‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 15 sur 49 · SOLDAT · texte numérisé non relu

SOLDAT

Comment la nation française naissante n'eutelle pas aimé la guerre ? Cette passion lui venait de tous ses éléments constitutifs à la fois : et de la vieille Gaule, et de toutes les races Germaines, des Normands surtout, qui lui avaient apporté le dernier afflux de sang germanique, le plus vivace et le plus ardent.

Ne retrouve-t-on pas dans la Chanson de Roland cette folie de l'épée, cette ivresse de carnage, cette soif de batailles que rien ne peut assouvir, qui jetait les vieux rois de la mer sur toutes les côtes de l'océan, les compagnons de Robert Guiscard en Italie, les soldats de Guillaume en Angleterre, et, cette fois d'accord avec le sentiment chrétien, l'Europe entière dans les croisades?

L'Abbé. Cet idéal, purement, exclusivement militaire, est encore plus accentué dans les Nibelungen. L'homme idéal, dans le poème germanique, est soldat et rien que soldat. La guerre est sa seule occupation : il est toujours en guerre.

tribu contre tribu, famille contre famille, seul à seul : quand il ne se bat pas, il ne fait rien; pour se désennuyer, il banqueté interminablement ou bien il joue, il s'escrime dans des tournois, et ses jeux sont encore des batailles. A la cour légendaire d'Attila, nous voyons une joute qui coûte la vie à un homme ; et bien peu s'en faut qu'elle ne provoque un combat véritable, une lutte à mort entre les deux partis de tournoyeurs.

Notez que cette description, dans les Nibelungen, n'exagère nullement la réalité : ce serait plutôt le contraire. Voyez la belle histoire des tournois dans la chevalerie de M. Léon Gautier (i).

Les tournois les plus gracieux et les plus élégants ont été, aux époques les plus délicates, attristés par d^s morts nombreuses, qui n'étonnaient pas nos ancêtres et qui, même, ne les scandalisaient pas assez vivement. D'excellents érudits ont, sans passion, énuméré ces lamentables accidents...

L* Archiviste, Accidents? pas toujours; s'il faut en croire les prédicateurs (2) il arrivait parfois qu'on se tuait exprès.

(i) Ch. XVII.

(2) Lecoy de la Marche, Les prédicateurs du xuï^siècle. Livre excellent, riche de renseignements précieux sur la société du Moyen-Age.

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Le Président. C'était immanquable. Donnez aux gens une manière facile de tuer « par accident » un homme dont on veut se défaire, il est évident que plusieurs profiteront d'une occasion si commode...

L'Abbé. Dans le tournoi des Nibelungen,dont je parlais tout à l'heure « l'accident » paraît toutà-fait volontaire. Le passage mérite d'être cité : — « Ce beau chéri des dames, dit Volker le Ménestrel, va recevoir un bon coup ; il y va de sa vie (i) ! » — L' Attila du poète, ce roi pacifique et trop débonnaire qui ne ressemble guère au fléau de Dieu, se trompe quand il s'écrie : — « J'ai très bien vu comment c'est arrivé : ce n'est pas sa faute : le cheval a bronché (2) ! »

L'Archiviste, Voulez-vous me permettre, mon cher abbé,de continuer votre citation de M. Léon Gautier :

D'excellents érudits ont, sans passion, énuméré ces déplorables accidents. Il y eut tel tournoi, en 1240, où Ton compta soixante ou quatre-vingts morts. Pour un simple divertissement, c'était peut-être beaucoup. Dans les tournois les plus innocents, comme à Chauvenci, ce n'était, à la fin du jour, que « lèvres et faces découpées » et voitures pleines de blessés.

Le, Président. Les dames assistaient, parées^

(1) St. 1886.

(2) St, 1896.

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à ces boucheries ; et toutes sortes jde galanteries dont la fadeur n'excluait point la passion se mêlaient à ce sang versé. « Ces tournois, qui ne devraient être que des écoles de guerre, deviennent vraiment des écoles d'impudeur poétique et d'adultère élégant. » Ainsi parle encore M. Léon Gautier malgré son admiration pour la chevalerie (i). Ce qui est le plus curieux, c'est que les tournois étaient parfois d'excellentes opérations financières...

