VASSAL
U Archiviste. Dans la Chanson de Roland, comme dans les Nibelungen, le lien féodal est le seul principe légal d'unité. Encore n'est-ce pas une institution publique dans le sens moderne; c'est une convention particulière entre le « sire » et « l'homme », transmissible dans certaines conditions à leurs descendants. C'est ce
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qu'il faut bien comprendre pour se rendre compte de quelques scènes bizarres de la Chanson de Roland : de celle-ci, par exemple.
Quand il se sent blessé à mort, Olivier n'en continue pas moins de combattre ; et tout en frappant de terribles coups, il appelle Roland à grands cris : « Roland, mon pair et mon ami, venez, venez tout près de moi ; car aujourd'hui nous allons être séparés! » Roland arrive, regarde Olivier au visage; son teint est pâle, bleuâtre; son sang qui coule raie ses vêtements et dégoutte jusqu'à terre. A cette vue, Roland est près de défaillir sur son cheval.
Olivier, dont les yeux sont troublés par les approches de la mort et qui va frappant au hasard, assène à son ami qu'il ne reconnaît pas, un tel coup d'épée que le casque en est fendu jusqu'à la visière ; et Roland, tristement et tendrement, lui dit : — « Compagnon, le faitesvous exprès? Je suis Roland, qui vous aime tant; m'attaquez-vous sans m'avoir défié? » — « Je vous entends, dit Olivier, mais je ne vous vois plus. Dieu veille sur vous, mon ami ! Si je vous ai frappé, pardonnez-le-moi !» — « Vous ne m'avez pas fait de mal, répond Roland. » Les deux amis se penchent l'un vers l'autre, s'embrassent, et c'est leur dernier adieu.
Entre Olivier et Roland, point de hen social. Ils ne sont pas concitoyens ; s'ils se battent, ce n'est pas une guerre civile : ces mots,concitoyens,
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guerre civile, n'auraient pas de sens. Ils aiment cependant la France, le beau, le grand pays, la douce terre de France. La patrie, dans la vieille Chanson de geste, est un sentiment ; ce n'est pas une institution. Pour avoir livré des français à Tennemi, Ganelon est odieux ; il est infâme : il n'est légalement coupable que pour avoir trahi son seigneur Charlemagne : rappelez-vous le plaidoyer de Thierry.
Ceux qui ne sont pas engagés l'un envers l'autre par ce lien de vassalité, encore qu'ils relèvent d'un même suzerain et qu'ils composent sa cour, peuvent être des pairs, des amis, des compagnons ; mais cette liaison d'amitié n'impose aucun devoir ; Olivier peut attaquer Roland, à la seule condition de le défier d'avance. Moyennant cette condition, rien ne peut enlever au guerrier féodal le droit d'attaquer et de tuer quiconque n'est ni « son homme », ni son « sire », comme Ganelon le dit à Roland.
Mais, d'autre part, rien au monde ne peut soustraire le « sire » au devoir de protéger « l'homme, » et l'homme au devoir de servir son seigneur. Ce lien social est d'une incomparable solidité, précisément parce qu'il est seul, parce que c'est l'ancre de miséricorde dans une effroyable tempête d'anarchie. Si cette ancre venait à céder, ce serait le dernier naufrage, le chaos, la sauvagerie pure, la mort. Nous le
voyons clairement aujourd'hui : les hommes du
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XI« siècle le sentaient, par l'instinct de conservation pour ainsi dire infaillible des sociétés saines, vigoureuses et vraiment dignes de vivre. Ce lien féodal absorbe l'homme tout entier.
Le vassal, c'est Thomme par excellence, le tniies^ le chevalier, le baron, le héros, l'homme fort, vaillant et loyal. Vasselage, baronnage, chevalerie sont presque synonimes dans la langue de la Chanson de Roland. Charlemagne, suzerain suprême, est lui même « vassal », très vassal, comme il est chevalier, parce qu'il est loyal et brave :
Mult est Vassals Caries de France dulce (i).
Les mots expriment les choses : l'homme nécessaire dans l'évolution sociale qui forme la féodalité, c'est l'homme sur lequel on peut compter envers et contre tous, en toute circonstance. Le comble du déshonneur, la honte suprême, c'est (permettez-moi ce mot trivial) de lâcher son seigneur ou de livrer son hommelige.
