‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 18 sur 49 · CLOVIS ET LA FRANCE. Ï · texte numérisé non relu

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certaine mesure. Il est difficile de penser que la captivité de Clotilde, la difficulté de la voir, les ruses d'Aurélien, la demande en mariage, le consentement de Gundebald arraché par la peur et bientôt après retiré par la politique, la fuite de la princesse burgonde, toutes ces circonstances romanesques enfin soient vraies; il est encore plus improbable qu*elles soient complètement fausses.

Mais il est un autre point, dans Thistoire de Clovis, dont M. Rajna ne tient pas assez de compte : si le mariage de Clovis a donné lieu à des récits poétiques, n*en est-il pas de même de sa conversion? Le baptême de Clovis n'a-t-il pas été célébré par des légendes chrétiennes ? M. Gaston Paris — que nous avons déjà souvent cité et que nous citerons souvent encore en cette matière qu'il a si bien fouillée en tous les sens — M. Gaston Paris pense qu'un récit poétique du baptême a du se former et se développer chez les Gallo-Romains. Je lui cède la parole :

Dans le cours que j*ai fait il y a dix-sept ans, dit-il, j'attachais une importance extrême à ce poème chrétien et roman sur Clovis : f y voyais la première chanson de geste, née chez les Romani sous l'influence germanique, grâce à l'intervention du christianisme. Dans les versions diverses du mariage, comme M. Rajna l'a fort bien reconnu, on peut signaler aussi un élément chrétien et roman. J'aurais voulu qu'il insistât davantage sur ce fait qui me semble encore capital pour l'histoire de l'épopée comme pour celle du sentiment national : la conversion

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de Qovis au catholicisme est le point de départ de l'histoire de France comme de l'histoire de la poésie française ; en rassemblant les Romani catholiques du Nord, ennemis des ariens de Bourgogne et de Gothie...

Le Commandant. Je ne comprends pas bien ; et j*en suis fâché, car cela m'intéresse.

L* Archiviste, Au temps de Clovis, le territoire actuel de la France était occupé, du côté de TEst, par les Burgondes; au Sud, par les Goths.

Les uns et les autres étaient ariens, c est-àdire hérétiques et souvent persécuteurs ; les gallo-romains, les romani catholiques les craignaient à l'égal des païens, quelquefois même davantage. Témoin la conspiration de l'évêque de Langres, en 480 — seize ans avant la conversion de Clovis — pour livrer aux Francs la ville, alors soumise aux Burgondes. Je reprends ma citation :

La conversion de Clovis est le point de départ de l'histoire de France comme de l'histoire de la poésie française : en rassemblant les romani catholiques du Nord, ennemis des ariens de Bourgogne et de Gothie, autour du chef des Francs, elle a créé une nation nouvelle, qui dès lors a eu des intérêts et des sentiments communs ; et dans l'exaltation née de ce grand événement, qui dut profondement ébranler les âmes, les Romani, devenus membres du regnum Francorum dont le chef avait été béni par saint Remy, essayèrent peut-être pour la première fois d'imiter les Francs qui célébraient la gloire de leur roi, et osèrent employer à des chants épiques leur lingua rustica et les rythmes de leurs chansons familières. Je

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dis a peut-être » parceque la conversion de Qoyis a pu aussi n'être chantée que dans une œuvre toute littéraire, dans un poème en hexamètres classiques, poème dont l'existence est en tout cas rendue probable par les fragments de vers et les vers presque entiers qui semblent s'en être conservés dans le récit de Grégoire de Tours (i). C'est une question à reprendre encore et à étudier de près.

Il ne me paraît pas impossible qu'il ait existé, simultanément, sur un même sujet, des chants populaires en langue romane et des poèmes ecclésiastiques en vers latins.