L'Archiviste. Cher Président, je vous arrête : mille pardons si j'usurpe vos fonctions; mais vous il me semble que vous sortez de l'ordre du jour... Nous parlons de la Chanson de Roland, et pour y trouver quelque trace de galanterie (2), l'on doit y mettre beaucoup de bonne volonté.

VAbbé. D'autre part, dans les Nibelungen, comme dans Roland, l'amour est chaste...

L'Archiviste. Ainsi donc, restons dans le sujet que nous traitons. Plus tard, mon cher Président, nous parlerons de la Table Ronde ; et vous pourrez vous donner carrière.

Je disais donc : on trouve dans la Chanson de Roland, moins que dans les Nibelungen, mais beaucoup trop encore, cet orgueil individuel indomptable , cet esprit d'indépendance anarchique et farouche dont la féodalité a longtemps subi les violences.

(i) La Chevalerie, p. 697.

(2) V. 995 et i960.

La guerre privée est considérée comme absolument légitime. On a le droit de venger ses injures personnelles. Ces idées sont inconciliables avec le christianisme; l'Église Romaine, qui n'admet pas la vengeance et qui réserve la justice humaine au pouvoir social, ne cessa jamais de les combattre ; malheureusement, son action était entravée par des prélats possesseurs de fiefs, guerriers eux-mêmes et remplis des passions militaires qui dominaient le monde.

Souvenez-vous de Tarchevêque Turpin, que nous avons vu combattre si vaillamment, puis bénir et absoudre ses compagnons de cette main qui vient de donner la mort à tant d'ennemis.

Cet archevêque, de même que tout le monde, au reste, dans la Chanson de Roland, est un soldat ; c'est un chevalier :

Li arcevesques est mult bon chevalers.

Tel est le prélat idéal de la Chanson de Roland ; le vrai prêtre est relégué au second rang, presque dédaigné. Il y a bien des évêques, des abbés, des moines et des chanoines dans l'armée de Charlemagne, mais on ne les voit guère servir qu'à enterrer dignement les morts (i).

Turpin lui-même n'estime guère le moine paisible, ascète ou savant :

« Qui porte des armes, dit-il, et peut monter

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» un bon cheval, doit être brave au combat, » valeureux et fier; sinon, il ne vaut pas quatre » deniers, il n'est bon qu'à se faire moine, et à » passer tous ses jours, au fond de quelque mo- » nastère, à prier pour nos péchés (i). »

Turpin est un des héros favoris du vieux poète. « Pareil tonsuré jamais ne chanta messe ! » Il sait aussi bien terrasser les infidèles par la force de son bras que les convaincre par son éloquence (2), mais il se sert plus souvent de répée que de la parole.

Il ne s'agit du reste guères de persuader les païens, ni de les amener à la foi par la raison. Les procédés de conversion sont plus expéditifs.

Quand l'empereur a pris Saragosse, il envoie mille de ses hommes dans tous les quartiers de la ville, pour briser les idoles dans les synagogues et les mahommeries (juif et mahométan, c'est tout un) ; puis il fait conduire de force tous les habitants au baptême, et s'il en est qui veulent résister ou contredire, il les fait pendre, décapiter ou brûler vifs. Par ce moyen il en fait baptiser cent mille en un jour ; il ne reste per-

(î) Ki armes portet e en bon cheval siet Deit en bataille tel estre, forz et fiers ; U altrement ne valt iiii deners ; Ainz deit monies estre en un de ces musters Si prierai tuz jurs pur noz pecchiez (v. 1881).

(2) Par granz bataille et par mult bels sermuns Contre païen fut tuz tens campiun.

sonne qui ne soit mort ou converti, sauf la reine Braminonde, veuve du roi de Saragosse, que Charlemagne emmène captive et qu'il veut convertir par la douceur (i). En eflfet, plus tard, instruite par les sermons et les bons exemples, Braminonde demande elle-même à devenir chrétienne : elle est baptisée et reçoit le nom de Julienne. Elle est chrétienne par vraie connaissance, dit le poète, sans doute pour la bien distinguer de ceux qu'on a fait chrétiens par force.

L'archevêque Turpin approuve pleinement ces moyens de propagande.