Ce sentiment règne d'une façon plus exclusive encore dans les Nibelungen que dans la Chanson de Roland. Hagen a tué Sifrid par dévouement féodal. Il serait irréprochable s'il l'avait défié ; mais il l'a pris en traître ; c'est un crime ; et pourtant le poète semble parfois le lui pardon-
ner, tant il est brave et vassal dévoué I Le noble Gisleher lui a durement reproché ce crime : mais il est bon seigneur. Il se fera tuer plutôt que de livrer Hagen à la juste vengeance de Krîmehilde.
« Ma sœur, ma bien chère sœur, dit le plus jeune des rois Burgonde, comment ai-je mérité la mort? ne fai-je pas toujours été fidèle? » — « Livrez moi le seul Hagen, répond Krîmehilde, et je vous donne à tous la vie. » — « Nous devons donc tous mourir ». — dit alors Gisleher (i). Le poète ajoute : « Les princes et leurs hommes ne pouvaient manquer à la foi qu'ils se devaient les uns aux autres (2). »
A Sparte et dans la Rome antique, le héros ce n'est pas V homme; c'est le citoyen. Dans l'Europe féodale du Xll^ siècle, le héros, c'est le vassal : plutôt que de subir la honte de refuser le service à son seigneur, Rudiger, dans les NibelungeUy violant les droits du sang et de l'hospitalité, se bat contre ceux qu'il a reçus à sa table, se bat contre ses meilleurs amis, contre le mari de sa fille, de son unique enfant : il le fait avec horreur, mais il le fait; et le poète l'admire (3).
(1) « Wir muesen doch esterben » — sprach dô Giselher. (S* 2106.)
(2) Dpch wolden nie gescheiden — die furslen und ir
[man Sine konden von ir truiwen — nith ein ander verlan.
(3) V. p. 76 de ce livre.
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Dans une chanson de geste française, Raoul de Cambrqy, Bernier, qui est T Hector de ce poème, dépasse Rudiger en héroïsme féodal.
« Raoul, mon seigneur, dit-il, est plus félon que Judas : il est mon seigneur... » et Bernier, pour « Taider » n'hésitera pas à combattre son propre père ; le devoir féodal est plus fort que la voix du sang. Il assiste au sac d'Origny. Uincendie dévore tout : les maisons, les moûtiers, les églises avec ceux qui vont y chercher asile. Il voit sa mère au milieu des flammes. « Son psautier brûle sur sa poitrine. » L'épée s'échappe des mains de Bernier ; il tombe pâmé sur son cheval ; mais il ne quitte pas son seigneur. Il n'abandonnera celui dont il est rhomme-lige que lorsque Raoul aura lui-même brisé le lien féodal : il injurie son vassal parce qu'il pleure sa mère, et le frappe d'un tel coup au visage que le sang jaillit et se mêle à ses larmes. « Bernier ne rend pas insulte pour insulte,., il s'en va, et c'est tout (i). n
De ceste cort partirai sans congié.
Il reprend sa liberté, sans attendre ce « congé » que dans les Nibelungen Rudiger implore avec tant d'angoisse et ne peut obtenir (2).
Plus tard, lorsqu'il aura tué dans une guerre
(1) Léon Gautier, La Chevalerie, p. y5.
(2) V. p. 77 de ce livre.
SOLDAT ET VASSAL. iSy
loyale ce félon qui lui a « menti sa foi » les remords le tourmenteront le reste de sa vie.
Ecoutez encore Thistoire de Renier et de sa femme Erembourge. Fromont, un traitre, les a faits prisonniers ; il veut les forcer à lui livrer le fils de leur seigneur, Girard de Blaives. Ce Fromont, pour les contraindre, a des inventions effroyables. « Qu'on empêche la femme de manger : qu'elle meure lentement de faim sous les yeux du mari. » — Et, dans cette affreuse torture, Erembourge soutient le courage de Renier : « Au nom de Dieu, ne trahis pas le fils de ton seigneur! »
Fromont, désespérant de vaincre de tels cœurs par les supplices, essaie de les énerver par l'action dissolvante du temps. Au bout d'un an tout entier leur constance n'est pas ébranlée. Mais refuser de commettre un crime ne leur suffit pas. Fromont saura peut-être découvrir sans eux cet enfant qu'il veut tuer : Erembourge et Renier feignent de céder ; ils trompent le traitre en lui livrant leur propre fils, qu'ils voient mourir sous leurs yeux. C'est la mère qui a trouvé ce moyen de sauver le fils de son seigneur.
