

Selon que vous serez puissant ou misérable

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Bref, Ganelon est sur le point d'obtenir son acquittement. L'empereur en est indigné ; mais il ne peut rien contre la volonté de ses barons.

Tout à coup un chevalier se lève et sort de la foule. Il est de taille moyenne, élancé, maigre et grêle : ses cheveux sont noirs et son visage basané. Il s'avance au pied de Charlemagne, et lui parle ainsi : « Quel que soit le tort que Roland ait pu faire au comte Ganelon, ils vous servaient ensemble et votre service aurait dû protéger Roland : si ce n'est envers lui, c'est envers vous que Ganelon s'est parjuré et qu'il a commis une félonie : je le juge et le condamne à mort. S'il a des parents qui veuillent me démentir, par cette épée que je porte! je soutiendrai mon jugement en champ clos(i)I » Ainsi parle Thierry, frère de GeofFroi d'Anjou. Et les Francs, entraînés par son courage, l'applaudissent.

Pinabel se présente à son tour : il est grand, vigoureux, agile ; on croirait que d'un seul coup

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il écrasera Thierry. « Sire, dit-il, faites cesser tout ce bruit. Je démens celui qui accuse Ganelon, et je le combattrai. »

Il importe de bien comprendre cette discussion juridique. — Thèse de Ganelon : il n'existe pas de lien social entre Roland et moi. J'ai pris soin de le constater. « Tu n'es pas mon homme, lui ai-je dit, et je ne suis pas son seigneur. » J'ai donc eu le droit de le défier et de me venger de lui. — Réponse de Thierry : Roland et Ganelon étaient tous deux vassaux de Charlemagne, engagés dans une guerre à son service ; et tant que durait cette guerre, ils étaient inviolables l'un pour l'autre. De sorte que la vengeance eûtelle été loyale à l'égard de Roland (ce qu'il n'y a pas lieu de discuter) elle ne constituerait pas moins une trahison, un crime, celui de foimentie, à l'égard de Charlemagne.

Le Commandant. Quels avocassiers I Si Ganelon n'était pas de Mayence, le maudit prussien qu'il est, je dirais que ce sont des Normands...

L'Archiviste. Ganelon, dans ce temps là, n'était pas encore de Mayence (i). Il ne l'est pas devenu que plus tard dans des remaniements italiens...

Le Président, « Tedesco I »

L'Archiviste, continuant. Vous pouvez donc dire que Ganelon plaide comme un normand.

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UAbbé. Cest une plaisanterie?

L'Archiviste, Ce n'est peut-être pas autant une plaisanterie que c'en a Tair. Je vous le montrerai tout à rheure. Pour le moment, j'achève mon récit.

L'empereur demande des garants ; trente parents de Pinabel se présentent. C'est Charlemagne qui fournit des garants à Thierry ; car ici Charlemagne n'est pas juge, mais partie comme ayant été victime de la trahison : Thierry est son champion. Le comte Ogier, juge du camp, règle les conditions du combat ; les champions se confessent, entendent la messe, communient et le duel commence. Je ne le décrirai pas. Pinabel est vaincu ; l'assemblée le condamne à mort, et ses trente garants avec lui : ils sont tous pendus.

Ganelon est écartelé. Quatre chevaux, attelés à ses poings et à ses pieds, lui arrachent les membres. Ainsi finit le traître et ceux qui le soutiennent.

La Chanson de Roland, poursuivit F Archiviste^ exprime un idéal du chevalier français dans la seconde moitié du XI® siècle...

Le Président, Permettez : pensez vous que la chevalerie...

U Archiviste, Je ne dis pas que la chevalerie ait existé dès ce temps là. Mais je dis qu*il y avait des chevaliers : nous nous expliquerons. La Chanson de Roland, si vous Taimez mieux, exprime un idéal de l'homme de guerre dans les pays de langue d'Oïl, vers le temps de la conquête de l'Angleterre par Guillaume.