Ce type étrange de prélat n'est pas de pure imagination. Quand il s'agit des mœurs, rien n'est de pure imagination dans les premières chansons de gestes ; on ne peut trop le répéter. C'est donc dans la réalité de l'histoire que nous trouverons le modèle et l'idée première de l'archevêque Turpin : c'est le prélat féodal.

La féodalité est le produit naturel, spontané, de la société du moyen âge. Elle s'est formée d'elle-même, sous l'influence des événements, des conditions d'existence, de la race, des mœurs et de la religion des peuples de l'Europe.

L'influence germanique, sans doute, est un des éléments principaux de la féodalité; mais ce n'est qu'un des éléments, qui sont très mul-

(0 V, 3670 et s.

tiples. En histoire, dit Edmond Poullet, il n'y a pas de cause unique. Chacun en dit autant de la science qu'il sait. Il n'y a de cause unique dans aucune réalité contingente : il y a des faisceaux de causes. Il n'y a qu'en logique formelle ou bien en mathématique, c'est-à-dire en abstraction pure, que l'homme puisse jamais se flatter de connaître toutes les causes. Tout problème social, historique ou moral est à plusieurs inconnues ; et parmi ces inconnues, il en est beaucoup assurément que l'homme ne dégagera jamais.

Les coutumes germaniques ébauchent la féodalité sous les francs Mérovingiens ; les germes en sont portés au loin par les conquêtes de Charlemagne. Elle s'achève après la chute de son empire, au milieu des troubles incessants d'une époque de dissolution, sous le règne de la force brutale. Les faibles et les petits, sans cesse opprimés, dépouillés, foulés au pied de toutes les façons, cherchent naturellement autour d'eux, et à tout prix, des protecteurs. Ils se réunissent, ils se groupent autour de tout homme capable de les défendre; ils aliènent leur liberté pour acheter un peu de sécurité : Salvator salvati dominus. Il s'établit, presque toujours au début par une convention tacite, entre les forts et les faibles, des alliances de toute nature; les uns donnent une partie de leur travail, les autres la protection de leur puissance. C'est ainsi que se

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forment des agglomérations naturelles, des groupes qui deviennent, si Ton peut s'exprimer ainsi, l'atome constitutif de la société féodale. Puis ces petits groupes sociaux, ces fiefs, entrant en contact, c'est-à-dire, le plus souvent, en lutte les uns avec les autres, le même phénomène qui s'était produit entre les individus se reproduit entre ces unités sociales. Les faibles traitent avec les forts ; la contrainte, la reconnaissance ou la peur forment la hiérarchie féodale avec toutes ses complications et ses singularités, par le groupement naturel des fiefs autour des plus puissants d entre les hommes forts, des barons, de même que le noyau primitif s'était formé par le groupement des chaumières sans défense autour des châteaux armés.

Cette façon de se recommander à plus puissant que soi, de se mettre au service personnel des plus forts pour obtenir leur appui, n'avait, dans les habitudes et les idées germaines, rien que de très honorable.

D'ordinaire, au temps de la formation féodale, on a d'avance la possession, mais une possession précaire, menacée, de ce qu'on reçoit en fief : « Empêchez qu'pn ne me prenne la terre que j'occupe : m'agenouillant devant vous, je dirai qu'elle est à vous, que c'est de vous que je la tiens : vous serez mon seigneur et je me ferai votre homme, »

'Plus ou moins volontairement, la charrue

s'était mise au service de Tépée : de même, seulement en faisant mieux stipuler et surtout mieux garder les conditions du contrat, les petites épées se mettent progressivement au service des grandes.

Rien ne peut se soustraire à cette attraction. Point de terre sans seigneur. Le franc-alleu disparaît rapidement. On n'échappe à une suzeraineté qui déplaît qu'en se réfugiant dans une autre suzeraineté librement choisie.

Cest ainsi que dans la Chanson de Roland Charlemagne veut forcer le roi de Saragosse à se reconnaître son vassal. Se trouvant trop faible contre un si puissant ennemi, pour échapper à cette suzeraineté chrétienne, le chef païen appelle à son secours Témir de Babylone et lui fait hommage de toute la terre d'Espagne. Car pour le poète de Roland, la terre entière est tout une : féodale d'un bout à l'autre.