La femme féodale ne dépasse- 1- elle pas la femme Spartiate, tant admirée de Jean- Jacques ? La vassale n'est -elle pas encore plus « dénaturée » que la citoyenne (i)? Pour moi, je n'ad-
(i) « Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l'homme.. . Une femme de
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mire de tels excès qu'avec bien des réserves. La nature a des droits inviolables. Qu'il soit antique ou moderne, grec ou germain, l'homme est un homme ; il ne se doit tout entier qu'à un seul seigneur, qu'à une seule cité. Je suis la dessus de l'avis de saint Augustin (2).
Sparte attendait des nouvelles de la bataille. Arrive un ilote : — ce Vos cinq fils ont été tués. » — «Vil esclave, t'ai-je demandé cela? » — '< Nous avons la victoire. » — La mère court au temple et rend grâces aux Dieux. Voilà la citoyenne. » (Emile.) (3) Cité de Dieu, 1. III, ch. XIV.
UAbbé. Nous nous éloignons un peu, ce me semble, de la Chanson de Roland. Je n'y vois point ces exagérations dont vous parlez : Roland, mon cher Archiviste, n'est pas seulement soldat et vassal de Charlemagne. Il est avant tout chrétien, soldat et vassal de Dieu.
L'Archiviste. Vous avez raison". C'est, entre la chanson de geste française et le poème dçs Nibelungen, une différence profonde.
Sur bien d'autres points, la ressemblance est grande. De part et d'autre, les coutumes et les mœurs sont presque entièrement germaniques.
On pourrait même soutenir que ce caractère germanique est plus pur, mieux marqué dans la Chanson de Roland que dans les Nibelungen, où l'on trouve une influence (très superficielle, il est vrai) du cycle de la Table Ronde.
L'épopée française est d'origine germanique.
Je ne m'étendrai pas sur ce sujet : ce n'est pas celui dont nous causons. J'indique seulement quelques grandes lignes.
La conception de la royauté (le Charlemagne légendaire est un Kônig germanique dont le pouvoir est limité) (i) ; les assemblées tenues en plein air : (même lorsqu'on est dans une ville, comme à Cordoue, on en sort pour délibérer) ; les rites suivis pour les ambassades, le gant et le bâton : (gant, la chose et le symbole, comme le nom, sont germains); la nécessité du défi dans les guerres privées ; toute la procédure des combats judiciaires ; les champions ; les otages, dont le nombre, trente, est, comme toujours, un multiple de six ; les douze pairs ; les supplices ; les frères d'armes, Olivier et Roland, comme Hagen et Volker ; les serments sur la barbe, sur la main droite, sur Tépée (c'est pour cela que l'on met des reliques dans la poignée de Tépée) ; les compensations pécuniaires, les présents réparant une insulte; les dons d'hospitalité que Rudiger et sa femme font aux Burgondes comme Braminonde et les seigneurs payens à Ganelon.... Mais je m'arrête. L'origine germaine de l'épopée française est définitivement prouvée, surtout depuis le beau livre de M. Pio Rajna (2). Et cependant, comme le lui reproche — très courtoisement, d'ailleurs — M. Gaston
(1) V. 167, 279, 282, 747 etc. — Ce caractère est mieux marqué dans le manuscrit d'Oxford que dans les remaniements postérieurs. (V. 279.)
(2) Pio Rajna, Le origini delV epopea francese. Florence, Sandoni, 1884.
Paris, M. Rajna laisse de côté toute une partie de la question. Il n'a pas comparé les chansons de geste françaises à cette belle et curieuse littérature de l'Islande, ou l'esprit germanique s'est conservé, sans aucun mélange roman, dans les glaces du Nord. Pour n'en dire qu'un mot, la discussion Juridique si « normande » entre Pinabél et Thierry, dans le procès de Ganelon, fait songer à ces sagas islandaises ou la subtilité d'argumentation d'un héros dans une lutte judiciaire devant le thing est, pour le moins, autant célébrée qu'une victoire dans un « holmgang » ou combat singulier.