Il est bien probable, dit ailleurs M. G. Paris, il est bien probable qu'il existait dans la population Gallo- Romaine des chants religieux, composés dans la langue et le rythme populaire; ce sont ces chants qui auront servi de modèle à ceux qu'inspira sans doute la conversion de Qovis. Qu'on se figure la place que la religion tenait alors dans les âmes, la terreur des romani catholiques du nord qui se voyaient au sud entourés d'ariens et qui venaient d'être conquis par un roi païen : quel soulagement, quelle joie, quelle reconnaissance quand ce païen se fit catholique, protégea l'Église et bientôt détruisit Tarianismel Si des chants romans sortirent de l'émotion qui se produisit alors, il est clair, malgré toutes les preuves de la distinction longtemps maintenue entre les Francs et les Romani, qu'ils furent remplis de sympathie pour Clovis et ne séparèrent pas, dans le sentiment de la communauté religieuse et déjà nationale, les vainqueurs et les vaincus de la veille : ces chants durent être

(i) Tel est par exemple le passage célèbre mitis deponç colla sicamber, où colla est une expression inconnue à la prose... '

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le germe de cette branche importante de notre épopée dont la Chanson de Roland est le type, et où la nation française, groupée autour de son chef, est considérée comme particulièrement aimée de Dieu et consacrée à défendre la chrétienté contre les infidèles. Ce n'est pas là une conception germanique : à quelque époque qu'on la £asse remonter, elle est foncièrement française et romane. L'épopée germanique est toujours restée individualiste, ou n'a pas dépassé l'unité de la tribu. Une épopée vraiment nationale, telle que nous l'ofïre le Roland, une épopée où le sentiment individuel est abaissé devant le sentiment de la discipline et de la solidarité, une épopée où les héros sont les champions de Dieu et de Douce France, ne pouvait se former d'éléments purement germaniques : je le repète : le père est venu d'outre-Rhin, mais la mère est gallo-romaine ; et si l'enfant ne renie pas son père, il porte aussi dans sa physionomie et dans sa constitution la plus intime la ressemblance de sa mère.

Il n'est pas impossible, disais-je, que les victoires et la conversion de Clovis aient été célébrées par les romani dans des chants populaires : mais j*en doute. Les romani catholiques se sont trouvés, j'en ai peur, bien déçus dans les espérances qu'ils avaient formées, et les Francs ont d*abord été d'étranges libérateurs.

Dans sa désolante « histoire véritable de Jacques Bonhomme », Augustin Thierry ne montre qu'un côté des choses, et le grandit sans mesure ; je l'accorde ; mais si le tableau qu'il trace des temps mérovingiens est exagéré, on ne peut pas dire qu*il soit faux. La conquête des Francs a précipité la décadence, et la société tout entière

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s'est enfoncée dans une barbarie croissante. .. (i).

VAbbé, Oui. Mais le germe d'une civilisation nouvelle avait été semé. La France existait dès lors dans quelques âmes simples, dévouées, énergiques, dans cette élite qui porte en elle-même l'avenir des nations. Le sentiment de la patrie, c'était, chez les plus nobles et les plus généreux des barbares, la joie, la fierté de la victoire dans la plus sublime de toutes les causes, celle de Dieu ; chez les meilleurs et les plus chrétiens des vaincus, le désir et l'espérance fervente de la paix, de l'union dans la même foi. Dès lors, — quelque soit d'ailleurs l'époque où sont apparus les premiers chants épiques en langue romane— dès lors la patrie française était en puissance...

L'Archiviste, Je le veux bien. Mais chez les Francs, surtout. Les Francs qui se sont fait chrétiens en même temps que leur chef Clovis ont, je n'en doute point, célébré leur conversion avec cet enthousiasme ardent qu'ils avaient, en tout, pour eux-mêmes... Écoutez le prologue de la loi salique :

La nation des Francs, illustre, fondée par Dieu, brave dans la guerre, loyale et ferme dans les traités, profonde en conseil, noble et saine de corps, d'une blancheur et d'une beauté singulière...

(i) Decedente, atque immo potius pereunte ab urbibus Gallicanis liberalium cultura litterarum, cum nonnullae res gererentur vel recte vel improbe, ac feritas gentium desaeviret, Regum furor acueretur... (Grég. de Tours.)

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Vive le Christ qui aime les Francs 1 (i); qu'il garde leur royaume, et remplisse leur chef de la lumière de sa grâce ; qu'il garde leur armée ; qu'il leur accorde des signes qui protègent leur foi, les joies de la paix et la félicité ; que le Seigneur Christ Jésus dirige dans les voies de la piété ceux qui les gouvernent : car cette nation est celle qui, brave et forte, a secoué de sa tête le joug si dur des Romains. Lorsque les Francs ont connu le baptême, ils ont recueilli les restes des martyrs que les Romains avaient brûlés, massacrés ou livrés aux bêtes, et les ont splendidement ornés d'or et de pierres précieuses I

L'Abbé, Race admirable que celle dôs Francs!