Quels sont-ils, d'où viennent-ils, ces chefs, ces seigneurs féodaux? On a dit : ce sont les conquérants germaniques. Cette idée, soutenue par un historien de grand talent, devint en France une arme contre le gouvernement des Bourbons et contre la royauté. Béranger la mit en chansons.

Parmi les seigneurs de la société du moyen âge, les fils des germains sont en grand nombre, sans doute ; mais il y a bien d'autres gens. Le

seigneur, c'est le soldat, c'est Thomme armé, miles, celui qui réunit une bande et construit un fort, « rhomme bien campé, résolu et montrant les dents (i) » : c'est l'homme de la Roche ou de la Motte, de la Tour, de la Fosse, de nie, de la Ferté, du Plessis ou même de la Haie (2).

L'origine de la puissance, pour nombre de seigneurs, ce sont des fonctions de l'Empire de Charlemagne, devenues héréditaires dans certaines familles. Ce sont des branches du pouvoir central qui ont pris racine dans le sol, comme les traines du fraisier, et qui, séparées du pouvoir central par l'anarchie, ont pu vivre d'une vie propre. Ce fait s'est produit surtout aux frontières; les gens chargés de défendre l'Empire étaient les mieux pourvus de moyen de défense, les plus aguerris, les mieux fortifiés et les plus aptes à se défendre, eux-mêmes et leurs clients. Ils furent des premiers seigneurs féodaux, et des meilleurs. Le souvenir en est resté dans la poésie. Roland était préfet des Marches de Bretagne (3). Dans la seconde partie des Nibelungen, le personnage le plus considérable et le seul personnage sympathique après la mort de Sifrid est le Margrave Rudiger.

(1) Léon Gautier, La Chevalerie»

(2) Plessis^ palissade en branches entrelacées. Ferté, palissade en pieux, avec des tours en bois.

(3) Hruolandus, Britannici limîtis praefectus (Egina rd).

Parmi les délégués d'un pouvoir central qui s'écroule, ceux-là seulement qui étaient sédentaires ont pu conserver leur puissance et souvent la transmettre à leurs fils. Tels sont les ducs et les comtes (duces, comités). Dans les premiers temps du régime féodal, la puissance n'est plus fondée que sur la force actuelle, présente; et la torce ne s'exerce pas à distance; les missi dominici, par exemple, n'ont pu faire souche de seigneurs.

C'est donc la force qui fait la féodalité ; mais il ne faut pas prendre ce mot dans un sens trop étroit ; ce n'est pas toujours une puissance matérielle qui forme le centre d'un groupe féodal ; c'est parfois une autorité morale.

Dans bien des cantons, relativement paisibles, à certains moments de calme, la plus grande influence, le pouvoir le plus universellement obéi, c'était celui de l'évêque du diocèse ou de l'abbé du monastère voisin. Cet évéque ou cet abbé devint tout naturellement le seigneur du lieu. Mais, au moyen âge, ia puissance dépourvue de la force est toujours précaire. En devenant seigneur, l'évêque ou l'abbé fut appelé à défendre au besoin ses sujets, à les protéger, à repousser la violence par la violence.

Souvent il n'y avait, du reste, aucune répugnance. Dès le temps de Charlemagne, il était difficile de faire entendre à l'évêque de race germaine qu'il ne devait point se servir de l'épée,

fut-ce contre les infidèles. Plusieurs conciles condamnèrent vain les prêtres guerriers. Les prélats féodaux du XI« siècle étaient plus excusables.

Ce n est que beaucoup plus tard que l'institution des avoués militaires, placés à côté des seigneurs ecclésiastiques, a séparé la crosse du glaive; et cette institution manqua souvent son but : le plus grand nombre de ces protecteurs d'une puissance désarmée en devinrent les usurpateurs.

D'autre part, certaines prélatures, étant de véritables fiefs , avaient excité l'ambition de grandes familles , qui s'étaient emparées du droit de collation. Tout possesseur de terre entrait de gré ou de force dans le moule de la hiérarchie féodale. De là cent variétés de simonie et ces conflits qui ont troublé si profondément la société chrétienne, la querelle des investitures; ajoutez encore que le célibat des prêtres était de plus en plus menacé par les mœurs, qui leur accordaient en fait une sorte de mariage inférieur 2M sens romain : ce qui eût achevé la ruine en rendant le fief d'Église héréditaire.