UAbbé. Mais, tandis que Roland est chrétien, le christianisme effleure à peine le poème des Nibelungen. Les sentiments appartiennent à la vieille religion germaine. L'esprit est païen. Les héros croient aux songes symboliques, sans les transformer en avertissements divins, comme dans la Chanson de Roland. Ce sont les femmes qui ont de ces songes dévoilant l'avenir : « inesse etiam sanctum aliquid et providum putant », comme dit Tacite (i). Il est vrai que Hagen méprise ces rêves (2) ; mais c'est un impie, bravant tous les dieux : rappelez-vous ce qu'il fait pour démentir la prophétie des femmes blanches des eaux. Les héros des Nibelungen sont fata-
(1) St. i3, 14, 921-924.
2) St. i5o9, i5io.
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listes (i). Ils pensent que nul ne peut éviter son sort. Ils ont un mot spécial, Veiclich, pour désigner un homme qui doit bientôt mourir {2).
Veige a deux sens : destiné à mourir et déjà mort, cadavre (3). Cette synonymie devait donner à l'expression une énergie singulière.
La religion chrétienne a fourni des formules, quelques phrases sentencieuses intercalées çà et là, des cérémonies ; les héros vont à Téglise, ils y vont même beaucoup ; c'est une occasion de fastueux cortèges ; mais la morale de l'Évangile ne paraît exercer aucun empire sur leur conscience. Ils ont l'air d'ignorer la rédemption ; le Christ n'est nommé qu'une fois : par contre, ils parlent très souvent du diable.
Les évêques sont purement décoratifs (4).
Quant à l'aumônier des rois burgondes, il ne serait absolument d'aucun usage, si Hagen ne l'employait à son expérience in anima vili pour essayer de mettre en défaut la prédiction des ondines.
Krîmehilde n'éprouve aucun remord, semblet-il, en épousant un païen. Sa seule inquiétude est la crainte du qu'en dira-t-on ; c'est une mésalliance (5). Quant au poète, il admire et loue plu-
(1) St. 2, 14, 206, 780, 1049, etc.
(2) St. 1918.
(3) St. i5o, 2145, 2337, etc.
(4) St. 658, i3i2.
(5) St. 1248, 1269. — V. p. 67 de ce livre.
sieurs fois le roi des Huns et sa cour, « où païens et chrétiens vivent en paix, sous une égale protection. » Il semble affligé de ce que « chose pareille ne se retrouve plus guères (i)... »
V Archiviste. Nous voilà bien loin de l'intolérance des héros de la Chanson de Roland ; mais nous sommes bien loin aussi de leur ferveur.
L'inspiiration chrétienne éclate à toutes les pages de la Chanson de Roland.
La croyance à l'immortalité de Tâme, la foi vivante et le désir de l'éternité bienheureuse se mêlent à tous les autres sentiments des chevaliers de Charlemagne.
Dieu occupe leur âme tout entière ; c'est pour Dieu qu'ils vivent, qu'ils combattent et qu'ils meurent. En dépit d'étranges contradictions dont nous avons parlé, les chrétiens sont tous des frères; les vrais ennemis, ce sont les ennemis du Christ ; avant la bataille les guerriers s'agenouillent pour demander à Dieu la victoire ou bien une mort glorieuse et sainte; pendant le tumulte du combat, il se recommandent à la Vierge, aux saints ; s'ils sont blessés à mort, ils offrent à Dieu leur vie, demandent pardon de leurs fautes et meurent avec la confiance d'un martyr.
Lorsque les Francs de l'arrière -garde sont surpris par l'armée formidable des païens, au
(i) St. i335.
moment où la bataille va s'engager, Tarchevêque Turpin éperonne son cheval, le lance sur un tertre d'où il domine l'armée, et, s'adressant aux guerriers qui l'entourent, il leur parle ainsi :
« Seigneurs, barons, Charles nous a placés ici. Notre devoir est d'y mourir pour notre roi. Aidez à soutenir la chrétienté I Vous le voyez, vous aller voir une terrible bataille ; proclamez vos fautes, criez merci vers Dieu ! Je vais vous absoudre pour guérir vos âmes. Si vous mourez, vous serez des martyrs ; vos sièges seront au plus haut du ciel. »
La promesse du Paradis revient à mainte page du poème. Quand tout espoir de vaincre est perdu, l'archevêque dit aux combattants :
« Voici notre dernier jour en ce monde. Mais, je puis vous en donner ma foi, le paradis est à vous. Ce soir vous serez avec les saints. » A ces mots, les Francs poussent leur cri de guerre : Montjoie ! et. courent, joyeux, à la mort.