Il n'est pas inutile, je crois, d'expliquer ce que j'entends par : Idéal d'une société.

L'idéal est un mot dont on a beaucoup abusé ; un de ces mots sonores dont on se sert souvent sans y attacher un sens bien précis et pour voiler le vide de la pensée.

L'idéal d'une société c'est, non pas ce qu'elle devrait être, mais ce qu'elle voudrait être. C'est

un ensemble de dons naturels, d'avantages sociaux, de qualités, de vertus qu'elle se propose en exemple; parfois aussi des vices brillants, des crimes admirés (car il y a dans la vie des nations comme dans la vie des hommes des moments de trouble moral et de vertige où Ton admire le mal, où Ton se glorifie de sa perversité) ; c'est, disais-je, l'ensemble de tout ce qui paraît constituer la perfection humaine, telle que le comprennent les hommes d'une race, d'une religion, d'un peuple, d'une caste, d'un groupe ou même d'une coterie déterminée. Il y a des subdivisions infinies. Au XVII« siècle, Thôtel de Ram.bouillet et l'hôtel de Vendôme — pour ne citer que deux centres d'influence intellectuelle — ont eu chacun leur idéal.

Dans le mal comme dans le bien, l'idéal dépasse la réalité; mais il repose sur la réalité. C'est parmi les hommes de courage que l'on veut être un héros et parmi les dévots qu'on désire être... ou paraître un saint.

L'Ahbé, Je proteste.

Le Commandant. Moi aussi.

L'Abbé. Il existe un idéal absolu...

L* Archiviste, Sans doute, en Dieu...

L'Abbé, Dans l'homme ..

V Archiviste. Dans l'homme parfait ; soit ; dans l'homme idéal. Mettez vous d'accord pour le reconnaître et montrez le moi : je Tinterro gérai.

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L'Abbé. Ça, c'est le raisonnement de Pilate : Quid est veritas ? Et ce n'est pas seulement sur r Idéal, c'est encore sur le Devoir qu'on peut raisonner ainsi.

Le Président. Réservons la question, je vous prie, et laissons continuer l'orateur.

L' Archiviste . Mtfssieurs, je ne suis nuUement positiviste, je vous prie de le croire, et je né prétends point nier l'Idéal absolu, pas plus que le Devoir ; mais vous devez bien reconnaître que si les honnêtes gens sont assez d'accord sur le Bien^ ils ne s'entendent guères sur le Beau. Les philosophes avouent qu'en descendant sur la terre, le beau, ce reflet de la perfection divine, se ternit et s'altère un peu... Or, je reste sur la terre ; j'étudie l'homme dans son idéal humain, c'est à dire (je le répète) non dans ce qu'il devrait être, mais dans ce qu'il voudrait être.

L'idéal d'une société nous en présente donc l'image, mais une image poétique, embellie à ses propres yeux. C'est un portrait où l'on accentue, où l'on agrandit, où l'on exagère tout ce dont on est fier, tout ce qu'on montre avec orgueil, tout ce que l'opinion publique admire et glorifie ; où l'on atténue, au contraire, où l'on déguise, où l'on voile tout ce dont on rougit en public, ce qu'on se reproche et ce qu'on voudrait cacher comme une tare ou simplement comme un ridicule.

Le Président. Voulez-vous me permettre une

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interruption? Si Ton voulait faire une théorie des variations de Tidéal humain, à côté de celui que vous définissez et que je nommerai Fidéal d'admiration y — la bravoure, dans une caste militaire ; la piété, dans une société religieuse, — à côté de l'idéal d'admiration, nous devrions placer Fidéal de réaction. L'idéal de réaction consiste à prendre le contre-pied d'une réalité qui est odieuse, qu'on déteste ou qu'on méprise. Il appartient en propre aux époques de crise,/de découragement, de scepticisme. Dans tous les temps, c'est l'idéal particulier des cœurs aigris, des âmes faibles, des volontés molles. Je m'expliquerai mieux par des exemples. Ce boutiquier du xixe siècle qui va, le soir, au théâtre, bercer son imagination pesante de rêves impossibles, d'aventures inouies, de duels, de séductions, de vices raffinés et de crimes gigantesques, ne veut qu'une chose ; se distraire, oublier pour quelques heures les dégoûts de l'existence plate et triviale qu'il s'est faite et qu'il reprendra demain. — Idéal de réaction !