Le courage des souverains pontifes, l'énergie de la résistance furent à la hauteur du danger. Avant d'être pape sous le nom de Grégoire VII, Hildebrand, comme légat de Léon IX, dirigea, de io55 à 1060, sept conciles en France, dont un à Rouen ; il fit destituer l'archevêque Mau-

ger, frère de Robert le Diable et par conséquent oncle de Guillaume le Bâtard. Guillaume appuyait alors la réforme du clergé, même contre son oncle. Il avait besoin de la cour de Rome. C'est par la même raison qu'il promit de soumettre r Angleterre à l'ancien tribut du denier de saint Pierre(i). Mais dès qu'il eût obtenu ce qu'il attendait du Saint-Siège, l'excommunication d'Harold et la sentence qui le détrônait, il changea de conduite. Avant même de partir pour l'Angleterre, Guillaume, lui-même simoniaque, donna d'avance à Remy, moine de Fécamp, un évêché en Angleterre, à condition de fournir un vaisseau et vingt soldats ; et nous voyons Eudes, évêque d'Évreux, frère de Guillaume, dire la messe le jour de la bataille d'Hastings, armé de

(i) Dans la Chanson de Roland, il est dit que Charles «conquit la Fouille et todte la Calabre y> , il craint que les « gens de Palerme » se révoltent. Charlemagne se ce réclame » de « l'apôtre de Rome » ; il a passé la mer pour soumettre l'Angleterre au tribut du pape ; son oriflamme était <c de saint Pierre » ; avant de s'appeler Montjoie, elle avait nom « Romaine. »

Sans doute, comme le dit M. Gautier, il y a là des souvenirs historiques du vrai Charlemagne ; mais ces souvenirs peuvent avoir été rajeunis par des faits plus récents : les exploits des normands en Italie et les rapports de Guillaume avec la cour de Rome au sujet de ses droits sur l'Angleterre. Guillaume avait reçu du Saint Père un étendard à l'effigie du prince des apôtres ; il s'était engagé à rétablir en Angleterre, après la conquête, le denier de saint Pierre.

pied en cap sous ses vêtements sacerdotaux, puis monter à cheval et passer les soldats en revue.

L'Abbé. Tout cela, mon cher Archiviste, prouve que si l'Église avait faibli sur la question des investitures ou sur celle du célibat des prêtres, c'en était fait ; elle était perdue, absorbée dans la hiérarchie laïque ; la féodalité devenait seule maîtresse du monde. Toutes les puissances de la terre y étaient intéressées ; toutes étaient complices dans ce mouvement irrésistible qui semblait entraîner même les meilleurs : Godefroid de Bouillon, avant les croisades, prenait le parti de l'empereur et des prélats féodaux contre Grégoire VII. Il tua sur le champ de bataille Rodolphe de Rheinfeld, auquel le pape avait envoyé la couronne impériale ; il entra le premier dans la ville de Rome, prise par les troupes de l'empereur Henri IV.

L'Archiviste, Ces faits sont maintenant contestés.

L'Abbé. Fussent-ils faux, on les a crus vraisemblables : cela suffit à mon argumentation.

Quand on voit dans l'histoire et qu'on retrouve dans la poésie le type de prélat qui plaisait à l'imagination des hommes du XI® siècle, on comprend à quel point il est vrai que l'action de la Papauté, le génie et le courage de Grégoire VII ont sauvé l'Église ; et l'Église a sauvé la civilisation . — La féodalité seule n'aurait jamais constitué la société moderne. Elle a fait des armées : elle n'aurait jamais fait des nations.

128 cHAPmui ly.

V Archiviste, La société féodale, telle que la Chanson de Roland Tévoque à nos yeux, n'a pas même fait une armée. Point d'unité, point de discipline. Les barons de Charlemagne combattent « pour aider leur seigneur »; ils ont des devoirs envers lui, mais ils n'en ont pas les uns envers les autres. Le seul moyen de vider les différends qui s'élèvent entre eux, c'est de se battre. Il existe bien un embryon de pouvoir judiciaire ; mais la seule mission des « juges » est de veiller à ce que les combats, qui sont les procès du temps, se passent d'une façon loyale :

Bien sont malez par jugement des altres (i),

c'est-à-dire que toutes les formes sont observées et les chances également partagées. La fonction de ces juges est tout simplement celle des témoins dans un duel.