L'influence de la foi ne se montre pas moins dans les mœurs. Les chevaliers de la Chanson de Roland n'aiment que leur femme ou leur fiancée. Quand, au retour de l'expédition d'Espagne, ils passent la frontière et mettent le pied sur la terre de France, ils songent qu'ils vont revoir leurs domaines et retrouver leurs amours; et des larmes leur viennent aux yeux (i).
(i) V. 821. Duac lur remembret des fieus e des honurs E des pulceles e des gentilz uixurs (uxores).
Cest seulement quand la paix est faite et que leur tâche glorieuse est finie, qu'ils permettent à ces souvenirs de les émouvoir. . .
Dans le Roland de Turold, il n'y a point de traces de Famour germanique avec son trouble mystérieux et son exaltation passionnée, tel que nous Tavons remontré dans la première entrevue de Sifrid et de Krîmehilde.
Le Commandant, Mais, dites-moi, monsieur l'Archiviste, les chevaliers du cycle de Charlemagne battaient-ils leurs femmes comme les héros allemands des Nibelungen ?
V Archiviste. Le manuscrit de Turold n'en dit rien.
L'Abbé. Quoiqu'il en soit, franchement, je vous avoue que Roland ne perdrait rien à mes yeux si dans ses derniers moments il songeait un peu moins à tous ses exploits et gardait un souvenir à sa fiancée...
L'Archiviste. Je conviens que l'amour ne semble pas tenir une grande place dans la pensée de l'homme ; mais chez la femme, il s'empare de l'âme tout entière ; c'est un lien qu'on ne peut briser qu'avec la vie. Souvenez -vous de la mort de la belle Aude...
Le Président. Il ne faudrait pas généraliser...
V Archiviste. D'accord. Nous ne parlons que de la Chanson de Roland.
Ce qui est admirable, sans réserves, dans ce vieux poème, c'est le sentiment de Tamitié. Après
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Dieu, son seigneur Charlemagne et la France, avant sa fiancée peut-être, ce que Roland aime le plus au monde, c'est Olivier, son ami. Olivier est le frère de la belle Aude ; chez Turold, tout est simple, naturel et sain : loin d'employer le procédé romanesque et troublant des poètes plus raffinés qui opposent entre eux les sentiments et les passions, le vieux trouvère aime à fortifier, les uns par les autres, les devoirs et les affections humaines, à les réunir en faisceau.
Roland est preux ; mais Olivier est sage ; ils ont tous deux un merveilleux courage (i).
Malgré les différences de leurs caractères, ils sont inséparables. Lorsque Roland est désigné pour l'arrière garde, le premier qui vient se ranger à ses côtés, ce n'est pas Gautier de THum, son vassal : c'est Olivier (2). Pourtant leur amitié n'est point aveugle, comme celle de ce Volker des Nibelungen toujours plein d'admiration pour Hagen, quoi qu'il puisse faire (3). Lorsque Roland, par sa témérité folle, a compromis « l'honneur de la France », Olivier dit a son ami des paroles bien dures, entrecoupées de cris d'affection passionnée ; et Roland, d'habitude si prompt à la colère, baisse le front et se tait.
(1) Traduction littérale :
RoUanz est pruz e Oliviers est sages Ambedui ont merveillus vasselage. (V. logS.)
(2) V. 793 et 800.
(3) V. p. 72 de ce livre.
L'Abbé. Permettez-moi de le dire, il est heureux que Roland ait un ami : sans cela, je le trouverais un peu dur. Il aime son épée : jusque dans son agonie, il a pour elle des tendresses et des jalousies d*amoureux ; mais il n'a pas un souvenir pour sa fiancée, la sœur d'Olivier : je dirai plus : il oublie sa mère, la sœur de Charlemagne! Elle s'est remariée, dites vous? N'en a-t-il pas du souffrir? Ne doit-il pas souffrir aussi de la sourde inimitié, des menaces, puis enfin de la trahison de celui qui devrait être conune un second père ?
Or je le vois railler en face Ganelon, puis le défendre, par orgueil de famille, quand Olivier Faccuse : mais je ne vois point de trace de ces souffrances, pourtant si naturelles, de Fâme d'un fils.
Roland est soldat et vassal, soit : mais pour qu'il fut vraiment chrétien, je voudrais qu'il ftit vraiment homme, et que le poète eût mis au cœur du héros mourant quelque tendresse et quelque douleur humaine.