Voici maintenant une comédie honnête et bourgeoise. On y conduit sa famille. Au dénouement, le héros, un brillant ingénieur, sans le sou, mais plein d'avenir, épouse sa belle à la barbe de son rival millionnaire... Jeune fille rêveuse et tendre qui cachez votre émotion tandis que votre bonne femme de mère l'étalé et sanglotte, ne vous fiez point à ces pleurs... idéal de réaction !

A la fin du XVI® siècle et dans les premières années du XVII* siècle, en France, au sortir d'abominables guerres civiles, où l'honneur et la loyauté périssaient comme les mœurs et les croyances, le théâtre et les romans se remplissaient de bergers fidèles, de chevaliers courtois et valeureux, esclaves de la parole donnée... Idéal de réaction !

Par malheur, l'idéal de réaction ne tire pas à conséquence. On ne le prend pas au sérieux, pas ncîême les auteurs qui lui doivent leurs succès. Honoré d'Urfé ne fut point un Céladon :

le romancier de l'Astrée fit un mariage d'argent, et quel mariage d'argent! Il fallait un rude courage pour épouser Diane de Château Morand, non pas veuve, mais divorcée, quarante ans, hautaine et revèche, égoïste et n'aimant au monde que ses chiens... elle en avait une douzaine la suivant partout, répandant à travers la maison et jusque dans sa chambre à coucher une odeur insupportable... O rives parfumées du Lignon ! O Astrée, O Galathée, doux rêves consolateurs!... Idéal de réaction.

Souvenez vous encore de l'Usurier d'Horace :

Beatus ille, qui procul negotiis...

Heureux qui, sans affaire, et loin de toute usure

Ainsi que les premiers mortels Avec des bœuis à lui, dressés à la culture

Laboure les champs paternels !

Puis cette description charmante de la vie à la campagne : les jardins, les fruits, les troupeaux, les enfants, la brune et robuste compagne, la chaste et vaillante épouse qui veille à l'honneur du foyer... Mais tout-à-coup le poète railleur, s'interrompant brusquement ;

D'Alâus Tusurier tel était le langage.

Aux Ides, résolu d'aller vivre au village.

Il fit rentrer tout son argent ;

Mais aux Calendes, sur gage 11 en chercha bien vite un autre placement (i).

Alfius avait eu sa bouffée d'idéal; mais ce n'était qu'un idéal de réaction. Ce genre d'idéal n'a pas d'influence dans la vie. Il est absolument stérile. Je me trompe, il est funeste. Il tue le véritable idéal ; il empêche le sentiment du beau de remplir dans l'âme sa mission providentielle ; il ne sert qu'à faire oublier pour un instant les humiliations et les dégoûts d'une vie sans grandeur et sans dignité, pour en subir ensuite plus lâchement les hontes.

L'Archiviste, Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites là, mon cher Président; mais votre idéal de réaction n'a rien de commun avec la na'iveté, l'enthousiasme et la simplicité des sentiments qui remplissent la Chanson de Roland. Aux yeux du vieux poète, le chevalier du

(i) Traduc. de M. De Linge.

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XI® siècle est évidemment le type accompli de rtiumanité; la guerre est le plus bel emploi qu'on puisse faire de la vie; la féodalité n'est pas seulement la meilleure forme de société, c'est la seule forme de société possible.

Le chevalier, dans la Chanson de Roland, est avant tout soldat et vassal.

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