Cette procédure est passée dans le langage.

Les termes de bataille servent à la justice, et réciproquement. Se battre est synonyme de plaider. Défendre par la force est synonyme de cautionner. Prouver son droit, c'est être vainqueur. Se déclarer vaincu, c'est avouer qu'on a tort. Tout procès étant une bataille, toute bataille est un procès. Charlemagne et Baligant combattent : le poète, assurant qu'il n'y a point entre eux d'ac-

commodément possible, ajoute : il faut que Tun des deux reconnaisse son tort (i).

Ceci n'est pas une exagération de Tidéal.

C'est la réalité des faits. Comparez à la Chanson de Roland les assises de Jérusalem, qui ne sont pas œuvre de poète, mais de jurisconsultes et de législateurs : lorsqu'il s'agit de la perte d'un membre, de la vie, de l'honneur, ou d'une demande civile dont la valeur excède un marc d'argent, on ordonne le combat. — « Tu as commis tel crime » ou bien — « Tu me dois telle somme. » — « Tu en as menti. » — « Je t'appelle au combat. » -7- On pouvait ainsi défier non seulement les témoins qui affirmaient un fait, mais les juges eux-mêmes, en « faussant » la cour.

Il y a dans F Esprit des lois un chapitre curieux : Montesquieu soutient que cette procédure étrange était encore, dans l'état social du moyen âge, ce qu'il pouvait y avoir de moins hasardeux, de moins injuste et surtout de moins démoralisateur. Mieux vaut le droit du plus fort, dit-il, que le droit du plus fourbe. Je crois trouver une raison meilleure dans l'impuissance d'une justice désarmée dont on n'eût pas respecté les sentences. L'intérêt social immédiat, c'était de terminer au plus vite, avec le moins de désordre et d'effusion de sang pos-

i3o CHAPITRE nr.

sibles, des querelles qui fussent devenues des guerres interminables et dévastatrices (i).

Quoi qu'il en soit, c'est une justice absolument barbare : il n'y avait alors de jugements civilisés que dans les tribunaux ecclésiastiques. L'Église luttait contre le duel judiciaire ; longtemps elle fut impuissante. Le soldat féodal ne voulait d'autre juge que son épée : pour définir le sentiment qui l'animait par ce qu'il en reste dans l'esprit public des nations modernes, je dirai : pour le baron du moyen âge tout était « affaire d'honneur. » Il y avait dans ce sentiment une telle énergie, que l'Église, après avoir combattu le duel pendant bientôt dix siècles, et souvent avec l'appui des pouvoirs sociaux, n'est pas encore arrivée à le déraciner tout à fait de nos mœurs.

C'est l'empreinte la plus durable que la conquête germanique ait laissée dans les âmes...

Ici le Commandant murmure quelque chose.

U Archiviste. Vous dites. Commandant?

(i) Même en Terre Sainte, en face de l'ennemi commun, on ne réussissait pas toujours à les empêcher. En 11 32, Gauthier, comte de Césarée, accuse son beau père Hugues, comte de Joppé, de félonie, et l'appelle en champs clos. Hugues ne se rend pas à l'appel ; il est « récréant » et déclaré coupable : il court dans Ascalon demander l'appui des infidèles et tandis que les Sarrasins ravagent le pays, il s'enferme dans Joppé, que le roi de Jérusalem vient assiéger.

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Le Commandant. Le duel n'a pas besoin des Allemands. C'est dans la nature. Est-ce que le coq est germain, par hasard?

U Archiviste, souriant. Non, Commandant :

il est gaulois.

L'Abbé. Le duel est dans Finstinct du coq et du taureau. Mais l'homme doit se conduire par la raison. Telle est sa nature : la vraie question, c'est de savoir si le duel est raisonnable.

Le Président. Elle est résolue pour moi, comme pour vous , l'Abbé.

Le Commandant. Elle est résolue pour moi aussi.

Le Président. Et je désespère de vous convertir...

L'Abbé. Moi pas.

Le Président. L'Église ne se décourage et ne désespère jamais. Mais cette question nous entraînerait trop loin pour le moment. Continuez, mon cher Archiviste.

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