Race de soldats et de poètes ! Quel accent dans ce prologue de la loi salique ! Comme on y sent vibrer l'âme du barbare ! Certes, Fréret fut un savant ; mais il eut grand tort de prétendre que les Francs n'étaient qu'une confédération de tribus germaniques, peu différentes*des autres...

Le Président, Augustin Thierry semble dire que c'est pour avoir ainsi diminué les Francs que Fréret fut mis à la Bastille...

Le Commandant. C'était bien fait !

L'Abbé, Je n'irai pas aussi loin ; mais je pense que Fréret a pris les choses par le petit côté. Les Francs sont des germains exceptionnels.

Pendant que les barbares envahissent l'Empire, fondant des royaumes éphémères, se mêlant aux luttes politiques et religieuses du monde romain qui sombre dans une décadence universelle,

(i) « Vivat qui Francos diligit Christus 1 »

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balayés et triturés par le torrent des Huns qui roule sur eux comme une avalanche, les Francs de la confédération Sicambre, dans les plaines marécageuses et les forêts du « Niderlant », entre le Rhin et les bouches de TEscaut, attendent. Ils sont restés germains, purement germains. A mesure que le reste des barbares se romanisaity le suc, le parfum de Fâme germaine s'est concentré dans leur poésie comme dans un calice fernjé de toutes parts; leurs chants nationaux expriment;^ dans une langue jeune et puissante, les plus grandes pensées, les sentiments les plus nobles que leur croyance est capable d'inspirer et de supporter...

On dit en Allemagne, et Ton commence à répéter ailleurs, que Richard Wagner est Thomme qui a le mieux compris l'esprit véritable des Nibdungen. Je crois que c'est vrai. Dans ce poème, le christianisme et le chevalerie ne sont qu'un placage. Il faut essayer de ressaisir le thème primitif, d'en revenir par un effort d'imagination à l'esprit, au sentiment qui a fait les vieux contes de dieux et de monstres... Tel est le Volsung aux yeux de flamme, vainqueur du dragon Fafnir, du dragon dont la bouche souffle du poison comme l'haleine empestée des lagunes...

N'est-elle pas d'une incomparable beauté, l'histoire de cette créature étrange, de cette Walkyrie, que la vengeance d'un Dieu condamne à dormir d'un long sommeil, enfermée dans une

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gaine de fer, sur la cime d'un roc entouré d'un triple rempart de feu, jusqu'à l'heure où « le plus brave de tous les hommes », Sigurd, averti par les aigles dont il entend le langage, aura gravi le plus haut sommet du Hindarfiald, traversé les flammes, et fendra de son épée cette chrysalide humaine? Alors la vierge au cœur d'acier, l'amante de la mort, en sortira transformée, femme, saluant à la fois la lumière et l'amour, les dieux bienfaisants et les puissances de la terre féconde !..

Le Commandant, Mais ce sont des contes à dormir debout, tout ça I C'est la Belle au bois dormant l

L'Archiviste, En effet. Hélas! oui. Commandant. Les épopées sont comme nous, pauvres créatures humaines : à force de vieillir, elles radotent.

Le Président, Et même si nous en croyons l'Abbé, dès la fin du XI I® siècle, dans les Nibelungen, Tépopée germaine commençait à radoter un peu...

VAbbé, Ce que j'ai dit, c'est que pour sentir toute la beauté de l'épopée germanique, il faut s'efforcer de remonter jusqu'aux sources. C'est là, c'est là seulement qu'on pourra comprendre toute la grandeur de la race germaine dans sa pureté primitive. Ah! ces vieux germains savaient aimer et savaient mourir ! Nulle race au monde n'a chanté d'un accent plus fier la vail-

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lance dans la bataille : sans le secours du Christ, nulle race au monde n'a trouvé d'accent aussi chaste pour chanter l'amour.

Le Commandant, grommelant. Oh I le pays des bonnes mœurs et de la crainte de Dieu I — Ils étaient donc déjà cafards de ce temps là, vos germains... Voyons, Archiviste, toutes ces blagues poétiques à part, est-ce qu'ils étaient chastes ?

L'Archiviste, Peuh!.. La chasteté des Mérovingiens... Chilpéric...

UAbbé. Que des chefs barbares, subitement jetés dans une vie de luxe et de mollesse, n'aient appris d'un peuple vieilli que sa corruption, quoi d'étonnant? Mais rappelez-vous, mon cher Archiviste, votre théorie de l'idéal. Chilpéric ne fut pas un idéal aux yeux des Francs ni même à ses propres yeux ; à certains moments, il rougissait de ses vices : témoin cet effort, malheureusement si peu durable, qu'il fit pour changer de vie en épousant la fille d'un roi des Visigoths, Galeswinthe, dont Augustin Thierry conte si bien la navrante histoire (i). Cet effort impuissant fut une réaction de l'idéal contre la réalité.

Le Commandant, L'Abbé! Si vous n'avez pas oublié les théories de l'Archiviste, moi je n'ai pas oublié celles du Président. Ahl ahl « la chasteté germanique est une réaction de

(i) Premier récit des temps Mérovingiens.

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l'idéal !».. . Non, TAbbé : c'est un idéal de réaction! N'est-ce pas vrai, mon Président?

Le Président, souriant. Je ne le pense pas, chez le germain pur et primitif, au moins. Si vous disiez qu'il y a peut-être un peu d'exagération dans le tableau que Tacite fait de la vieille Germanie, et que l'idéal de réaction contre les vices romains doit y être pour quelque chose... Cependant je crois au serajuvenum Venus.,.

Le Commandant. Gageons qu'ils avaient bien vite regagné le temps perdu... comme la race elle-même, au reste...

L'Archiviste. Mais, Commandant, prenez garde ! Vous me paraissez en train de manquer de respect à vos aïeux...

Le Commandant. Mes aïeux ne sont-ils pas gaulois ?

L'Archiviste. S'il s'agit d'hérédité psychologique et morale, ils sont germains I

Le Président. Mais non. — Les vrais aïeux psychologiques du Commandant ne sont pas tudesques... ils sont celtes...

Le Commandant, nerveux. Ah ça, mettez vous d'accord.

Le Président. Difficile, mon Commandant.

L'Archiviste et moi, nous avons, sur les éléments constitutifs de la France actuelle des opinions absolument opposées...

Le Commandant. Et vous, l'Abbé?

L'Abbé. Moi, voyant la divergence d'autorités si graves, je m'abstiens et j'attends...

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Le Commandant. Allez tous au diable !

UAbbé. Que les Francs soient vos aîeux ou non, Commandant, que leur part dans la formation de la France actuelle soit petite ou grande, il est certain que par eux-mêmes ils n'auraient jamais formé de nation.

Remarquez bien ceci. Messieurs : la mort de Roland et le massacre des Burgondes à la cour d'Attila sont le produit d'une même évolution poétique. D'un côté comme de Tautre, le point de départ est une défaite. N'est-ce pas, Monsieur l'Archiviste?

UArchiviste, Eh effet.

L'émir de Saragosse, dépossédé par le Kalife de Cordoue, avait appelé Charlemagne à son secours. L'empereur saisit avec empressement cette occasion d'intervenir dans les affaires de l'Espagne. La guerre ne fut pas heureuse; on fut obligé de lever le siège de Saragosse (i). Au retour on fut subitement attaqué par les Wascons dans le passage des pyrénées ; l'arrière garde fut massacrée tout entière et le désordre jeté dans toute l'armée ; « Wascones, insidiis collocatis, extremum agmen adorit, toium exercitum magno tumulti perturbant. » L'humiliation des Francs fut profonde : « et licet Franci WasconibuSy tam armisquam animis^praestareviderentur^ tamen et iniquttate locorum et génère imparis pugnae

(i) V. page 40 de ce livre.

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inferiores effecti sunt, » L'élite des chefs de Tarmée périt dans ce désastre : « in hoc certamine plerique auiicorum quos rex copiis praefecerat, interfecti sunt (i) »... Au nombre des morts on cite Hruoiandus, Britannici limitis praefeC' tus (2). Voilà Torigine de la Chanson de Roland,

L'Abbé, Et voici l'origine de la seconde partie des Nibelungen, C'est une tradition burgonde qui s'est, tant bien que mal, soudée au mythe de Sigurd.

En 41 3, les Burgondes furent établis par Honorius sur les territoires de Mayence, Worms (3) et Spire, en quaUté dhospiteSy alliés des Romains. Aune époque difficile à déterminer, ce me semble, vers 437, un de leurs chefs, Gundahar (Gunther) fut écrasé par les Huns dans une bataille. « Gundicarium, Burgundionum regem,... Hunni curii populo suo ac stirpe deleverunt(4))). — « Burgundionum caesa XX millia (5) ».

L'Archiviste, L'impression d'une défaite, dans l'imagination populaire, se transforme suivant des lois absolument invariables. D'abord elle s'explique par une trahison : « Nous sommes » vaincus, bien que nous soyons invincibles; » donc nous sommes trahis. » (Cela ne manque

(1) Angilbert.

(2) Eginhart.

(3) V. page 84 et 102 de ce livre.

(4) Prosper d'Aquitaine.

(5) Idace.

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jamais, pas plus de nos jours qu'au moyen âge. Seulement, notre époque n'est pas favorable à la naissance de Tépopée...) (i). Ensuite, on grandit Tennemi : « Même attirés dans un piège ou » livrés par un traître, nous aurions été vain- » queurs, si les trois quarts de l'univers ne )) s'étaient coalisés contre nous. »

Le Commandant écoutait t Archiviste d'un air sombre. Il s'était levé de son fauteuil et se tenait debout, appityé sur sa canne. Plusieurs fois il fît un mouvement, un geste comme s*il allait parler. Puis^ tout-à-coup, sans bruity plus lent que d'habitude, boitant plus fort et courbant un peu le dos, il sortit de la salle.

VAbbé, le Président et V Archiviste — le premier très ému, le deuxième compatissant, le troisième conservant son air calme et froid, se regardèrent un instant sans rien dire. Puis r Archiviste continua :

Voilà pourquoi les Francs sont trahis par Ganelon. Voilà pourquoi les Burgondes sont attaqués au milieu d'une fête.

Roland écrase une première armée de cent mille homme, puis vingt autres corps d'armée qui se succèdent; Charlemagne extermine de seize à dix-huit cent mille hommes. Pour vaincre

(i) M. A. Carnoy a recueilli, dans le village d'Heilly, près de Corbie, une légende locale où figurent, côte à côte, en qualité de traîtres, Gandelon et Bourmont. (Romania, t. XI, p. 412.)

les hommes de Gunther, Attila, le roi des rois, doit appeler à son secours, en dépit de la chronologie (i), force héros des épopées germaniques ; et si Dietrich de Vérone a Thonneur de venir le dernier et de dompter enfin les derniers survivants des Nibelungen, c'est que Dietrich est le plus illustre des héros d'un autre cycle poétique, celui des Amelungen.

Vabbé. Jusqu'ici, le parallélisme du désastre Roncevaux et du festin sanglant est complet.

Mais, si les vases sont presque les mêmes, les liqueurs qu'ils contiennent sont bien différentes.

Les francs baptisés avec leur chef Clovis ont oublié Sigurd; mais ils ont fait Roland, qui combat et meurt pour sa patrie, la France, et pour le Christ, rédempteur du monde.

D'autres compagnons du « fier sicambre » ont refusé de s'incliner avec lui devant la croix ; sans doute ils sont retournés vers le nord ; ils ont rejoint leurs compagnons restés païens. Ils nous ont conservé Sigurd, plus ou moins défiguré ; mais eux mêmes que sont-ils devenus ? Ils se sont fondus et confondus dans la masse germanique dont ils étaient sortis.

Dans les Nibelungen, Sigurd (Sifrit) se souvient encore qu'il vient du « Niderlant » ; mais il a oublié qu'il est franc. Il a conservé quelque

(i) Gunther (Gundahar) f 4^7; Etzel (Attila) f 453; Dietrich (Théodorich) f 526.

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chose, une trace indélébile de sa grandeur native; mais cette grandeur est toute individuelle. Sa mort n'est point le centre de Tépopée... A dire vrai, quel peut être le centre de ce conglomérat bizarre de traditions franques, burgondes et gothiques ramassées tout le long du chemin, de la Mer du Nord jusqu'au delà des rives de la Theiss, où le dernier camp royal des Huns fût pris en 796 par les soldats de Charlemagne ; mélange incohérent de mythe et d'histoire unifié, vaille que vaille, et revêtu, vers la fin du XII« siècle, d'un badigeon chevaleresque à la mode du jour par les poètes de la cour d'Autriche?

Les Nibelungen sont un dernier écho lointain d'une poésie morte ; c'est le passé. Roland, c'est la première voix d'un monde naissant, c'est l'âme des temps nouveaux qui s'éveille, c'est l'avenir.

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